Et Didier parle…

Lors de mon passage en France, je suis passé chez Didier Lestrade. Il m’avait proposé de passer lors de mon passage dans la Sarthe chez ma mère fin 2017 mais c’était difficile de passer chez lui, bien qu’il n’habitât pas loin de chez elle. On avait échangé deux trois messages, et je lui avais promis de passer lors de mon prochain voyage. Alors l’an dernier, en novembre, on s’est écrit, et on a décidé de se voir.
Il habite dans la Sarthe. Il m’avait dit la Mayenne, peut-être est-il en Mayenne, mais alors il sera en bordure car le chauffeur de taxi qui m’a pris à la gare de la Ferté a été formel, par là-bas, c’est la Sarthe.

Dans la voiture, Didier m’a expliqué les paysages, m’a expliqué le coin, la plaine mancelle d’abord, que je connais, et que je n’aime guère, c’est plat, c’est plat, c’est plat, il m’a parlé du Mans, moi, j’en avais un souvenir sous le soleil du temps de mes quinze ans, j’avais fait du stop, j’avais un peu visité, vu la cathédrale, le « vieux Mans », la Sarthe, je veux dire la rivière, et j’avais trouvé ça joli, j’avais dragué dans le jardin du Tessé près de la cathédrale, cette énorme bâtisse gothique toute tassée, on dirait qu’elle a le dos vouté mais quand on la regarde bien, c’est précisément ce qui fait son charme, et puis j’avais rencontré un mec, et puis on était allés chez lui, et puis on était allés dans un restaurant, puis dans un bar, puis il m’avait raccompagné chez moi, bref, mon souvenir était un bon souvenir mais là,  Didier me raconte une ville devenue ville dortoir, piégée par le TGV, bah ouais, on habite au Mans mais on travaille à Paris, alors on fait son shopping à Paris, et je regarde la ville alentour, toute plate, comme la plaine mancelle, en plus il fait gris et il pleuvote, et c’est vrai que cette ville est moche, on dirait que cet enchainement de maisons à deux étages ne s’arrêtera jamais, c’est une ville de banlieue que je vois là, mes souvenirs ensoleillés s’évanouissent, et Didier me parle des gilets jaunes, c’est même pas qu’il aime ou pas, on est d’ailleurs lui et moi sur la même longueur d’onde, on comprend, c’est tout, c’est cette France là, qui s’était pensée à part des restructurations, et puis qui se retrouve d’un seul coup en plein dedans, les boutiques qui ferment, le boulot qui part et il ne reste plus que cette plaine mancelle à perte de vue où tu ne peux rien faire si tu n’as pas de voiture, il me raconte ça, et puis il me dit « tiens », et là il y a une maison avec un gilet jaune enroulé à l’entrée, les gilets jaunes, c’est un peu d’estime de soi retrouvée, c’est être quelqu’un, c’est exister quand tout t’a réduit au néant de cette plaine et de cette ville vidée de son énergie, il me raconte les immigrés qui commencent à s’installer dans les petites villes où les loyers son moins chers, et que « ça ne pose pas de problème », il me dit qu’il ne comprend pas, avec tous ces villages qui se vident, pourquoi on n’y accueille pas des réfugiés, ça remettrait de la vie, ça y relancerait l’économie et ça les aiderait, et puis on arrive vers une partie plus vallonnée et il me dit que c’est la fin de la grande plaine mancelle et qu’on arrive vers chez lui, il me raconte cette maison, et puis l’ancienne maison, il me montre un joli coin où c’est sympa d’aller bouquiner et puis il me dit que sa maison est en bordure de route, mal placée, et on arrive, et non, je ne suis pas d’accord, sa maison est en réalité incroyablement bien placée.
On descend de la voiture.

Ici, tout est à faire encore, mais dans la maison, c’est déjà chez lui. Il s’est amusé avec les formes de la maisons et les couleurs, il a fait joujou. Le lendemain, quand il me fait visiter son jardin, immense et encore en jachère, je découvre un projet très précis, un peu comme une peinture, ou plutôt un peu comme de l’architecture, le jardin est déjà là, tout prêt dans sa tête, il le voit, et il me le raconte, ce sont des essences que je ne connais pas ou juste un peu, moi, je suis un barbare de la ville, un arbre est un arbre et une fleur est une fleur, je connais bien mieux les noms de plantes en japonais qu’en français parce qu’ici c’est très important dans les conversations, ce genre de truc, mais beaucoup de ces plantes dont il me parle, je les connais, en japonais, au Japon, et son jardin prend forme dans ma tête et sous mes yeux, les perspectives qu’il projette pour donner du soleil à cette maison renfoncée en bas de colline, les arbres qu’il compte abattre pour donner une chance à d’autres arbres, le feu qu’il a raconté dans son blog l’année dernière…

Peu de temps avant mon départ de Paris, j’ai retrouvé Timothée, et on a un peu parlé de Didier, je veux dire, politiquement parlé de lui, et puis humainement aussi, et Tim m’a dit un truc très juste, c’est que quand on est Didier Lestrade, on doit savoir qu’on est Didier Lestrade, et qu’on n’est pas n’importe qui, et que la parole compte, et qu’elle pèse, il est un peu notre père à nous tous, et puis Tim et moi sommes interrompus par un truc, mais je vois ce qu’il veut dire, mais d’un autre côté, tout en comprenant parfaitement ce que Tim veut dire, et oui, cette place particulière de Didier confère des responsabilités, c’est précisément cette personnalité-là, absolument pas paternaliste, absolument a-hiérarchique, qui ne calcule pas, qui donne à Didier ce poids si particulier, car si dans notre époque toute discussion n’est plus qu’invective, jugement et incapacité totale à simplement échanger voire à accepter de ne pas être d’accord, dans une époque « intelligente », on serait capable de discuter avec Didier, de l’écouter, de ne pas forcément être d’accord, mais d’accepter qu’il ait ses opinion, et puis les mettre dans un coin de notre tête pour leur donner une chance pour le jour où, ben oui, tiens, il avait raison, ou bien tiens, ben non, finalement, il avait tort, parce qu’on a le droit de ne pas avoir raison, et on a aussi le droit d’avoir raison avant les autres, et on a le droit de voir les choses différemment, et on a le droit d’avoir des colères, et on a le droit de péter un plomb, et on a le droit d’être fatigué, et on a le droit d’être humain, et en réalité, c’est tout cela qu’on lui refuse, à Didier…
Il m’arrive souvent de comparer Didier à Rocard, ça surprend souvent, et j’assume la comparaison, mais Rocard, en fait, il a essuyé les mêmes reproches, et il a été flingué de la même façon, et un peu par les mêmes, et il a attiré les mêmes genres de type qui un jour ont planté leur couteau dans le dos, et quand on dis « Rocard » (je sais bien qu’aujourd’hui c’est quasiment oublié), c’est raconter des combats fondamentaux, l’Algérie, la Palestine, les luttes des années 70, et peu avant sa mort, l’Afrique et la dette, et oui, durant toute sa vie, il a dit parfois des conneries, et il a pas toujours été à la hauteur de ce que nous projetions, de ce que nous espérions qu’il serait, mais à l’arrivée, quand il est mort, il n’est plus resté qu’une béance politique, un vide au dessus duquel tous ces traitres se dépassaient d’hommages et de reconnaissance, et Didier, ce sera pareil, et moi, je fais miens ce mot de Despléchin dans La vie des morts,

Les morts, ça sert à rien de les pleurer, y’avait qu’à les aimer.

Les avis, les colères de Didier, pour moi, elles ont toujours compté, et même quand je ne suis pas vraiment d’accord, et même quand je suis sceptique, parce que c’est avant tout un type comme moi qui a le droit de dire, mais aussi parce que précisément Didier, c’est Didier Lestrade, que ce nom raconte une histoire, et que celles et ceux de ma génération avons le devoir de la faire exister, cette histoire, et de la continuer, cette histoire, et quand on dit Didier Lestrade, c’est comme dire le nom de tous nos morts, et c’est aussi raconter tous nos espoirs au temps de l’épidémie, toute notre soif de vie car c’est précisément là qu’il est né, dans ces années 90 de merde, le Mariage pour Tous, pas dans des cabinets ministériels ni même sous la plume de Christiane Taubira, et d’ailleurs, il suffit de voir comment ces mêmes cabinets ministériels s’en jouent, de notre vie, en suggérant qu’on pourrait en discuter, du Mariage pour Tous, lors du « grand débat », pour comprendre que non, c’est bien nous qui l’avons arraché, et que c’est au coeur des années noires que cette nécessité d’obtenir notre reconnaissance est devenue une nécessité, un combat, une lutte féroce et aucun, je dis bien aucun, ne résume à lui seul cette énergie qui nous a animé alors mieux que Didier, non, aucun.

Parce qu’il en a fallu, du courage, pour oser « manifester contre une maladie », comme disait ce crétin de Finkelkraut, et qu’il en a fallu, pour devenir à ce point expert de la maladie et imposer aux laboratoires de devenir partenaires, et puisque je parle de Tim, qui a certainement été l’ami le plus proche et qui est un peu l’héritier de Guillaume Dustan, alors il faut reconnaitre qu’il n’y a eu que Didier qui ait pris Guillaume-William au sérieux, tous les autres le réduisant à de la hype ou au confort de la baise libre quand Didier, lui, voulait que ce dont parlait Guillaume soit discuté politiquement, ah la presse, ah, les militants, ah, l’édition, ils l’avaient, leur combat de coqs, tiens, c’était l’entrée dans notre époque, où il s’agit de se détester, de s’insulter et de réduire la parole à un si t’es pas pour t’es contre, ben non, Didier voulait parler prévention à l’époque des trithérapies, et s’il s’est arcbouté sur le préservatif et contre le sexe sans capote, c’est d’abord et avant tout pour défendre un héritage politique, militant, l’acquis de la maitrise de notre propre agenda et de nos propres luttes, cette morale, ce contrat qui nous ont fait ensemble si forts, et pour que cette question soit débattue et ne devienne pas une sorte de truc de l’époque,… et puis ben voilà, on y est en plein dedans, les contaminations ne diminuent pas, et ça ne semble embêter personne, c’est une espèce d’acceptation de la réalité, une sorte de fatalité cool, le pouvoir hétérocrate s’en fiche, en gros, et on est revenu à 1987, à avant ACT UP, sauf qu’il y a la trithérapie, trop cool, quoi, mais comme je le disais à Tim quand je lui disais que j’avais fait mon deuil d’échapper à Marine Le Pen, et qu’il me disais « mais tu te rend compte, Madj, pour nous… », je lui ai dit, ben ouais, et c’est précisément ce qui m’a le plus fait chier quand je suis devenu séropo, ce sentiment de fragilité, de dépendre, et voilà, mais ça, il n’y a plus d’espace militant pour l’avoir, cette conversation, je veux dire, une conversation politique ni des combats sur l’homosexualité, la séropositivité, la drague, nos vies, quoi, on se contente chaque jour de lâcher des gamins de 15 ou 16 piges dans ce monde là tout en sous-traitant le sujet aux politiques, et puis il y aura Marine Le Pen, et on sera bien dans la merde.

Alors dire Didier Lestrade, c’est dire une posture nécessaire, politique, c’est dépasser le mec qui se dépasse lui-même et qui le sait, et d’ailleurs, putain, il en est fatigué, Didier, d’être Didier Lestrade, maintenant, c’est son jardin qui compte, il a tout dit, de toute façon, et c’est à nous de comprendre qu’il n’y avait pas de guerre entre Didier et Guillaume parce qu’ils ne parlaient tout simplement pas de la même chose. Et que bon, si Didier a son caractère, ben, c’est comme pour Rocard, faut faire avec. Moi, j’aime bien son caractère. Il est cassant parfois, mais il reste incroyablement gentil.
Timothée sait tout ça, et plus encore, et je sais qu’il sera d’accord avec ces lignes, que la hache est depuis longtemps enterrée, et que Guillaume-William est mort seul, finalement très peu compris, enveloppé de la hype crétine des causeurs qui l’y avaient enfermé et qui depuis sont passés à autre chose, c’est à dire, à leur carrière…
Tim et moi, on aimerait bien pouvoir commencer à parler des sujets qui fâchent, parce qu’on a compris tous les deux qu’on est dans le même bateau, et que ne pas être d’accord sur tel ou tel truc ne veut pas dire ne pas être capables de se respecter, d’échanger, et d’avancer, de s’ailer. Tim, il est dans la prévention. Moi, je suis obsédé par la politique, parce que quand Marine…

Anyway…

Au petit matin, donc, j’ai couché quelques mots sur mon iPad, pour fixer l’instant. Les voilà. Je les lis, je revois, je revis cet instant. Et je (me) dis…
Merci Didier pour l’invitation, merci Didier pour m’avoir raconté plein de trucs, merci Didier d’avoir été Didier car tu sais que je sais que tu es plus que toi et que tu es un petit peu nous tous. Je ne dirais pas que tu mérites plus car j’ai bien vu que tu as tout ce qu’il te faut, mais je pense que c’est nous qui méritons plus et qu’il y a une sorte de honte qui ne dit pas son nom quand on sait que personne ne t’a proposé plus, tu sais, par exemple, les archives des luttes homosexuelles, ce truc auquel tu tiens pourtant tellement depuis des années et des années, non pas pour toi, mais pour nous tous, et j’en suis désolé, d’ailleurs, c’est un peu ce que tu m’as dit quand tu m’as dit, en colère, que Paris n’avait même pas donné un nom de rue Clews Velley, et que tu as enchainé en me parlant d’Hélène Hazera dont finalement personne ne se souciait, et que tu étais en colère quand tu as dit ça… Oubliés, et c’est une honte qui nous retombe sur nous tous…
On se revoit à la fin de cette année j’espère.

Alors. Lundi 24 décembre 2018, sur iPad, chez Didier, au petit matin:

« Déjà lundi. Il est 7 heures et demie du matin. Je suis dans un pays où le temps s’arrête. Je suis dans ce que l’indifférence républicaine et bourgeoise a sottement gratifié du qualificatif de « province », mais non, moi je dis un pays. Même le mot de région ne parvient pas à traduire cette variété de paysages qui ont façonné le caractère des hommes et des femmes, les récoltes, les parlés, les traditions, les gestes.
Je suis dans l’Ouest, en Mayenne, dans un coin qui retrouve ces paysages vallonnés avec ces champs de taille plus petites et bordés de ronces, d’arbres et de chemins que je connais si bien de l’autre côté, dans le pays du Perche, entre Sarthe et Eure-et-Loire, un paysage qui m’est très familier. Enfant, adolescent, et même adulte, j’ai enfourché mon vélo et visité la Sarthe sur des dizaines de kilomètres, dans ces coins où ça montait sans s’arrêter, me faisant regretter mon expédition, avec la récompense quand ça redescendait. Oh, ce village, Saint-Jean les échelles, il ne déméritait pas son nom… J’apercevais les châteaux qui s’y cachent, j’y cueillais les mûres dans les ronces pour me rafraîchir. Je m’arrêtais dans ces coins calmes où l’on n’entend que les oiseaux. Je visitais les plans d’eau pour aller m’y baigner, en ce temps le coin était encore dynamique. Depuis, tout à fermé et de ce pays fier abandonné clame la colère juste des gilets jaunes. J’écris ça sans gêne et je ne cache pas ma très grande réserve sur ce mouvement dont je n’aime guère certains aspects, mais oui, je la connais cette colère, car non, la province n’existe pas. Il y a des pays où le temps long de l’histoire est venu se fracasser contre les mutations rapides de notre économie globalisée où ces hommes, ces femmes, après avoir tenté de s’adapter durant les cinquante dernières années en délaissant la ferme « pas rentable », ou en déboisant, industrialisant, phosphatant les terres et multipliant les reconversions, se retrouvent acculés à ne devoir que survivre avec au fond du cœur la mémoire de tout ce qui a été perdu de solidarités rurales, de camaraderie et de fierté du travail de la terre. Je ne suis pas « en province », ni même « en région » et encore moins dans un « territoire ». Je suis dans un de ces pays entre Sarthe et Mayenne. Ici, les maisons sont comme celles du Perche, des corps longs aux murs beige-ocre, mais j’y ai vu des encadrements de portes et de fenêtres faits d’une pierre, on dirait du granit, je ne connaissais pas du tout. C’est cela qui fait un pays.

C’est donc par ici que Didier habite. Il est venu me chercher à la gare du Mans. Je monte dans son pickup et à partir de là, il parle, et je regrette de ne pas avoir mis la vidéo en route, j’ai peur d’oublier. Didier parle, il raconte sa nouvelle maison et l’ancienne. L’ancienne avec la Sarthe qui coule dans un contrefort, on s’y était promenés il y a quatre ans. L’ancienne en haut de colline, ouverte au soleil. La nouvelle en contrefort et en creux de vallée, au bord de la route. Il raconte l’ancienne, les travaux, le jardin, le lent retour à la vie d’une maison abandonnée. J’avais vu il y a un an et quelques que ses nouveaux propriétaires exhibaient fièrement le jardin composé par Didier au fil des ans et d’un travail laborieux qui une fois lui avait coûté une jambe cassée. Pas un mot sur lui dans l’article. Ça résume un peu la vie de Didier, ce manque de reconnaissance.

Didier parle, Didier raconte. Sa sœur, le loyer ridicule mais qu’il n’arrivait plus à payer, et puis l’opportunité d’une autre maison avec un vaste jardin. Quand il me dit 2 hectares, ce n’est pas un jardin, je pense. Où ma mère habite, quand j’étais petit, j’en avais vu, de ces petites fermes avec leurs deux hectares travaillés laborieusement, avec leurs trois vaches, le chien qui aboie et la porte à bâtant toujours ouverte de la pièce principale, « bonjour », qu’on disait quand on passait, et on entendait « bonjour », alors le chien se calmait.
Didier parle, ce jardin, il en a une idée très précise. Tout est à faire. Je lui parle des mûres dans les ronces, il me répond ronces, il me répond pollution. Ce terrain abandonné en est infesté. Je m’y imagine un instant, en été, en train de m’arracher les peaux pour me gaver de ce fruit que j’adore. Qu’est ce que j’en ai mangé, enfant. Dans le pays de ma mère, autrefois, les champs étaient petits et bordés d’arbres fruitiers. Les mûres, c’était presque gratuit, il fallait juste littéralement payer le prix du sang et ne pas avoir peur des orties.
Didier parle, il y a plusieurs couleurs de terre, il y a même du rocher, je l’écoute et je visite presque son imagination. Ceux qui rachèteront cette maison achèteront certainement le jardin plus que la maison. Didier parle et nous fait faire un détour vers un grand lac encadré par une vaste forêt. Je regarde cette forêt, toutes feuilles tombées et déjà en décomposition, cette couleur rouille qui domine au pied des arbres, contraste avec le vert vif des mousses sur les troncs et, ici et là, dans des branches, quelques fougères à la couleur roussie, ça sent l’invitation à la promenade, ça sent tout à l’heure quand je serai chez ma mère à quelques dizaines de kilomètres d’ici.
On arrive à la maison, Didier parle beaucoup, il continue de raconter cette maison, il me dit en passant qu’il y a un puit, je regarde, je vois la pompe, et puis comme une petit chapelle à côté, rien que ça, ça raconte une maison, ça raconte la vie de ses habitants il y a longtemps. Didier me montre la date, 1860 et quelque chose, je ne me souviens pas. On entre, il me donne des chaussons. Didier parle, il me fait visiter. La maison ne me parait pas plus petite que la précédente au premier abord. Mais oui, elle est bien plus petite. L’étage est bizarrement agencé. Pour tout acheteur potentiel, ce doit être un vrai repoussoir, tout cet espace gâché en recoins et dédales inutiles, totalement incohérents, mais entre les mains de Didier, cet agencement semble tout droit sorti du cerveau d’un architecte farceur et artiste à la fois. Didier a décidé de jouer la couleur, et voilà cet étage devenu ludique. Je passe sur les objets, sur la décoration. C’est simple, brut et joli, aucune prétention.
Didier a le goût des détails dans cette chambre d’amis. Sur un espèce de rebord qui ne sert absolument à rien, il a mis plein de cailloux gris et ronds, comme ça. Il y a au dessus du lit un grand vasistas, j’ai ouvert le store et depuis tout à l’heure j’observe le jour se lever et le fouillis d’arbres qui domine la maison sur sa hauteur.
Je suis jaloux. Moi aussi, j’aimerais habiter une maison comme ça. Pour tout dire, ma mère a une maison comme cela, mais… Non, je ne suis pas jaloux. C’est une façon de parler. Ici, le temps fait semblant de s’arrêter et de filer moins vite. Dehors pourtant, je vois la lumière du ciel qui doucement s’éclaircit, je vois se dessiner la forme tragique des arbres en hiver, leurs branches qui tranchent la lumière, lumière qui discrètement mais sûrement me rappelle que le temps passe et que dans quelques heures je serai à quelques dizaines de kilomètres d’ici. Jamais le temps ne s’arrête. Toujours il file, mais disons qu’ici, c’est avec élégance.
Didier parle beaucoup de cette maison, et puis progressivement viennent d’autres sujets. Nous sommes assis, voici un de ses frères qui apporte des pommes, plein de pommes, et des gâteaux maison. Incroyable air de famille entre les garçons. Le frère repart et oublie sa casquette.
Didier parle. Il a préparé une potée. Ma mère faisait un peu la même. Didier y coupe les légumes, ma mère les coupait à peine, mais le goût est identique. C’est presque un goût de l’enfance au milieux de ce paysage qui m’est presque familier.
Je bois plein de cafés. Par moments je parle, mais j’ai pris ce médicament pour le rhume, c’est comme si je ne contrôlais pas le souffle. J’ai l’impression de crier. Peut être je crie. Samedi, j’ai eu cette irritation d’une narine et une sorte de mal de gorge. La suite du vol, quoi. L’air sec de l’avion, j’ai le nez bouché et je respire par la bouche. L’air très doux dans le vent frais de Paris, et voilà une petite inflammation, alors j’ai investi dans des médicaments. Je dis bien investi car ça me coûte plus cher que le même genre de médicaments à Tokyo. L’irritation est globalement partie, le nez reste sec, et il se bouche.
On parle gilets jaunes, on parle PIR, on parle Minorités et minorités, on parle Macron… Moi, je ne sais plus du tout parler, quand je parle, les mots me viennent en japonais. Je suis finalement beaucoup plus à l’aise quand j’écris… Je ne vais toutefois pas relire ce billet, il doit être mal écrit: je passe mon temps à regarder le vasistas. Ça y est, le jour est levé. Et puis j’ai peu dormi, et cela depuis que je suis arrivé mercredi, envie de n’en perdre aucune goute. Ce matin au réveil, je voulais juste fixer cet instant et ces moments avec Didier Lestrade. »

Et puis après m’être levé, je me recouche et, pas satisfait, je réécrit. C’est ça, le blog, pouvoir publier un truc raté, mais qui dans son ensemble racontera le tout.

« Bref séjour chez Didier. Je l’ai écouter parler, il n’arrêtait pas. Au petit matin, quand je me suis réveillé, il devait être 6 ou 7 heures, j’ai pris mon iPad pour noter l’instant, le fixer pour l’éternité.
Didier parle. Je l’écoutais et je n’en voulais rien perdre. Didier est réduit, catalogué, étiqueté, haï, caricaturé… Didier, pourtant, à la base, c’est un gars qui aime la campagne, qui aime les arbres, les plantes, les paysages, qui travaille de ses mains et qui aime ça, qui a grandi dans une ferme et a décidé d’y retourner un peu et qui, accessoirement, et parce qu’il est venu à la ville, à vécu des choses et a fait des choses, et qui depuis donc réconcilie ce caractère paysan assumé avec l’urbanité. Il vit seul mais avec nous tous.
Je crois que je me force à écrire ces lignes au petit matin, mal installé pour cela sous les couvertures dans ce lit chauffé par la bouillotte qu’il y a délicatement glissé alors que je regardais un stand up hilarant dans le salon, parce que je l’ai écouté et qu’il faut bien que cela soit écrit quelque part.
Je comprends mieux les disciples, Platon, Aristote, les apôtres, les compagnons du prophète, les compagnons du Bouddha. Didier mérite d’être raconté jusque dans la banalité de son quotidien parce que même son quotidien raconte des choses auxquelles il croit. Et je veux juste fixer ce moment pour être sûr qu’avec le temps ces mots ne soient pas dits dans le désert. Parce que même quand Didier parle de films de cul, il raconte la société, il raconte la politique et il va bien plus loin que des sociologues bardés de diplômes qui passent leur vie à décrire des banalités en passant à côté de l’essentiel. Même quand il me raconte sa maison, les paysages, il me raconte ce pays coincé entre plaine mancelle et alpes mancelles. Je me souviens il y a quatre ans, je m’étais dit qu’il ferait un bon maire. Et là plus encore, on dirait que son œil et sa curiosité le font épouser ce coin et l’y attacher. Il me raconte ce pays où les gilets jaunes sont nombreux et visibles, où ils s’affichent à l’entrée de la maison avec un gilet noué à un poteau.
Il parle et me raconte l’évolution démographique, les immigrés plus nombreux dans les campagnes, poussés toujours plus loin à cause du prix exorbitant au Mans, où il y a le TGV. Didier me raconte cela, et je repense à tous ces gens dont les parents travaillaient la terre et qui eux se retrouvent réduits au salariat dans la grande ville à des kilomètres de là.
C’est un truc que visiblement Macron et sa clique ne comprendront jamais. L’attachement au pays. Je ne parle pas de la France, non, mais du pays, ce lieu où on a grandi, avec ses habitudes et ses gestes, ses amitiés et ses solidarités.
Pour ma mère, le pays, c’est le Perche, un pays qui a été saucissonné par la république entre trois ou quatre départements, avec ses maisons, son parlé, ses champs minuscules sur les collines, ses bois, ses marécages, ses vergers, et ses champs plus grands dans les vallées, bordés de ronces et d’arbres fruitiers ou coupent de petits chemins menant à des groupes de deux ou trois fermes aux noms qui me faisaient rire quand j’étais enfant mais racontent l’espace et enracine ses habitants dans un espace, dans le pays. Les vallées, les cailletières, les maisons neuves, la carrière, la fourche, les petites vallées, la cantinière, le hameau, les porches, la source…
Didier raconte très bien les alentours, il s’enracine. C’est un terrien. Il travaille la terre avec la même minutie qu’il cherche ses mots et qu’il écrit.
Didier creuse son sillon. C’est un terrien dans les idées aussi.
Texte décousu, écrit à presque deux doigts pour éviter que mon iPad ne tombe. Dehors il pleut. Je vais me lever. Ici, le temps est arrêté et se contente de passer. Une pluie très fine coule sur le vasistas. Il fait jour. »

Voilà. Je vous ai tout dit, je crois.


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