Colère (variation sur un tableau de Delacroix)

Femmes d'Alger dans leur appartement, Eugène Delacroix, RMN, Musée du Louvre, Paris - Photo Madjid Ben Chikh

Et qu’importent tous les efforts que certains, parmi nous, fournissent pour apporter les preuves de leur bonne volonté, le doigt inquisiteur en redemande toujours plus.

(ce billet a été écrit il y a trois semaines, après la mort de madame Knoll, je l’ai laissé de côté. Je l’ai un peu repris, et le publie aujourd’hui)

J’avais écrit que j’écrirais sur moi, cela me semble être il y a une éternité, il vous faudra attendre un peu. Non, car en fait, il y a tant et tant de trucs en moi, ça explose, et depuis tant de temps, je ne peux plus les retenir et planifier un billet qui dirait qu’en ce moment je fais ci, et je ne fais plus ça, ce serait totalement ridicule et, pour tout dire, totalement contraire à l’esprit de ce blog, qui est avant tout un journal. Ce n’est pas une auto-fiction, vous vous souvenez, non, et puis je déteste ça, d’ailleurs, l’auto-fiction, tellement middle class blanche qui n’a pas grand chose à dire mais se contente de frappouiller sur son clavier, tellement de souffrance de par le monde, tellement de romans en puissances, tellement de petits bonheurs à parsemer aussi… mais un journal honnête. On peut causer de soi, dans un journal, avec une certaine pudeur pour ne pas tout déballer, avec honnêteté parce que c’est un blog aussi, et c’est donc un exercice public, un exercice casse gueule donc, une mise en danger permanente.
Voilà, un blog, pour moi, c’est donc cette mise en danger de soi, un éclairage sur l’intimité qui n’est pas toute l’intimité, un regard sur le quotidien qui n’est pas tout le quotidien, c’est ce que j’entends par honnête, et de fil en aiguille, des pensées aussi, l’évolution de mon en dedans de moi, un partage, une invitation à penser, à réfléchir. Quel joli mot, réfléchir, puisqu’il s’agit de briller, et de renvoyer à l’autre un peu de sa propre image aussi… réfléchir…

Alors, si je veux reprendre le contact avec ce qui fait l’essence de ce journal en ligne, si je veux me remettre à écrire, ce sont les émotions qui doivent guider mes mots, c’est ce mur immense entre moi et le monde, ce granit d’honnêteté qui se dresse entre vous et moi et que j’ai trop longtemps laisser enfler sans trop même le comprendre mais qui chaque fois que j’écris ressurgit, explose sur l’écran sans que je ne puisse le contrôler, et qui me force soudain à couper, à me censurer, non, Madjid, tu vas pas encore parler de ça, arrête, et non une sorte de bavardage inutile en soit, simple peinture d’un quotidien où je mange, je travaille, je baise et je m’avachis sur mon sofa en regardant des séries américaines.

Voilà, vous voyez, le vide, le banal, l’ordinaire, le quotidien, ça peut se balayer en quelques mots sans être avare. Il y en a qui en font des livres volumineux de 400 pages, de ce genre d’insignifiance de petit bourgeois à la peau rose des pays dits développés. On aura tout le temps d’y revenir plus en détail, mais il y a finalement si peu à dire. Je vais bien, ma vie est incroyablement stable, et je regarde de plus en plus l’avenir, le miens, comme des possibles envisageables, plus ou moins farfelus mais pas tant que ça. Une très grande confiance en moi, pour tout vous dire.

J’avais écrit une suite à cette introduction, je la coupe. Et puis non, allez, la voilà. Encore un de ces trucs qui avait surgit sans crier gare et que je coupe. Je coupe tout, depuis quelques années, chaque fois ça explose. Je ne peux plus parler de quotidien, de jolies fleurs, de promenades avec cette boule dans le bide, c’est MON journal, MON espace, et je ne peux plus retenir. C’est chez moi, ici. Alors… Aujourd’hui, khlass. J’avais écrit des tas de trucs, il y a deux semaines, et chaque fois ça explosait, alors voilà, je vous en donne un exemple. Vas-y Madjid, balance la semoule!

« Aussi, quand je vois de loin le pays qui m’a vu naître, la France, ajouter chaque jour de la laideur à l’insupportable dans une indifférence teintée de résignation, je ne sais plus très bien si le sentiment que j’éprouve est du dégoût, du pessimisme, de la pitié, de la révolte ou plus simplement, car c’est de plus en plus ce sentiment que j’éprouve, une sorte d’indifférence devant tant de banalité. Je crois que j’ai cessé d’aimer la France. Je veux dire par là, en profondeur.

Là, rien que ces derniers jours, une femme de 85 ans, l’âge de ma mère, avec toute la fragilité que cela recouvre, victime d’un crime odieux au crépuscule d’une vie qui a il y a longtemps connu la traque, la solitude et la souffrance des proches partis et morts en déportation, un crime dont en réalité on ne sait pas trop les motifs ni même la place qu’y occupe la haine des juifs mais dont tout concoure à penser que cette haine a au minimum servi d’alibi, de justification à l’acte abominable du meurtre.

Voilà une famille dans la douleur, voilà une communauté où subsiste encore la mémoire de persécutions et de pertes de proches, de clandestinité pour échapper au crime de masse et ne pas finir dans une chambre à gaz ou un quelconque wagon abandonné au hasard en rase campagne par moins 20 sans avoir pu ni manger ni boire durant ce voyage vers nulle part, si ce n’est une mort d’épuisement, de typhus, réduit à l’état de bête, mais comme on ne les traite même pas, les bêtes.

On ne sait rien de ce crime, mais l’émotion est vive, elle est forte, cette douleur pour un crime présent réveillant la mémoire d’une autre douleur, sourde, passée, elle est là et elle s’incarne dans le visage d’une mamie souriante que l’on ne voudrait jamais voir finir ainsi, pour rien au monde, simplement parce que je ne voudrais pas que ma propre mère, qui a aussi 85 ans, finisse ainsi.

Mais voilà, quand un tel crime est commis, les comme moi, on sert les fesses et on se dit qu’on va encore se prendre tout ça sur la gueule. Car ce crime révèle l’inconscient profond de notre société, de cette France qui n’a toujours pas réglé ses comptes avec elle même.

« Un meurtre, une société », titrait Bernard Guenée pour son livre sur le meurtre du duc d’Orléans en 1407. Oui, un simple fait divers, car c’est un fait divers, peut révéler tout ce qui se joue dans les profondeurs de la société qui l’a vu naître, ce fait divers.

Cette France qui hier traquait ses juifs, là voilà qui s’applique à se défouler sur ses musulmans. Je le savais, on le savait tous, que ce serait le feu d’artifice, le festival, l’apothéose, le triomphe et l’éjaculation islamophobe de toute cette France qui défend les juifs mais qui serait bien incapable de raconter le récit de la Génèse, de nommer les prophètes, qui ne sait rien du judaïsme. L’inculture en la matière, drapée dans ce mot fourre tout de « laïcité », ils nous la servent en bouillie pour mieux déglutir leur fantasme d’un pays où finalement, tout le monde leur ressemblerait.

Bande de tanches. Je le savais, on le savait que vous vous défouleriez. »

Voilà. Je l’avais coupée car je ne commenterai, je ne veux plus commenter l’actualité, mais vous verrez qu’en une pirouette de conclusion, je vous la balancerai en pleine gueule, cette actualité, en essayant de vous faire au moins aussi mal que le mal que je ressens, que nous sommes nombreux à ressentir, traqués, épiés, accusés, enfermés. Parce qu’écrire, ce n’est pas une distraction, c’est fait pour faire mal, pour faire pleurer autant que pour faire rire, et si vous me haïssez pour ce que vous lirez, soyez bien sûr que j’aurai au moins autant réussi que si vous m’adorez, notre époque a trop souffert de la mollesse hédoniste post-soixant’huitarde et de son consensus de classe moyenne blanche éduquée. On en crève, vous ne le voyez pas?

Et voilà, j’y reviens, c’est cela, cette nasse qui se referme autours de nous avec votre complicité à toutes et à tous. Pardonnez-moi de vous mettre dans un paquet cadeau quand bien même vous n’y seriez pour rien, mais c’est comme ça. J’ai une Anne Frank au milieu du bide, celle que vous ancêtres n’ont pas su reconnaître, aider, réconforter et que vous vous évertuez à protéger maintenant qu’elle est morte sans même vous apercevoir des nouveaux crimes dont vous vous rendez complices chaque jour en tentant de maquiller d’une bonne dose de bonne conscience, histoire de rafistoler les crimes de papi et les ragots de mamie.

Ils étaient où, hein, en 42, et en octobre 61, ils étaient où?

Ne venez plus me parler d’Anne Frank, ne venez plus me parler de l’Algérie car ces crimes que vous reconnaissez parfois à demi mot pour l’Algérie, ou à chaudes larmes pour la Shoah, avec cette reconnaissance sélective propre à la civilisation blanche envers ses propres crimes, sa gradation dans l’horreur tout aussi abjecte qu’hier sa « gradation des races », je vous la laisse.

Je ne suis pas blanc, je ne suis plus blanc. Je vomis cette civilisation qui perpétue aujourd’hui des crimes en pleurnichant sur ses crimes d’hier en se donnant toujours le rôle du gentil, de la victime. Ça bombarde la Syrie pour protéger les enfants, que ça dit, et ça vend des armes à l’Arabie Saoudite pour bombarder les civils au Yemen, ça condamne l’utilisation d’armes chimiques en Syrie, sans que cela soit même avéré (et bien que ce soit très possible), et ça ne dit rien sur l’utilisation de bombes au phosphores par les USA en Iraq, par Israel à Gaza et par l’Arabie Saoudite au Yemen, pas plus que ça ne dit rien sur l’utilisation d’uranium appauvri en Afghanistan ou en Iraq. Bande d’hypocrites, bande de salopards.

Ce sont les mêmes bombes françaises qui tuent aujourd’hui au Yemen qu’hier en Algérie, c’est le même gouvernement qui en 1945 a couvert les crimes de Sétif, en 1947 les massacres de Madagascar et en 2011 l’effondrement de la Libye avec l’assassinat plus qu’infamant de son chef d’état, Mouammar Khadafi, et ce sont les mêmes policiers français qui aujourd’hui assassinent Adama Traoré, traquent ses frères ou perforent l’anus d’un gamin de 15 ans que ceux qui en 1942 raflaient les juifs dans Paris avant de 19 ans plus tard assassiner des centaines d’Algériens dans le centre de Paris pendant que papi et mamie regardaient « Interville » sur leur petit écran.

C’est pas beau, hein?

Vous voyez, j’ai beau couper, toujours, toujours cette barre dans le ventre, Anne Frank qui hurle, qui hurle, qui pleure pour sa grand mère Mireille Knoll et qui vomit quand à son meurtre on ajoute la manipulation et la récupération politique en faveur d’Israel, tout en pointant du doigt l’islam, les musulmans, en leur reprochant « d’importer le conflit », en les accusant ici d’être antisémites, en leur faisant comprendre qu’ils ne sont pas les bienvenus, pour mieux leur reprocher ensuite de ne pas être venus, en les suspectant de « se radicaliser » et de refuser de « se désolidariser » pour mieux ensuite les pointer du doigt et leur reprocher leur « communautarisme » si à tout hasard ils s’expriment en tant que musulmans.

La nasse, le piège se referme. Non, il s’est refermé. On est piégés.

Je dis « ils », pourquoi dis-je « ils », quand je parle de l’Islam, des musulmans, par quelle colonisation de mon langage, de ma pensée, de ma représentation du monde j’en suis venu à me priver de « je », de « nous », de « moi » quand je parle de « vous » et de votre problème avec l’islam, c’est à dire, avec moi.

Oui, « vous », puisque par votre langage, vos obsessions et les couvertures de ces magazines que vous ne remarquez même pas, tout parés de votre blancheur, et de vos éditorialistes à la mode et de vos politiciens, vous me séparez de « vous », puisque « vous » avez un problème avec « moi ».

Je ne vous ai rien fais, mais ma parole est suspecte, mon existence même est ambigüe, qui sait, et si à tout hasard, entre deux fellations, je « me radicalisais », et si par une sorte de prédestination dont on sent qu’elle effleure le débat national à mon égard, j’étais un « ennemi de l’intérieur », comme l’affirment en choeur les Manuel Valls, Gilles William Goldnadel, Marine Le Pen, Éric Zemmour, Natacha Polony, Michel Onfray, Alain Finkelkraut, Caroline Fourest, Florian Philippot… Oui, je sais, « tout le monde ne pense pas comme eux », gna-gna-gna, mais je vous connais bien, hein, surtout quand vous entrez en mode panique quand la Le Pen elle est au deuxième tour, là, soudain, vous avez un truc qui coule dans les fesses, vous serrez super fort et soudain vous compatissez avec « nous », oh la la, c’est horrible…

Ennemi de l’intérieur, pour sûr, c’était ce qu’autrefois on reprochait aux Juifs, mais comme vous avez la tête dans le cul de votre passé, vous voyez pas ce que cela veut dire pour notre, pour mon présent. Ce que je comprends de vous, les français. Ben oui, permettez-moi de dire « vous », puisque vous parlez de moi en disant « eux ».

Ben oui, vos chroniqueurs et vos politiques ne disent pas la même chose, mais en fait si. Si pour les uns c’est de façon quasi-raciale que l’Islam pose problème, pour les autres c’est l’islam islam qui est un problème. Pour aller plus loin, et perdre encore 50% de lecteurs en plus, je vais même mettre Edwy Plenel dans le même panier, tiens! Dans une interview récente, le voilà qui parle des musulmans, Edwy Plenel, et voilà qu’il dit qu’ils sont là « par leur histoire ».

Et voilà qu’en trois mots, Edwy Plenel révèle qu’il n’a rien compris, qu’il traduit cette bonne conscience de la gauche blanche, incapable de dépasser les représentations du monde blanc, à savoir que: non, les musulmans ne sont pas là « par leur histoire ».

Ils sont là, ON est là par l’histoire de la France. Par ses crimes. Par son impérialisme. Par ses guerres. Par ses pillages. Par des déportations à grande échelle de populations en Afrique du Nord, en Afrique noire, en Asie. Et comme il dit « leur », eh bien lui aussi, il nous sépare.

On est le caca de la France, oh, celle-là, je sens que ça va plaire, et j’aurais presqu’envie de dire que c’est votre problème si ça vous fait chier, si vous ne voulez plus de nous même si vous ne le dites pas, même si vous n’osez pas en parler, vous contentant, au moment des élections, de mettre votre vengeance discrète dans une enveloppe, ou bien de commencer à lorgner du côté de Philippot en le trouvant, finalement, pas si mal depuis qu’il a quitté le FN, ou du côté de Colomb, qui tient les mêmes discours vis à vis de nous, mais sans l’option souverainiste. La trente sixième race après les crapauds, pour citer un film algérien. Vous ne voulez plus de nous? À la bonne heure!

Oh, que ça fait du bien, des années qu’Anne Frank en moi, elle hurle, qu’elle savait qu’on en viendrait un jour à mettre ma nationalité dans la balance parce que JE suis musulman et que mon père était Algérien, bref que ma nationalité était une nationalité de seconde zone, au rabais chopée dans une pochette surprise, qu’on me demanderait de m’excuser de crimes que je n’avais pas commis, qu’on me refuserait jusque ma douleur pour une pauvre grand mère qui avait l’âge de ma mère et dont les derniers instants ont ressemblé au sort monstrueux auquel elle était parvenue à échapper il y a plus de 75 ans, je savais tout ça, on le savait.

En fait, vous voulez à tout pris faire de nous les monstres que papi et mamie étaient, alors vous veillez à bien nous faire comprendre qu’on n’a pas notre place pour mieux dire qu’on n’est pas venus après, je les ai regardées, vos informations, oh comme c’était joli, « on n’acceptera pas ceux-ci, on n’acceptera pas ceux-là » suivi de « on n’a pas vu ceux-ci et on n’a pas vu ceux-là », vous êtes de vrais gags, vous êtes trop forts, vous êtes tellement moches, en fait, vous avez même ajouté quelques coups de couteaux à Mme Knoll, vous vous êtes servi de son cadavre. Vous êtes vulgaires. Vous êtes de porcs. Morituri! Viva la Muerte!

On vous connait, je vous connais depuis toujours, j’ai juste fermé les yeux trop longtemps, je me suis bouché les oreilles trop longtemps pour survivre au milieu de vous, j’ai même fui ce pays de merde pour survivre, j’étais fatigué, je ne savais même pas pourquoi. Et quand j’entends Edwy Plenel dire « par leur histoire », nous mettant de côté, distinct du pays venu troubler notre propre histoire sans rien nous demander, à nous qui, dans ma génération, pensions que nous en faisions partie, de ce pays, la France, et que nous faisions partie de son histoire, je me dis que même la gauche n’a pas fait beaucoup de progrès depuis SOS Racisme et son paternaliste « touche pas à mon pote ».
On est finalement, toujours, une pièce rapportée, une variable d’ajustement des tensions internes de la société française. Le truc avec lequel on fusionne pour « faire barrage », oh, là, on est des copains, hein… Mais pourquoi vous l’aimez pas, la Le Pen, elle pense exactement comme vous, et Macron fait exactement comme elle veut, et Hollande a voulu nous déchoir de notre nationalité exactement comme son père voulait le faire! Soyez raisonnables, acceptez-le, que vous êtes radicalisés.

Et qu’importent tous les efforts que certains, parmi nous, fournissent pour apporter les preuves de leur bonne volonté, le doigt inquisiteur en redemande toujours plus. Les histoires de menus Hallal dans les cantines, c’est cela que ça veut dire: un bon musulman est un musulman qui n’est pas musulman, et l’ultime objectif est qu’à la troisième génération, Madjid Ben Chikh finisse par s’appeler Alain Béneuchi.

Cela étant, je suis tenté de penser que même Alain Béneuchi, quelque part, on lui demanderait de prouver qu’en cachette, la nuit venue, il ne pratique pas les prières de son dieu de sauvages égorgeur qui coupe les couilles des braves soldats français pour les leur mettre dans la bouche. C’est Anne Frank qui me le dit, ça.

On est bien loin de Delacroix, vous allez me dire. Détrompez-vous.

J’ai une tendresse profonde depuis plus de vingt ans pour ses « Femmes d’Alger dans leur appartement », et pendant longtemps, je me demandais de quoi il pouvait s’agir, cette quasi-hypnose à la vue de cette peinture, mon regard frappé par je ne sais quoi. Tant et tant a été écrit, on a critiqué le caractère orientaliste, l’exhibition du corps des femmes orientales objétisées, la condition de ces femmes enfermées dans un harem et dérobées au regard des hommes, que sais-je. Moi, cette toile m’a fait tomber amoureux de cette bande dessinée de Jacques Ferrandez sur l’Algérie, Carnets d’Orient. Et elle augmente l’hypnose vis à vis des photographies coloniales des populations d’Algérie à la fin du XIXème siècle. Ces femmes me racontent votre crime abominable et depuis plus de 20 ans, elles me disent quelque chose de moi-même, elles me parlent, elles me hurlent une vérité que j’ai tant et tant de fois refusé de regarder.

Au fil des ans, mon regard est passé de l’hypnose à une sorte de curiosité pour la vie de ces femmes, le peintre s’est effacé, l’orientalisme, ce côté évaporé de leur pose, la grâce presqu’érotique de la servante, esclave certainement, tout cela a disparu, je me suis attardé sur leurs vêtements, sur leurs bijoux, sur le mobilier, les murs, je les ai installées dans une maison d’une Casbah imaginaire nourrie de ces photos que prenaient les colons, des cartes postales de la fin du 19ème siècle, je les ai vues marcher dans les ruelles d’Alger, le hayek enveloppant les formes de leur corps en une grosse boule blanche plissée, le tchardor blanc à dentelle masquant le visage, je les ai vues allant au cimetière en groupe, progressivement, ces femmes ont pris vie dans un coin de mon cerveau, et je les ai trouvé incroyablement belles. Présentes. Oui, présentes. Et soudain, mes vêtements m’ont fait horreur…

Non pas belles de leur féminité, c’eut été des hommes, je les aurais trouvés tout aussi beaux. Non pas du luxe dans lequel elles vivent. Non pas de leur nonchalance. Je ne suis pas dupe, il y a beaucoup d’exotisme en cela, il m’a fallu du temps pour m’en débarrasser.

Non. Je les ai trouvées belles en leur civilisation. En leur culture. En leur histoire. En leur banalité quotidienne. Je les ai trouvées intéressantes, vivantes dans ce moment là de l’histoire de l’Algérie, juste avant que la France ne décrète que leur vie, leur culture, leur croyance, leurs moeurs étaient barbares et « en retard » pour pouvoir mieux les en déposséder avant de progressivement jeter leurs fils et leurs filles et toustes leurs descendantesse dans des bidonvilles, puis décréter que leur chaire nourrissait des crimineles et des terroristes.

Je les regarde et soudain, je sais, et c’est Delacroix lui-même qui me le dit, que tout cela est faux. S’il s’est certes laissé piéger par la beauté des belles algéroises, il a peint ses femmes exactement comme on peignait les femmes blanches à la même époque, c’est à dire à une époque où il n’y avait pas encore de femmes blanches et de femmes non-blanches, où tout ce bullshit racialiste européen n’était pas encore inventé.

Nous avons sous les yeux des femmes de classe sociale supérieure totalement comparables aux femmes européennes de leur époque, l’habit, les moeurs sont différentes et ne fournit finalement au peintre que le prétexte à la peinture, son exotisme, en quelque sorte.

Elles sont belles. Elles sont nobles. De quoi parlent-elles, quel moment de l’année cela peut-il être, l’été, le mois de Ramadan, qu’importe. Elles existent dans leur temporalité, avant que la France ne se décide à les effacer et à les transformer en sauvages bougnoulisées, en « fatma et moukère » exhibées à l’exposition du centenaire de 1930, réduites à des femmes soumises immortalisées dans des chansons aux mélodies prétendument orientales.

J’aime ce tableau car je ne vois pas une trace de « race » ni d’érotisme déplacé. Si leur vie est recluse, triste, c’est encore leur affaire, leur émancipation s’inscrit dans leur avenir, celui de leurs filles et selon leur terme.

Je vais même aller plus loin, et là il y a la plus grande rupture idéologique que je n’ai jamais ressentie, leur émancipation ne me regarde même pas, parce que l’idée même d’émancipation s’inscrit dans un espace temps qui n’est pas le leur, et peut-être même l’idée même d’émancipation est une idée piégée, purement européenne, et bien souvent synonyme de guerre impérialiste. Oui, cette vie coupée du monde des hommes me semble, à moi, métis franco-algérien né en 1965 selon le comput chrétien, elle me semble étrange, insupportable peut être même, mais ce n’est pas ma vie.

Nos ancêtre européens ont vécu dans un monde à la terre plate, et cela ne les empêchait pas de vivre; d’ailleurs, la découverte de la sphéricité de la terre n’a pas représenté, en soi, un progrès dans la vie quotidienne. On pourrait même, à la vue de l’histoire, y voir une catastrophe pour les habitants des Amériques, de l’Afrique et de l’Asie. Le plus drôle est que les Vikings comme les Africains de l’Ouest ne se posaient même pas la question, ce qui ne les empêchait pas de traverser l’Atlantique et d’aller régulièrement aux Amériques…

Anyway, ce que je veux dire par là, c’est que tout est simplement affaire de représentation du monde, et ces femmes d’Alger ne se posaient pas plus la question de leur « émancipation » que les épouses de marins bretons à la même époque, et que c’est dans ce cadre là qu’elles construisaient leur idée du bonheur. Et je ne doute pas un instant que de bonheur, elles n’en avaient pas moins que ces femmes qui se lèvent à 6 heures du matin pour s’entasser dans un RER bondé, serrer les fesses toute la journée pour ne pas se faire virer, tout ça pour un salaire 28% inférieur à celui des hommes, leurs « égaux », qui n’hésitent au passage pas à leur mettre une main au cul dans le train ou à faire des blagues salaces à base de « chatte » et de « salope ».

Je regarde ces femmes, un quotidien se dévoile, banal, comme ce quotidien dont je vous disais qu’il n’était pas intéressant. D’ailleurs, leur quotidien est incroyablement banal. C’est la vision que nous portons sur ce monde perdu, qui le rend « mystérieux » et presqu’indéchiffrable.

Elles mangent, boivent le thé, se reposent et bavardent sur les terrasses, loin du monde des ruelles où règnent les hommes, Mohammed Racim les a racontées à sa manière, femmes fières de la plus riche capitale méditerranéenne. Peut être la servante a apporté un billet doux de quelqu’amoureux secret, il y a des histoires comme ça dans les « Milles et une nuits », peut être se racontent elles leurs soucis avec leur époux, à moins qu’elles ne bavardent de leur famille, d’un frère et de ses soucis d’argent, cela n’a aucune importance.

En fait, si.

La France s’est entreposée entre elles et moi, elle me prive de l’intelligibilité de ce moment avec la même violence qu’elle a privé ces femmes d’un monde, de leur monde et de son incroyable banalité pour réduire ce moment à un exotisme facile dont je n’accuse pas le peintre mais le colon qui s’en repaîtra à n’en plus finir dans ces cartes postales où leurs lointaines descendantes, parfois dévêtues, souvent réduites au folklore, nourriront l’imagination d’une France impériale fière de dominer tant de peuples différents à qui elle impose sa temporalité, sa représentation du monde et ses valeurs.

Le colonisé, l’indigène, petit à petit s’est oublié et beaucoup de femmes ont cessé de s’attendrir sur la beauté simple de ces femmes. Elles les ont même prises en pitié. Elles n’ont pas su y reconnaître leurs équivalentes européens corsetées et poudrées sur les peintures de la même époque et dont elles sont les sœurs à la beauté très proche.

L’Occident technologique, moderne, capitaliste et impérialiste a coupé toute relation entre nous et nos ancêtres. Beaucoup de français s’identifient à des ancêtres fantasmés en oubliant qu’il y avait certainement parmi eux une belle proportion de pouilleux et de va-nu-pieds, et qu’il n’y a aucune honte à cela, que ces pauvres hères étaient tout aussi dignes que ces ancêtres de pacotilles rabâchés par le nationalisme blanc.

Et ces femmes peintes par Delacroix, toutes à leur beauté dans leur intimité, doivent nous permettre de retrouver la beauté de leurs sœurs plus pauvres, ou d’autres régions, sans quoi elles ne sont plus que des objets d’un exotisme acceptable. Elles sont ma porte sur un autre monde, au delà de la frontière invisible que la France nous a imposée.

Je les regarde, me regardent-elles…, et peut sont-ce elles qui m’ont appris à regarder autrement les femmes aux splendides tatouages qui, quand j’étais enfant, me semblaient étranges. Peut-être sont-ce elles qui m’ont dessillé les yeux pour comprendre que mes ancêtres en Algérie n’avaient rien à envier à mes ancêtres en France. Et peut être est ce parce que je vis au Japon que j’ai enfin compris qu’en réalité, mes ancêtres algériens, qui fréquentaient le bain, qui se lavaient cinq fois par jour pour faire leur prière et veillaient à garder leur corps propre au cas où ils viendraient à mourir pour se présenter propres face à Allah, se lavant après avoir fait leurs besoins, qui retiraient leurs chaussures dans leur maison, ils étaient en réalité bien plus civilisés, au sens réel, vrai, non pas technologique, mais au sens de la civilité, de l’urbanité et du respect tant d’autrui que de soi.

Ces femmes, la première fois où je les ai vues, m’ont fait me poser beaucoup, beaucoup de questions sur la façon dont mon regard avait été orienté par mon éducation en France et sa culture blanche, je veux dire par là n’en doutez pas, une culture imprégnée jusqu’à la moelle, par une vision centrée sur une civilisation, la sienne, qui surpasserait toutes les autres à tous les points de vue et se pensant ainsi comme le centre, l’étalon, la référence de toute chose.

Une civilisation blanche qui a blanchi le monde en rendant ses peuples bancals, orphelins d’eux même, incapables de voir, sentir, écouter ce qu’ils étaient avant et par là même incapables de se réinventer eux même selon leurs propres critères, leur propre beauté. Je regarde ces pauvres japonais, blanchis par la violence de l’époque Meiji, incapables de se sentir « asiatiques », devenus pudibonds selon les normes et les usages victoriens dont ils ne possèdent même pas les clés, incapables de s’en libérer, donc. Pas étonnant qu’ils ne se marient plus, ne baisent même plus…

Voilà les peuples du sud réduits à grimer les peuples du nord, à se blanchir la peau, à porter les mêmes pacotilles ou leurs imitations produites dans un autre pays du Sud où le produit de ce travail payé trois fois rien permettra de rêver qu’un jour on accédera aux mêmes pacotilles, à la même image déformée du progrès. Des jeans élimés et des coupes de cheveux « trop », des maquillages « instamake ».

Je regarde ces femmes et je hais le monde aberrant dans lequel nous sommes. Elles crient, elles hurlent la cage dans laquelle elles sont. Pas celle de ce quartier des femmes, non, je ne le crois pas, car en réalité elles ne connaissent pas d’autre monde. Non, elles crient, elles hurlent parce que leurs filles en sont réduites à n’être que de pâles copies nouveau riches des stars de la télé-réalité ou des espèces de forme noire venue d’une quelconque contrée lointaine vivant dans une quelconque cage à lapins, privée du cocon qu’était le monde des femmes dans les mondes arabo-musulmans anciens.

Elles hurlent parce que leurs filles se battent pour se réinventer, prises en étaux entre des modèles contradictoires. Elles hurlent parce qu’aucune d’elles aujourd’hui n’a la clé pour remettre de la continuité, un fil discret qui dirait qu’elles sont leurs mères et qu’elles sont leurs filles.

Le fil est cassé. Il est cassé dans nos yeux. Il est cassé dans nos têtes. Il est cassé, brisé au fond de nous.

Je vous hais encore plus pour cela que pour nous avoir tués par millions. Votre regard sur nous quand vous prétendez savoir ce que nous devrions être.

Peut être pour le retrouver, ce fil, nous faut il apprendre à nous aimer comme nous sommes, dans notre imperfection actuelle, avec nos béquilles, avec le look poufiasse instamake, avec la burka ou la coupe tondeuse crantée, avec le jean destroy ou le costume de videur/startuper. Parce que, contrairement au langage archaïque d’Edwy Plenel, ce n’est pas « par leur histoire », on n’a rien choisi. C’est l’histoire de la France qui nous a fait comme nous sommes, qui nous a chié, et si on veut s’émanciper, être libre de cette prédestination dramatique, nous devons nous désintoxiquer d’un regard critique, juge, blanchi.

Et je dis NOUS, et pourtant je suis un modèle de ce que le France appelle « intégré ». Oh, ça, qu’est-ce que je ne l’ai pas entendu! Toi, Madjid, ce n’est pas pareil. Vous ne pouvez pas savoir la douleur sourde chaque fois que je l’ai entendue, cette phrase, parce qu’en elle même, elle contient bien cette séparation, cette centralité que vous décrétez, cette potentielle « déchéance de nationalité ».

Mais justement, depuis cette cassure de la déchéance de la nationalité et cet état de siège plébiscité, en moi monte un refus de faire ce cadeau de moi même à ce pays qui ne nous fait aucun cadeau et pour lequel je refuse de n’être qu’un alibi.

Je suis devenu un schizophrène politique, moi, l’homme terriblement modéré, le « rocardien », calme politiquement, ne croyant pas aux révolutions. Parce que ce refus au fond de moi est d’une radicalité sans appel. Ce n’est même plus que je suis révolté contre la France. Ce n’est même plus que je suis désespéré par la France. Vous m’avez usé.

Je m’en fiche, de la France. Je ne suis pas de ce pays qui donne des leçons aux monde avec une telle histoire, avec sa politique africaine et ses millions de morts. Je ne veux pas être l’alibi qu’il se donne afin de se montrer si progressiste et « ouvert » en attendant de se donner à un quelconque Philippot de service qui, lui, est autorisé par les milices sionistes et une annexe du gouvernement israélien, le CRIF, à participer à une marche contre le crime odieux dont a été victime Mireille Knoll quand Jean-Luc Mélenchon en a été interdit et que le discours dominant est que nous, musulmans, posons un problème majeur de sécurité en tant qu’ennemis de l’intérieur.

Pourquoi devrais-je donner à ce pays mes mots, ma culture, ma sensibilité, mon indignation voire mon ambition pour lui quand à la moindre occasion et à mots de moins en moins voilés, jolie ironie linguistique, il me met à part, m’isole…

Grand bien lui en fasse, à la France. Elle ne veut de moi que pour se mirer comme elle n’est pas, à l’image de ces aristocrates qui pissaient dans les coins à Versailles, ne se lavaient pas et se parfumaient pour masquer l’odeur. Je ne serai plus votre parfum, je vous laisse dans l’odeur de votre merde, repaissez-vous en bien. Et je vous fais confiance, vous avez visiblement décidé d’en remettre une couche en clamant à la face du monde combien vous sentez bon.

Depuis des années je contemplais ma désolation à assister à ce spectacle déplorable, révolté et généreux à la fois, non, la France, ce n’est pas comme ça, et puis en fait, si, la France, c’est comme ça, puisque c’est ce que vous voulez!

Ça fait mal d’abord, et puis après on s’y fait. J’ai arrêté de poster sur Facebook, j’ai arrêté de m’indigner, et je regarde la face laide d’une comédie qui refuse de se voir en face et continue de se mentir à elle même. La France vous ment et vous vous mentez à vous même, elle vous abreuve de mots, d’un regard sur le monde et de choses qui sont un vaste mensonge encore plus grand que la terre plate.

L’avenir de la France, ce sera Philippot, Wauquiez et Marine Le Pen, parce qu’en fait, c’est ça que vous voulez, c’est ça que vous laissez dire, vous pensez comme eux même si vous refusez de l’admettre, vous êtes le produit ultime que l’impérialisme a semé dans vos crânes, parce que, comme le disait déjà Tocqueville il y a 200 ans, vous préférez la propriété à la liberté. Ici, de propriété, c’est votre privilège blanc, c’est le droit de continuer à jouir de ce regard central, de cette centralité du mental et de la représentation, c’est ce droit de se penser les gentils et de décréter qui sont les méchants, en désignant au passage toutes celles, tous ceux qui remettent en doute la légende officielle, vous savez les « islamo-gauchistes ».
Grand bien vous en fasse! J’avoue, c’est presque jouissif de vous imaginer quand Phillipot sera président et Marine Le Pen premier ministre avec Wauquiez à l’intérieur et Mariani au ministère de la nationalité. Vous pensez comme eux, c’est un peu logique qu’ils finissent par gagner, non? Le joli miroir de vous-même… Et vous savez quoi? Je m’en fiche complètement, moi, je suis vraiment démocrate, alors si c’est ce que vous voulez, grand bien vous en fasse.

Chaque jour qui passera, je tacherai d’écrire encore mieux, d’écrire plus beau, d’être moi même plus beau, je tâcherai d’être un phare du monde, même si ce monde ne se réduit qu’à deux pelés, et même si ce monde n’est que moi-même, car comme Sartre et Beauvoir l’ont écrit, JE suis le monde et le monde commence par moi, il me fait, et cela, je le volerai à la France, celle qui a pillé Alger en dépouillant de leur or jusqu’aux morts dans les cimetières avant de conquérir l’Algérie, en déporter les populations, celle qui nous a séparés de nos frères et sœurs juives, je le déroberai à ce pays où l’on invite sur les plateaux de télévision les journalistes de Valeurs Actuelles pour me désigner, moi, le musulman, pour m’exclure de la conversation en me suspectant de radicalité quand au même moment ce même magazine célèbre cette saloperie d’Algérie Française.

Sur une autre chaîne, dans une indifférence totale, d’Emmanuel Macron à Éric Zemmour, avec toutes les nuances dues à leur façon de porter leurs caleçons amidonnés ou leur slip Hugo Boss, on se répand en des termes similaires.

Condamnez moi, condamnez moi, répudiez-moi, je m’en tape.

Les femmes d’Alger de Delacroix sont MON testament poétique, elles parlent, elles libèrent Anne Frank en moi, je peux lui tendre la main, nous pouvons pleurer ensemble sur la tragédie qui veut que la découverte du monde se soit faite dans des conditions si tragiques. Ces femmes libèrent Anne Frank, leur petite soeur. J’ai compris que cela ne sert à rien de s’accrocher, et que quand quoi que l’on fasse on est déjà condamné, il reste encore la possibilité qu’elle n’a pas eu, elle. Tirer sa révérence. Dire que c’est bon, ça va, j’ai compris. Vous ne voulez pas de nous, c’est que vous ne voulez pas de moi non plus.

Et vous savez quoi, je m’en contrefiche. Allez-y, votez Philippot, votez Le Pen, votez Soral, votez Collomb, votez Nation, votez France, votez tout ce qui vous plaira, de toute façon chaque fois vous votez contre moi, que je sois arabe, musulman, pauvre ou banlieusard. Je m’en fiche. J’ai 52 ans, et je sais maintenant que c’est mon père qui avait raison. Je lui ai tenu tête, mais s’il y a bien quelqu’un face à qui je me rends, ce n’est pas vous avec ce pays de merde, c’est à mon père.

Alors…

Pendant des années, pendant un siècle et même plus, il y a eu entre ces femmes et moi, les mensonges de la France. Si j’évacue la France, alors je suis continuité de moi même. Je les regarde avec tendresse. Elles sont douces ici, peut être se disputent elles et peut être Delacroix, fasciné par le luxe et la beauté n’a pas compris toutes les jalousies, les haines sourdes qui régnaient dans ces lieux.

Ce n’est pas grave, j’aime à les imaginer vipères par moment, et ensembles à d’autres. J’aime à les imaginer rivales et confidentes. La servante, certainement une esclave africaine, me rappelle que le monde arabo-musulman n’était pas plus ni moins moral que l’Occident, industrie et finance de l’esclavage mis à part. Elle n’en est pas moins elle même algérienne, et algéroise.

C’est cette continuité de nous qui est le plus difficile. Cette continuité qui permet d’échapper au brainwashing des réécritures de l’histoire, ces histoires de berbères, d’arabes, toute cette vision elle aussi hérité de l’occident avec ses catégories cloisonnées quand les mondes musulmans étaient incroyablement cosmopolites. Modernes. Ouverts.

L’islam était l’unificateur d’une pluralité de mondes et de civilisations. Les algériens étaient ainsi berbères, et arabes, et musulmans, et juifs, et chrétiens, et ottomans, même espagnols, et même européens puisque la flotte barbaresque y vendait ces esclaves blanches prisées par la haute classe.

Je les regarde, et la colère s’estompe, sentiment d’un fantastique gâchis, mais même la tristesse a disparu. Je les contemple et me voilà être flottant, nomade un peu arabe, aux racines pourtant très solides, enfant d’une histoire complexe que mon pays de naissance se refuse à regarder pour en tirer les conséquences, à la recherche depuis si longtemps d’un pays d’adoption.
Tout ce temps pour comprendre que partir au Japon était pour moi le seul et unique moyen de choisir où vivre pour échapper au hasard de ma naissance, pour ne plus être déraciné, puisque la France s’obstine à me couper les racines.

Je ne suis plus français, VOUS avez cassé le lien entre ce pays et moi parce que vos mots, votre regard sur moi, sur mes semblables sont d’une fantastique violence que vous dépeignez comme la base même du contrat national, de la république, comme vous dites. C’est vous qui me réduisez à n’être qu’un être de hasard. Vous vomissez le PIR, vous diabolisez Houria Bouteldja dont je peux encore une fois écrire ici que seul votre racisme vous empêche de reconnaitre en elle une figure intellectuelle et politique majeure de notre temps, et vous ne vous apercevez même pas que le PIR reste en soi une organisation incroyablement optimiste.

Me concernant, je n’ai plus aucun optimisme vis-à-vis de la France, parce que ça ne le mérite même pas: vous êtes trop attachés au mensonge qui vous constitue, et de la même façon que j’avais constaté, de loin, monter dans les discussions cette haine qui a permis le deuxième tour que l’on sait, je vois désormais se dessiner le visage du pays nouveau qui ne tardera pas à naître, avec votre assentiment à toutes et à tous.

Vous ne voulez plus de moi? Grand bien vous en fasse.

Je suis l’enfant d’une histoire torturée que je contemple avec désolation, mais aussi avec une incroyable fierté. Je descends d’un espace de civilisation respectable et qui a fasciné les peintres de l’Occident ainsi que ses aventuriers avant que cet occident ne le salope comme il a tout salopé sur son passage. Je m’exprime en français et mes parents m’ont transmis l’exigence de bien m’exprimer, alors je m’évertue de maitriser le français avec la même rigueur que mon père s’évertuait à maitriser l’arabe classique bien que cela ne fut pas sa langue maternelle. C’est de lui que vient cette exigence de précision.

Longtemps c’est à l’oral que j’excellais, c’est désormais à l’écrit que je parviens le mieux à me retrouver, je me suis détaché de la mère, la France.

De quoi ces femmes peuvent-elles donc parler… Je ne sais pas. Aujourd’hui, dans la même ville, d’autres femmes ont peut-être la même conversation. J’éprouve pour elles une infinie tendresse, elles sont elles aussi les filles de ce même hasard qui me fait.

Peut-être l’écriture me servira, en restituant une temporalité commune, à retisser le fil, les fils, de l’amour de soi, de la beauté, une continuité douce et horrible à la fin.

La colère s’est tue. La France est morte en moi.

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