Grèce: la démocratie, pas la dictature

L’Europe, c’est un peu Thatcher meets Merkel. L’affaire grecque me fait penser en cela à la grève des mineurs, quand Thatcher accusait les syndicats d’intransigeance quand en réalité, en coulisse, elle préparait bel et bien la liquidation de tout le bassin minier. L’Europe ment, comme Thatcher .

 

Je finis juin comme je ne l’ai pas commencé, en tâchant décrire quotidiennement sur ce blog. Ce n’est pas très facile de s’y remettre après une si longue absence, et je ne peux pas, non plus, partager mes souvenirs au jour le jour, à moins de me transformer en vieillard pour qui la vie, le présent, le futur, n’auraient plus beaucoup d’importance.

Hier, je ne travaillais pas l’après-midi, j’ai donc regardé Bloomberg. La situation grecque. Je ne peux m’empêcher de penser depuis plusieurs semaines que les puissances européennes, les mêmes, au demeurant, à savoir la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et la Russie, mais dans une configuration différente qui verrait le Royaume-Uni et la Russie ensemble quand la France cette fois-ci serait coalisée avec l’Allemagne, sont en train de reproduire exactement les mêmes erreurs, et pour exactement les mêmes raisons, que dans les années 1910.

De nos jours, la guerre physique, avec des canons, est un système dépassé, une sorte de dernier recours quand tous les autres moyens sont devenus inopérants. Trop coûteuse, la guerre, entre puissances. La guerre physique n’est utilisable que contre des puissances périphériques, et encore. Et essentiellement contre de plus petits états, moins forts. Et surtout moins bien intégrés au commerce international et aux échanges capitalistes. Les puissances peuvent ainsi faire la guerre en Libye ou au Nigéria, peu intégrées et certainement avec le but de mieux les intégrer, mais il est globalement impossible qu’elles se fassent la guerre entre elles. Le niveau d’intégration de leurs économies est telle qu’une guerre se solderait par la ruine financière de tout le monde avant, ensuite, de se traduire par une ruine physique aux contours assez difficilement évaluables.

Non, les puissances ont désormais d’autres armes pour obtenir le même résultat qu’une guerre, et ces armes, ce sont les armes de l’économie. On parle de « guerre monétaire », d’ « attaque » contre la monnaie ou contre la dette d’un état, on parle de « mesures de rétorsions », de « barrières douanières », le tout destiné à « faire plier » le dit état à « la discipline » nécessaire. Je ne fais que citer quelques exemples, mais je ne doute pas que d’autres mots vous viendront à l’esprit, des mots qui n’ont rien à envier au vocabulaire de la guerre.

Dans le cas de la Grèce, nous avons un très bel exemple du même aveuglement qui a prévalu en 1914. Le vocabulaire employé est, une fois encore, le même, et le résultat sera, à n’en pas douter, le même.

L’Europe est morte ce week-end.

La guerre, en 1914, était avant tout destinée à plumer l’Allemagne, une puissance dont l’économie jeune et moderne, hautement compétitive, faisait de l’ombre aux économies vieillissantes du Royaume-Uni et de la France, avec une nuance toutefois: le Royaume-Uni n’avait pas tant que cela envie de la faire, alors que la France, elle, dominée par des élites vieilles encore trempées dans le souvenir de 1870, en rêvait.

Ainsi, quand la Russie a volé au secours de la Serbie, il n’y a eu aucune tentative de médiation, de temporisation, et le jeu des alliances s’est mis en place. Cette guerre devait durer trois semaines, nous assurait-on avec assurance. Le peuple a gobé. Et dix millions de morts plus tard, en 1918, l’Europe a pu constater l’étendue de son propre suicide.

Le même scénario se reproduit. Alors que le budget primaire de la Grèce (c’est à dire hors dette) est excédentaire, ce qui veut dire que la Grèce n’accumule plus de dette (le budget primaire de la France, donneuse de leçon, est toujours déficitaire), et que donc, comme le recommandent un grand nombre d’économistes il suffirait d’en effacer une partie (tout le monde s’accorde à dire au passage que la dette Grecque est vraiment minuscule rapportée à la richesse européenne) et de rééchelonner le solde tout en prêtant un peu pour aider Athènes à relancer son économie, la Troïka (qui depuis quelques semaines utilise toutes ces ressources pour ne pas utiliser ce mot connoté négativement) a décidé de camper sur ses positions, les saupoudrant de quelques concessions cosmétiques destinées à livrer aux opinions européennes une lecture favorable de la rupture programmée, voulue, avec Athènes.

C’était intéressant, hier, sur Bloomberg, d’entendre des dirigeants de Hedge Funds ou de banques dire qu’ils avaient réduit leur exposition depuis un certain temps pour se prémunir d’une sortie de la Grèce.

Autant il est évident que le gouvernement grec a fait preuve d’un incroyable amateurisme, autant il est indéniable que les dirigeants européens n’ont en réalité fait aucun geste pour aider la Grèce.

La raison en est très simple. L’Europe est dominée par une oligarchie bureaucratique, cooptée, non élue et dont le pouvoir ne repose sur aucune constitution, dont la politique économique n’est tempérée par aucun contre-pouvoir, et totalement acquise au libéralisme de marché ainsi qu’au monétarisme.

L’Europe, c’est un peu Thatcher meets Merkel. L’affaire grecque me fait penser en cela à la grève des mineurs, quand Thatcher accusait les syndicats d’intransigeance quand en réalité, en coulisse, elle préparait bel et bien la liquidation de tout le bassin minier. L’Europe ment, comme Thatcher .

L’Europe ne peut pas céder à la Grèce car céder à la Grèce, c’est reconnaître que l’Europe a besoin d’une politique keynésienne, or, pour tous ces oligarques, socialistes compris, Keynes, c’est non. Pourtant, avec plus de 30 millions de chômeurs (chiffres en dessous de la réalité), l’Europe en aurait besoin, d’un grand programme d’infrastructures, de reconquête des paysages laissés en friche par la désindustrialisation, d’isolation thermique, d’énergies alternatives, de baisse du temps de travail et de partage du travail, d’enseignement des langues, de reconversion agricole…

Une telle Europe, ce serait une Europe qui romprait avec le dogme du libéralisme de marché, qui ne pourrait pas signer le traité trans-Atlantique puisque ce traité va permettre de faire entrer en Europe la viande américaine et les OGM ainsi que faire passer le droit de commercer au dessus du droit des états, les différents pouvant être jugés selon le droit commercial reposant sur le principe du libre-échange…

Il est donc impossible de céder à la Grèce car le gouvernement Grec est le dernier gouvernement européen à tenter de réhabiliter le politique, contrôlé démocratiquement. Tous les autres gouvernements se sont résignés à accepter à ce que le marché, et donc les propriétaires des capitaux, soit aux commandes.

Ce qui est intéressant, pourtant, c’est de voir que la situation Grecque reproduit les alliances de 1914. La Russie, bien entendu, voit dans cette situation une nouvelle occasion de montrer sa singularité, sa disponibilité. Mais c’est surtout du côté anglais et américain que l’on sent une plus grande nuance dans l’application des principes du libéralisme de marché.

Les britanniques sont des pragmatiques, les américains aussi. Hier, j’ai entendu plusieurs journalistes se poser la question d’une possible aide financière américaine. Bloomberg, chaine du capital s’il en est, offrait une lecture très nuancée de la rupture des négociations, tout en reconnaissant que les marges de manoeuvres pour un pays qui avait perdu plus de 25% de son PIB (« a great depression like situation for more than 5 years »  sic) et avec un taux de chômage supérieur à 26% étaient limitées et auraient du conduire les créanciers à plus de compréhension en mettant directement sur la table la question de l’effacement d’une partie de la dette. C’est pas l’Humanité qui disait cela, c’est Bloomberg.

Car même si chez eux Keynes est aussi passé de mode, les anglo-saxons savent qu’il est impossible d’améliorer la situation financière d’un état quand celui-ci est plongé dans une dépression, entretenue et même amplifiée ici par le fait que la Grèce ne possède pas sa propre politique monétaire.

Je ne compte pas le nombre de commentateurs soulignant que le fait de ne pas posséder sa propre monnaie a rendu l’ajustement en Grèce beaucoup plus douloureux.

Nous avons donc des anglo-saxons qui auraient été prêts à une certaine compréhension, une Russie disponible bref, la coalition de 1914 ou 1940. Et le blog de l’intransigeance dogmatique monétariste mené par l’Allemagne avec la France pour l’épauler.

Tous nous disent en choeur désormais qu’ « il n’y aura pas de contagion », que l’ « Europe et l’Euro sortiront renforcé ». Tous font le pari de la chute du gouvernement en Grèce et de la venue d’un gouvernement plus conforme au dogme du libéralisme de marché et au monétarisme. Qui, sait, un gouvernement mené par un ancien dirigeant de Goldman Sachs… un peu comme en 14, ça durera trois semaines

Je dis ça, mais quand même, quelle ironie, de voir nos dirigeants européens hurler à la trahison quand d’une part, le président de la commission, Jean-Claude Juncker, est à l’heure actuelle en procès pour avoir favorisé la fraude fiscale d’entreprises européennes  quand il était premier ministre, et d’autre part, le président de la Banque Centrale Européenne, Mario Draghi , était vice-président de Goldman Sachs Europe à l’époque où Goldman Sachs falsifiait les comptes de la Grèce. Quelle indécence…

Alors, 1914, pourquoi? Nos dirigeants sont des comptables. Ils n’ont pas compris que l’économie est désormais plus proche de la thermo-dynamique que de l’arithmétique. L’économie financiarisée a ses propres dynamiques, c’est de l’énergie pure, une énergie mue par les hommes, par leur soif de gain, de profits. C’est une énergie dont le temps est le temps de l’énergie, la micro-seconde. Une micro-seconde, c’est le temps qu’il faut pour exécuter un ordre d’achat ou de vente sur un marché de trading à haute fréquence. C’est une énergie car pour réaliser ces opérations, on a mis en place des algorithmes avec des niveaux prédéfinis reposant sur des critères prédéfinis, bref, c’est automatique. C’est une énergie qui se transvase d’un canal à un autre à travers des produits multiples chacun reposant sur ses propres critères prédéfinis. C’est une énergie qui comme toute énergie dans notre civilisation a eu le temps de circuler, de se répandre, et d’alimenter tous les aspects de notre vie quotidienne. C’est une énergie, enfin, d’un genre très particulier, qui se créée à partir de rien du tout, si ce n’est notre rêve de pouvoir continuer à vivre confortablement en s’enrichissant du travail que nous accomplirons demain, après-demain ou dans trente ans. C’est une énergie qui est d’autant plus forte qu’elle s’est déjà vendue elle-même dix fois, vingt fois, avec un an, deux ans, vingt ans d’avance. On dit souvent que nous imprimons de la monnaie, c’est faux. On ne l’imprime même plus. On l’écrit informatiquement puis on échange cette écriture tout en l’utilisant pour garantir d’autres écritures, et on borde le tout d’autres jeux d’écritures du même type que nous appelons assurance, des écritures qui lient très fortement une des parties, et permet de faire encore plus d’écritures.

Avec la crise de 2006/2008, les banques centrales sont devenues les artisans de ce jeu à travers ce qui s’appelle Quantitative easing. Banques et banques centrales s’échangent leurs écritures pour pouvoir faire encore plus d’écritures. L’avantage, tout cet argent créé permet de faire remonter les bourses et l’immobilier en entretenant une demande totalement factice.

L’immobilier est désormais contrôlé par de grands groupes financier ultra-endettés comme Blackstone, qui achètent aux quatre coins du monde en gageant leurs nouvelles dettes sur le prix des biens acquis. Comme ils achètent quasiment tout ce qui est vacant dans un même endroit, la valeur monte automatiquement et permet au groupe de réaliser sur le papier une plus value qui est immédiatement utilisée pour acheter ailleurs selon la même technique. Voilà pourquoi le prix de l’immobilier remonte même si, comme c’est le cas au UK, le nombre de propriétaires, lui, diminue.

Nos dirigeants ont beau dire, comme pour s’en convaincre eux même, qu’il n’y aura pas de contagion, c’est très mal connaitre la réalité des marchés financiers ainsi que la puissance quasi-atomique de l’énergie qu’ils peuvent libérer. Surtout après 6 ans de quantitative easing, c’est à dire, dans un marché ultra-liquide, inondé d’argent, enfin, d’écritures…

Ils raisonnent en comptables, arguant que la Grèce est un petit pays, que sa dette ne représente rien (étonnant raisonnement, les entendre dire cela alors que quand ils négocient avec la Grèce, on a d’un coup l’impression qu’il s’agit de montants incroyables…). Ils n’ont pas en tête les effets de ces critères définissant chaque contrat de crédit dérivé, et il y en a des centaines de milliers, qui s’activent dès qu’une limite est franchie, même l’espace d’un millième de seconde, et qui de contrats en contrats, finissent pas définir un mouvement de fond, un peu comme une vague un peu plus forte finit par produire un ras de marée.

Désormais, les « marchés » vont reprendre la main sur le politique et entrainer l’euro là où les critères définis pour chaque contrat de dérivé voudra bien l’emmener, amenant les traders à décider de nouveaux critères sur les nouveaux dérivés, directement calqués sur la perception de l’avenir de la zone euro.

Le risque de voir l’euro se dégonfler comme un soufflé est donc très grand. Le risque aussi de voir le Portugal attaqué aussi, puis l’Espagne et l’Italie, non pas par méchanceté des travers ou même préméditation (comme l’a écrit Marx dans le Manifeste, une critique du capitalisme ne peut pas être morale car le capitalisme ignore la morale et bien souvent ses agents ne contrôlent même pas leurs propres décisions), mais juste parce que les critères d’évaluation du risque sont définis d’une façon quasiment automatique. Si cela arrivait, alors l’Europe entrerait dans sa troisième récession, auto-infligée. Pire, la chute de la valeur de la monnaie cette fois-ci serait incontrôlable et créerait un sérieux dilemme: augmenter les taux d’intérêt pour l’enrayer en courant le risque de provoquer une déflation. Les tensions politiques s’exacerberaient, l’Allemagne refusant une monnaie sous-évaluée et les pays méditerranéens trouvant dans une monnaie faible une bouffée d’oxygène pour les exportations. L’Union Européenne survivrait elle?

Voici ce que les dirigeants européens ont enclenché ce week-end. Et accuser les gouvernement grec n’empêchera pas de voir que c’est avant tout un aveuglement dogmatique, contraire aux recommandations de vrais économistes (lire ici un des billets écrits par Paul Krugman  ou encore cet article de Joseph Stieglitz), qui a ouvert la boîte de Pandore.

L’Europe, encore une fois, n’a strictement rien compris à son histoire. En se livrant à ses élites, en se livrant à une oligarchie, elle vient d’écrire les premières lignes de sa propre défaite. Le XXIème siècle ne sera pas Européen. L’Europe est morte dimanche 28 juin 2015.

Ne me parlez plus jamais de l’Union Européenne.

A lire sur ce sujet,

Un excellent éditorial de Zoe Williams dans le non moins excellent quotidien THE GUARDIAN

Joseph Stieglitz appelle dans THE GUARDIAN, avec toutes les réserves liées à ce choix absurde, à voter pour le moindre mal, c’est à dire à voter NON.

Paul Krugman, sur son blog The conscience of a liberal

Le président de la Banque Centrale Européenne, Mario Draghi, aujourd’hui donneur de leçon de moralité, est l’ancien directeur de Goldman Sach Europe. Voici un article de Der Spiegel sur le rôle de son ancien employeur dans la crise Grecque.

Frédéric Lordon, sur son blog du Monde Diplomatique

Attac étudié certains arguments au sujet de la crise grecque pour les démonter et révéler ainsi le poids de la propagande.

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