Deep inside

Où j’habite, c’est la ville, les vieux disparaissent et ce quartier se métamorphose de la même façon que l’est de Paris s’est métamorphosé, mais sans déloger ses habitants, c’est plus une renaissance.

J’habite dans l’arrondissement de Taito depuis presque quatre ans. Auparavant, j’ai habité, dans l’ordre, quelques mois dans une Gaijin House à Kagurazaka dans l’arrondissement de Shinjuku, 5 ans et demi dans un studio à Kasai dans l’arrondissement de Edogawa, quelques mois de nouveau dans la même gaijin house à Kagurazaka, et enfin depuis juillet 2012 j’habite près de Asakusa.

C’est cette gaijin house qui a décidé de mon destin ici, de ma façon d’appréhender la ville, de la sentir et de m’y familiariser. Pas du temps où j’y habitais, mais lors du déménagement. Cette vieille maison qui bougeait au moindre tremblement de terre ou au moindre coup de rein d’un voisin était située dans un quartier fort pratique pour aller travailler à Ginza. Je m’y rendais des fois en vélo, passant par Iidabashi, Kudanshita puis contournant le parc du Palais Impérial. Sous le soleil de mai, c’était fantastique, cette demi-heure dans cette ville que je ne connaissais pas.

Mais on ne peut pas rester dans une telle maison, si vieille, où l’on partage la cuisine et la salle de bain pour un prix incroyablement cher.

81.000 yen…

J’en ai vite eu assez, mes deux colocataires ne nettoyaient pas la douche, et ici, en été, c’est chaud et humide, alors très vite je me suis mis à chercher frénétiquement. J’ai contacté une agence immobilière qui louait un studio à Kasai pour le même prix que la gaijin house, c’était en août 2006, six mois après mon arrivée. Un soir, après le travail, je suis allé dans cette ville tout à l’est. Et je suis tombé amoureux de la lumière sur la baie de Tôkyô quand le métro sort du tunnel et franchit ce grand pont qui sépare l’arrondissement de Kôtô de celui de Edogawa.
Kagurazaka où j’habitais alors, c’était comme tous ces quartiers centraux et animés, les rues sont étroites, on y voit peu le ciel, alors quand j’ai commencé à marcher dans les rues de Kasai, je me suis vu y habiter. Ce n’était pas loin de Ginza, dix minutes en métro.

J’ai attendu la réponse de l’agence et, dans la semaine suivante je suis allé visiter ce studio qui n’attendait que moi. Je me rappelle avoir pensé que j’entrais dans une sorte de bonheur japonais. Les rues sont propres, c’est calme. J’ai grandi à Bondy, en Seine-Saint-Denis, et ce quartier m’y a fait pensé. Le studio était tout petit, mais il était dominé par une mezzanine où on pouvait se tenir debout, presque une seconde pièce en fait. Le plafond était à plus de quatre mètres de haut, et avec un vasistas. Un balcon, deux fenêtres, il était incroyablement clair, et puis refait à neuf, un très beau plancher.

J’y ai vécu plus de cinq ans sans regretter un instant. J’ai fait mon déménagement de Kagurazaka à Kasai moi-même, à vélo et en métro (par chance, c’était la même ligne). Et c’est comme cela que j’ai découvert l’est. Je me souviens la première fois où j’ai longé le parc de Kiba, avec mon sac à dos plein de livres, c’était le soir, et c’était un grand territoire ouvert devant moi. Les années qui ont suivi, j’ai continué cette exploration des arrondissements de l’est, à vélo ou en me déplaçant à métro. Progressivement, la ville m’est devenue familière avec les différentes saveurs, les différentes ambiances de ses différents quartiers. Je garde de Kasai le souvenir de la lumière qui baigne ce petit studio, du calme de la ville, du séisme de 2011 aussi, quand je suis rentré dans la nuit après ma longue traversée depuis Yokohama…

J’ai du quitter en vitesse, sans l’avoir vraiment choisi, tout simplement parce que je ne pouvais plus payer le loyer. Deux fois au chômage, un séisme suivi de quinze jours sans salaire et un séjour imprévu à Kyoto pour échapper aux radiations et éviter de devenir fou au milieu des coupures d’électricité, sans travail puisque l’école était fermée, et surtout sans rien à manger puisque toute la distribution était interrompue… Début 2012, j’étais fin de course financièrement.

Je suis retourné à Kagurazaka, par « chance », la même chambre dans la même gaijin house était libre. Je ne sais pas si Jun a bien compris pourquoi j’ai déménager pour un truc qui coûtait le même prix. Mais pour faire simple, la gaijin house, je pouvais la payer par carte de crédit et transformer en crédit revolving ensuite… C’était un peu quitte ou double, mais j’ai su saisir cette possibilité pour avoir de nouveau un peu d’argent devant moi.
L’autre chance, ça a été le départ d’une collègue australienne qui m’a donné deux de ses classes particulières. À la même époque, j’ai enfilé leçons privées sur leçons privées. J’ai pu commencer à me désendetter un peu, et, de nouveau, excédé par cette gaijin house, j’ai commencé à chercher.

Ce que j’ai trouvé dépassait toutes mes espérances en terme de taille d’appartement ainsi qu’en location. Près d’Asakusa, pour tout dire, j’ai d’abord eu du mal à y croire, surtout au prix où c’était. Je paie 66000 yens, c’est à dire, environ 540 euros, pour presque 30 mètres carrés dans un des quartiers les plus visités du Japon. Un peu de Montmartre d’ici. Pendant toutes ces années à Kasai, c’était exactement là où je voulais être, et voilà que c’était peut-être possible…

C’est ici que je suis depuis presque quatre ans.

J’habite une vieille maison. En cas de séisme, je ne sais pas trop ce que ça donnera. J’ai un voisin qui stocke ses chaussures dans le bas de l’escalier de l’entrée, et en été, ce truc m’horripile. Chez moi, ce n’est pas clair du tout. C’est un quartier très peuplé, il y a beaucoup de maisons et d’immeubles, alors quand on vit dans une maison, il n’y a pas trop de soleil. souvent, le ciel me manque et je suis nostalgique de Kasai. Mon contrat arrive à la fin, je vais bientôt le renouveler, alors une sorte d’envie de déménagement m’a pris il y a un mois. Tiens, ce doit être le soir où en rentrant mon voisin cuvait son vin endormi dans l’escalier. Je ne veux pas dire, mais cette façon de partager, je ne suis vraiment pas fana.

Avec Jun, souvent, nous visitons les quartiers à l’ouest, plus « middle class » que mon quartier, vraiment populaire, avec ses artisans et ses petits métiers, les « r » roulés et les manières un peu frustres. Dans l’est, on met des plantes dans la rue. À l’ouest, où on n’a pas gardé les vaches ensemble, on les protège derrière des murets, des murets qui s’enchainent dans les rues et délimitent une sorte d’espace fermé, privatif, privatisé. Où j’habite, à Asakusa, c’est plutôt collectif, on partage l’espace et le privatif, c’est uniquement une fois qu’on a fermé la porte. Des fois, j’ai des voisins, ils sortent une table dans la rue, ils mangent dehors. Je n’imagine pas ça dans l’ouest.

J’ai trouvé un appartement vers Meidaimae, près de l’université Meiji.
Super clair, refait à neuf, une vraie cuisine (mon appartement a plus un coin cuisine qu’une cuisine). 20 minutes plus près de mon travail. Et puis, tout le monde dit que par là, c’est vraiment mieux, alors…
Mais plus petit. Un quartier tristounet avec ses murets et ses ruelles étroites, des jardins retranchés invisibles de la rue. Il y a le ciel mais il n’y a plus de fleurs. Les maisons sont des sortes de copies de maisons occidentales… Et le loyer est beaucoup plus cher.

J’ai dit oui quand même à l’agence immobilière. La vétusté de ma maison en cas de séisme, le manque de lumière, mon voisin qui dort dans l’escalier et y laisse ses chaussures qui puent, pas de vraie cuisine, ces rues où le ciel semble encadré par les murs des maisons… En voilà de bonnes raisons. Et puis cet appartement à Meidaimae n’a pas de caution ni de garantie, les frais sont ridicules pour emménager. Alors…
Je suis allé à l’agence immobilière, j’ai versé une caution de 20000 yens (150 euros) pour « retenir l’appartement » en attendant de signer le contrat.
C’était lundi.

J’ai posté un statut dans Facebook. Et petit à petit une sorte de doute que j’y ai exprimé s’est renforcé. Une sorte de boule dans le ventre, mais en même temps, c’est normal quand on déménage. Ça coûte cher, il faut acheter des choses, payer de déménagement, et puis le loyer est plus cher de 38%…

Hier, avec Jun, nous nous sommes retrouvés à Asakusa Bashi et nous avons fait une très longue promenade. 25 kilomètres. Ryôgoku, Mukojima, Oshiage et Sky Tree, Kameidô, Sumiyoshi, Kyosumi, Ningyôchô puis remonter jusqu’à Asakusa. Le dernier segmentt, la nuit est tombé. Toutes ces rues parallèles, propres, avec depuis deux ou trois ans ici et là ces cafés typiquement japonais où on peut choisir l’origine en s’asseyant dans un décors fait de bric et de brocs, tenus par de jeunes trentenaires, ces jeunes artisans confectionnant des sacs, des chemises, tissant même parfois le tissus eux même, ces jeunes potiers et céramistes qui créent des formes modernes mais inspirées par les techniques japonaises, ces fleuristes, et qui forment ce nouveau quartier qui monte appelé par la presse « Kachikura » (pour Kachimachi et Kuramae – où j’habite), ce quartier que j’ai rêvé d’habiter pendant des années, avant qu’il ne commence à se transformer, parce qu’il y a ces vieilles qui causent et vous racontent leurs fleurs, parce que les petits commerçants vous reconnaissent et vous accueillent sans cette politesse insupportable des magasins à la mode des autres quartiers, parce qu’il y a une chaleur très particulière, urbaine, parce qu’il y a tous ces touristes venus du monde entier qui en font un quartier incroyablement cosmopolite, pourquoi devrais-je le quitter? En marchant, j’ai trouvé ces rues dans la lumière du soir incroyablement belles, avenantes, magiques, et ce charme, jamais l’ouest ne l’aura, parce que l’ouest, c’est la génération du baby boom, avec ses pavillons.

Où j’habite, c’est la ville, les vieux disparaissent et ce quartier se métamorphose de la même façon que l’est de Paris s’est métamorphosé, mais sans déloger ses habitants, c’est plus une renaissance. Et pour tout dire, en marchant, j’ai compris très intimement que j’aimais être ici, dans un quartier qui change, se rajeunit. Kachikura, ce sont aussi ces pousse-pousses qui tirent les touristes et qui sont en train de devenir le nouveau canon de la beauté masculine au Japon! C’est ce que commencent à révéler les enquêtes et de plus en plus de jeunes qui ont fait du sport veulent devenir « jinrekisha » parce qu’ils savent qu’ils plairont aux filles. C’est quand même mieux que ces « host » du quartier de Shinjuku… Et c’est vrai qu’ils sont beau. Et pour souligner à quel point même le métier de pousse-pousse change, on remarque de plus en plus de filles, et surtout depuis peu il commence à y avoir des étrangers qui le font.

J’aime mon quartier. Hier, j’ai compris que je n’y cherchais plus les traces de Paris que j’y ai cherché un temps, ce côté ville, ce côté quartier. Non, j’y aime ce télescopage de cultures différences dans lesquelles s’immiscent les éléments d’une modernité inédite, élégante et décalée, propre et sauvage à la fois. Et cette rivière Sumida qui le bordent.

Alors, si je déménage, et je déménagerai, ce sera dans le même quartier, pour garder les mêmes habitudes, pour garder ce que j’aime et acquérir ce qui me manque, pour compléter, donc. Et en attendant, je garde cet appartement suffisamment grand pour m’obliger à marcher quand je veux y faire quelque chose, et où mon lit ne cohabite pas avec mon bureau.

J’ai perdu 20000 yens.

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