« Il n’y a qu’une porte et on n’a pas le choix…»

« Il n’y a qu’une porte et on n’a pas le choix…» Maman, me résumant la visite à l’hôpital…

Maman a un cancer. Un cancer dans la bouche, sur la langue. Je n’ai pas écrit autant que je souhaitais le faire, il y a tant de choses qui se bousculent dans ma tête, mes idées ne fixent sur rien, si ce n’est cette campagne électorale, c’est tellement facile, la politique, pour moi.

Mais à vrai dire, jamais je n’ai autant souffert de l’éloignement.

Je voulais vraiment prendre part à cette campagne et être candidat, mais loin de tout, je n’en ai pas trouvé l’énergie. Je regarde à défaut monter l’enthousiasme des uns et des autres, et je n’y suis pas. Moi, si politisé depuis toujours, sacrifiant mes études quand tout le monde ne pensait qu’à ça, même quand ça me valait d’être traité de ringard par des comme celles et ceux qui donnent des leçons de politique à tout va, me voilà totalement coupé de tous et de tout. Et voilà que ma mère va traverser une épreuve difficile, à 84 ans, seule dans cette campagne où elle s’est coupée du monde. Et cela alors que mon frère est au chômage, à 47 ans.

Au delà de son idéologie politique crypto-mitterrandiste, je crois que c’est aussi cela, dans le fond, qui m’insupporte dans Jean-Luc Mélenchon, dans sa « France Insoumise ». Ils peuvent pas savoir, ils ne savent pas ce qu’est la souffrance, la pauvreté, la vraie, ils n’en n’ont aucune idée. Et tout le discours n’est que condescendance, cette formule qu’il a eu face à cet homme, « je me sacrifie à vous défendre ». On lui a rien demandé.

Je suis un intrus. Ce blog ne devrait pas être là. Je ne devrais même pas être au Japon. Je n’aurais jamais du aller à l’université. Tous ces blanc-bec de classe moyenne, avec leur bonne volonté militante, au fond de moi, pendant des années, je les ai haïs. Pas pour eux même, mais pour cette façon, cette aisance qu’ils ont de parler de nous, de parler pour nous, puis de reprendre le chemin de leur vie faite de culture, d’art, de décontraction cool avec tous les codes qui vont avec, et qu’ils connaissent.

Tiens, rien que quand ils me citent Bourdieu pour me rappeler la façon dont la bourgeoisie se reproduit, j’ai envie de leur balancer le bouquin à leur figure, tellement ils parlent d’eux sans même s’en apercevoir, eux, ils ont besoin d’un livre pour savoir, et après, ils ne se privent pas de nous le dire, qu’ils savent.

Moi, je sais où j’ai grandi.

J’ai pas découvert les filles qui se font violer dans les caves des cités en regardant la télévision ni en lisant une étude sociologique sur la violence dans les quartiers. Dans ma classe, elle s’appelait Sabine, et tout le monde se moquait d’elle. Elle était gentille, Sabine, et même si je ne comprenais pas bien tout ce qu’on racontait à son sujet, c’était ma copine, même s’il m’est arrivé de me moquer sans trop savoir pourquoi, pour faire comme les autres. Elle ne m’en voulait pas, une fois seulement elle m’a dit que je n’étais pas drôle, alors j’ai arrêté. Une fois, aussi, on discutait sur le chemin après l’école, et elle a pleuré, Sabine.

Dans la classe, en sixième, il y avait Aïcha, elle était battue et violée par un frère (à l’époque, ça ne se savait pas) alors elle a fugué, Aïcha, à onze ans, et puis elle a rencontré l’héroïne, alors elle a commencé à se prostituer. On discutait quand elle revenait à l’école, j’étais le délégué de classe, elle était très douce et très timide. Et puis elle redisparaissait. La dernière image, gravée à jamais, c’est Aïcha place de l’église, en tailleur vert, elle était belle, superbe, comme Rachida Dati, et elle avait un bébé. Et elle était séropositive. Elle est morte, Aïcha.

J’allais au cours d’arabe les mercredis et les samedis. Je me faisais des copains d’autres écoles. Je me souviens de deux frères, je ne me rappelle plus les noms, c’est si loin, tout ça. L’un, c’était le grande gueule, disons qu’il s’appelait Karim, l’autre c’était le timide, disons qu’il s’appelait Farid. Le grande gueule, Karim, il me rançonnait un peu de temps en temps, pour s’acheter des cigarettes, mais il n’était pas méchant, et puis il a vite arrêté en fait, on est devenus assez copain, il était drôle. Son frère était plus sage. Je les aimais beaucoup tous les deux. La dernière fois où je l’ai vu, le grande gueule, Karim, il était en bas de chez nous, tout maigre. Il était toxicomane, tombé dans l’héroïne, et il était séropositif. C’était en 1989.

Je me souviens de cette fille, qui allait aussi au cours d’arabe, mais qui était aussi dans ma classe. Samira, je crois. Elle était corpulente, je me rappelle son manteau gris qui la boudinait. Son père travaillait à l’Air Liquide, elle avait des sacs Air Liquide. Elle était incroyablement gentille. J’aimais beaucoup rentrer de l’école avec elle, je ne me rappelle pas trop de quoi on bavardait, mais je ne sais pas pourquoi, je la respectais. Elle avait des frères et sœurs, elle habitait à la cité De Lattre, à Bondy centre. Elle, elle a bien sûr été orientée en fin de cinquième.

J’ai grandi à Bondy, et ma très grande chance a été d’habiter dans le centre. À Bondy Nord, c’était la toxicomanie garantie. Ça m’a permis d’aller dans la moins pire des écoles primaires, Léo Lagrange, près du quartier pavillonnaire, et puis au moins mauvais collège, Pierre Brossolette. J’aurais été à Jean Zay, à Bondy Nord, c’était cuit.

Je détestais le cours d’arabe, avec ses professeurs complètement nuls, sauf cette année où nous avons eu cette dame vraiment dévouée, et en un an, j’ai réellement appris quelque chose. Elle nous a même fait passer le certificat d’études algérien.

J’aimais bien mes copains et mes copines du cours d’arabe, on se retrouvait avec plaisir, on discutait après, et puis il y avait ces activités extra-scolaires, avec la dame, c’était vraiment comme une petite famille. La question d’être algériens ou français ne se posait pas, mais dans la vie, on était pareils, tout simplement.

Quand mes parents ont commencé à ramasser les fruits et légumes à la fin des marchés, quand on est devenus vraiment pauvres, que papa passait sa journée à lire des livres sur l’Islam, quand maman ne parvenait plus à dormir parce qu’une assistante sociale qui nous avait visité avait dit qu’il faudrait peut être envisager de nous « placer », je me souviens de la remarque pas méchante que l’un d’eux m’a faite, « j’ai vu ta mère au marché la semaine dernière, je lui ai dit bonjour », et il n’y avait ni honte, ni dégoût, ni pitié dans les paroles, en fait, à la fin des marchés, à cette époque, il n’y avait que des arabes.

Travail de merde, chômage de merde. Vie de merde. Quand papa est mort en 1989, je me souviens être allé plusieurs fois à Bondy, et puis je croisais des anciens du cours, et tous m’ont fait des hommages gentils.

Tiens, j’y pense. Le père de Houria Bouteldja est mort comme le miens d’un cancer de l’amiante. C’est un peu ma petite sœur, c’est pour ça qu’elle m’aime bien, peut être.

Quand j’ai eu mon bac, on n’était que 3 ou 4 pour cent d’enfants d’ouvriers à avoir le bac. Moi, papa était au chômage, et il était algérien. Alors, je ne sais pas à combien se réduit la proportion, ce que je sais, c’est qu’à partir de la seconde j’étais le seul arabe.

En fac, c’était très très blanc, classe moyenne avec des dégaines d’animateurs sociaux culturels de gauche de grandes banlieues pavillonnaires.

Vous me direz, je n’ai pas de raison d’en vouloir à qui que ce soit, et je ne leur en veux pas, et ma « haine » à leur égard était de ces haines abstraites, non pas tournées contre l’individu lui-même (je me suis fait de très bon amis, dans ces classes moyennes), mais plutôt une sorte de haine purement politique qui ne s’exprime que quand ils ne mettent à vouloir me parler de moi, de nous. Alors là, c’est comme un truc qui bout dedans, ça chauffe et j’ai envie de leur foutre leur culture et leur Bourdieu de merde sur leur tronche de Monde Diplomatique.

Tiens, pas plus tard qu’hier, je regardais le (très bon) documentaire de Arte sur les anarchistes. Générique, et hop, Tancrède Ramonet, gauchiste professionnel de père en fils, un bon gagne pain, et puis ce nom, hein, je t’en donnerais, moi, du Tancrède. Je me rappelle, en fac, une fille qui s’appelait Eurydice. Pourquoi pas Persée -c’est joli Persée, non?

Nous, moi, j’ai eu droit à des professeurs qui écorchaient ET le prénom ET le nom, avec ce superbe Ben Quiche (quiche Lorraine, la quiche, etc) qui m’a suivi jusqu’en seconde.

Vous me direz, je n’ai rien contre leurs noms de gamins de bourgeois intellectuels d’extrême-gauche, il y a juste qu’ils me sortent par les trous de nez quand ils me parlent de pauvreté ou me disent même que je ne comprends rien à la lutte de classe, là, des fois, j’ai des envies de récessions de plus de 90% en six mois, histoire d’être bien sûr et certain qu’ils perdent leur boulot subventionné par le Centre National du Cinéma, le Centre National du Livre ou l’E.H.E.S.S., là où on lit Bourdieu pour apprendre à parler des quartiers et du racisme.

Quand je me suis retrouvé à l’université, en 1983, j’étais un intrus, une incongruité, un truc pas à sa place. Chez moi, la révolte, c’était le look, le rock. J’étais dans un paradis de baba cools ringards avec leurs tronches à lire Télérama pour continuer de vivre comme leurs parents. Ils ont du réussir dans la vie. Moi, je ne tenais pas plus d’un mois tant ils me gavaient tous, je ne savais pas à qui parler. Il n’y avait que des comme eux. J’ai tenté trois fois de recommencer cette fichue première année de fac.

C’est la politique qui m’a progressivement recadré. Ça a été au Parti Socialiste, ça aurait pu être ailleurs. Je n’étais pas à S.O.S. Racisme, je les supportais pas, j’étais donc qu’avec de bons français, mais ils étaient sympa et je n’ai jamais ressenti de regard condescendant. Des camarades, il y en avait un, un vieux, il avait fait l’Espagne et avait été résistant, et il avait même porté des valises pour le F.L.N., il y avait Violette, elle, elle avait été virée des Jeunesse Communistes et avait suivi l’aventure des J.C.R. avec Krivine, puis le M.L.F., tous rocardiens, bien sûr. J’en ai appris, des trucs.
Et puis progressivement alors que je m’enfermais dans ma longue dépression nerveuse, ça a été la musique baroque, et c’est grace à la musique baroque et la psychanalyse que j’ai pu enfin aller à l’université. Parce qu’en écoutant cette musique, je lisais les livrets, les notices, et j’ai commencé à lire des livres d’histoire et de plus en plus de littérature.
J’ai mis dix ans à apprendre les codes, à ne pas être intimidé par leur culture, leur élégance, leur suffisance, ce confort d’être le centre sans même se poser la question. M’en fiche. Je ne suis même pas devenu un petit bourgeois, je suis devenu gratuit.

J’ai aimé aller à l’université et j’ai appris à prendre le temps de rencontrer.

Je ne serais pas au Japon si je n’avais pas pris ce temps. Je suis l’aîné d’une famille pauvre, très pauvre, et ça laisse des séquelles, les mêmes, en fait, que ce copain grande gueule du cours d’arabe, ou de Aïcha, ou de Sabine, et même de Khaled Kelkal. Ou même de Rachida Dati, j’ai presque pleuré, tiens, quand je l’ai vue aux obsèques de son père. C’est un peu moi, c’est un peu nous, que j’ai vus, et j’ai même un instant vu Aïcha.

بسم الله الرحمن الرحيم
الحمد لله رب العالمين
الرحمن الرحيم

Là, il y en a qui décrochent… Tant pis.

Maman a un cancer dans la bouche. Depuis deux ou trois ans, régulièrement, je me dis que je devrais commencer à penser rentrer en France. Mais en France, il y a le chômage, les logements qui coûtent une fortune, c’est simplement très aléatoire. Je regarde tout de loin. Les amis vieillissent au loin, leurs enfants deviennent adulte. Je loupe tout. Et voilà que mon frère dont la situation professionnelle obéit, elle, à la logique implacable de la prédestination sociale, et ma mère qui aura cette année 84, me rappellent avec encore plus de cruauté que je suis loin.

Pour l’année de mes 51 ans, le spectacle de cette campagne électorale se décompose et me donne un sentiment de dégoût, parce que vous ne savez pas, parce que vous ne pouvez pas savoir. Veuillez lire ici le procès verbal de ma défaite, de ma énième mort, moi qui suis mort une fois à 5 ans, j’avais failli dévaller un ravin, et puis une autre fois à 27 ans, et puis une autre à 38 ans.
Dimanche, je vais aller voter, et je vais acter ma mort. Je vais me rendre, je vais affronter toutes mes peurs pour pouvoir renaître, quelqu’en soient les conséquences. Je ne suis coupable de rien, et certainement pas du suicide de la société française.
C’est bon, j’ai donné.
C’est bon, j’ai assez de penser à mon père mort à l’âge où meurent les travailleurs immigrés, à mon frère qui n’est pas allé plus loin que la troisième en parfaite conformité avec toutes les statistiques et qui est maintenant au chômage alors qu’il est un mec courageux et bosseur comme vous ne pouvez même pas imaginer, à ma mère qui a porté le poids de notre échouage, qui vit avec le minimum vieillesse et qui finit ses jours dans une sorte d’exil, et qui maintenant se tape un cancer, et moi je vis à 10.000 kilomètres, à ma famille de l’autre côté de la Méditerranée et que je n’ai pas vue depuis trois décennies.

C’est bon, j’ai donné. Je vais aller voter dimanche pour le seul vote qui vaille, et j’en profiterai pour donner la mort à tout ce Madjid que je trimballe sur les épaules, qu’il ne soit plus qu’un souvenir léger. Je vais muer, et après je serais libre d’écouter Léo Ferré.

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