Posts in "minorites.org" Category — Page 2

Minorités| L’agence |Crise financière: haro sur l’eau tiède

Paru dans la revue Minorités.org / L’agence/ le 30 septembre 2011
La lecture de l’article publié par Minorités il y a 10 jours m’a véritablement hérissé les cheveux. Non pas parce que ses auteurs sont de vilains réactionnaires, mais parce que, justement, s’y résume toute l’impasse idéologique dans laquelle le progressisme se retrouve piégé depuis plus de 30 ans. Car sans peut-être même s’en rendre compte, nos auteurs y détaillent les postulats et les solutions en oeuvre depuis les années 80, celles-là même qui nous ont conduit où nous sommes. Politiquement, avant de répondre à une question fondamentale, il faut toujours commencer par interroger sa pertinence. La dette est une de ces fausses questions (d’où le titre de ma nouvelle Debt fiction). Riposte.

Comme l’écrivait très justement Karl Marx, et comme le pensent également un grand nombre d’économistes de l’école classique, les théories économiques sont de vastes supercheries destinées à théoriser l’inexplicable (classique) ou à justifier la domination d’une classe sociale (Marx). Il en ressort que la théorie économique dominante à un moment donné correspond à un ensemble de rapports de forces dans la société, à son organisation sociale et économique et à la perception communément admise que celle-ci a d’elle même.

Pour prendre un exemple récent, s’il est aujourd’hui à la mode de commenter l’instabilité des marchés, leur volatilité voire éventuellement la relative inefficacité de ceux-ci à réaliser une bonne allocation des ressources, il n’y a pas plus de cinq ans, les mêmes économistes tissaient des louanges à la théorie dominantes des années 90 et 2000, la théorie de l’« efficacité des marchés à se stabiliser eux-mêmes » (Market efficiency Theory), dérivée des travaux de l’École de Chicago et de son maitre, Milton Friedman, régulièrement défendue et expliquée par le mentor de cette période, Alan Greenspan, gouverneur de la Federal Reserve des années 80 aux années 2000 (lire Zombie economics, Press of Princeton University, 2010).

Pour faire plus simple, le discours dominant en économie ne traduit pas forcement la réalité de l’économie. Il en va de la dette aujourd’hui comme de l’inflation dans les années 80. Loin de moi l’idée de défendre la dette, les déficits ou l’inflation, mais constatons qu’il est quand même un peu curieux que les promoteurs de la dette dans les années 90 et 2000 en soient aujourd’hui les plus ardents pourfendeurs, que ce soient les gouvernements, les banques, ou les agences de notation Fitsch/ Moody’s ou S&P.

Pourtant, un mal gangrène les pays dits développés depuis une trentaine d’années, un mal qui avait disparu dans l’après-guerre et qui fit sa réapparition à la fin des années 1970: la précarisation des salariés à travers le chômage, l’instabilité professionnelle, la baisse des salaires, le recul des services rendus par les états et la montée exponentielle concomitante du coût de la vie (santé, éducation, logement).

Une fragilité sociale ayant elle-même entraîné un endettement des particuliers dans des proportions inconnues jusqu’alors. Quand dix à quinze ans suffisaient à payer son crédit immobilier vers 1980, il n’est pas rare désormais de dépasser les 30 ans, des durées de 40 ans ayant même été atteintes dans les pays anglo-saxons avant 2008. Un sentiment de déclassement qui domine dans les classes moyennes a succédé à cette sorte d’assurance nonchalante en l’avenir dans la période précédente. Les parents voient leurs enfants accéder difficilement au marché du travail, et la génération montante a déjà intégré qu’elle n’atteindra jamais le niveau de vie de ses parents, se protégeant dans le chacun pour soi et des satisfactions hédonistes achetées bien souvent à crédit, et de plus en plus souvent, génératrices chez les plus jeunes d’un sentiment d’envie se manifestant dans la violence.

Cette société qui s’est mise en place insensiblement dans les années 80, poussée par les gouvernements conservateurs de Margaret Thatcher et Ronald Reagan d’abord, avant d’être reprise avec quelques aménagements sociaux par les social-démocraties un peu partout dans le monde, a bénéficié dès le départ d’un changement de paradigme idéologique majeur permettant de faire de l’idéologie qui domina après-guerre une aberration majeure.

Ruinées par la faillite du capitalisme dérégulé de libre-marché par le krach de 1929, entrainées dans une des plus effroyables boucheries guerrière après avoir cédé à une des plus fantastiques faillites morales et sociétales par la dépression qui suivit l’écroulement de la finance, les sociétés de l’après-guerre adoptèrent une approche idéologique nouvelle, celle-là même expérimentée aux USA depuis 1933 et théorisée en 1936 par John Maynard Keynes.

Le plein-emploi devint le critère numéro un d’une bonne gestion. Et que l’on s’entende bien sur l’idée de plein-emploi. Il s’agissait bien de n’avoir aucun chômeur. La France eut ainsi un solde de chômeurs inférieur à cent mille personnes jusque vers 1967, et même au plus fort du choc pétrolier, le taux de chômage ne dépassa que très brièvement les 4% pour revenir ensuite autour de 3,5%, ce qui était considéré à cette époque encore beaucoup trop. À cela faut-il préciser que ces 3,5% étaient le total des gens à la recherche d’un emploi, qu’ils aient ou non travaillé dans le mois, qu’ils aient ou non plus de 55 ans, qu’ils aient suivi une formation ou non, toutes catégories de nos jours sorties du décompte officiel et totalisant aujourd’hui approximativement 21% quand le décompte officiel s’établit à 10%.

À comptage statistique égal, 21% de chômeurs en 2011, 3,5% en 1978. Ce sont des chiffres qui parlent d’eux-mêmes mais étrangement absents du débat. On leur préfère « la dette ».

Et c’est là que l’on revient au fait que l’économie est avant tout une construction idéologique.

Keith Joseph

Ceux qui me connaissent savent que je reviens toujours à Keith Joseph, le mentor de Margaret Thatcher, car il est le génie qui a su poser les jalons de ce retournement idéologique. Certes, Milton Friedman avait créé les conditions universitaires de ce retournement de la théorie économique, mais le génie propre de Keith Joseph est d’en avoir fait un outil politique. Car une théorie économique, aussi pertinente soit-elle, n’est rien si on ne la traduit pas en une idéologie de masse.

Pour Margaret Thatcher, l’ennemi désigné fut donc l’inflation. Et c’est vrai que le quadruplement des prix du pétrole amena les prix à augmenter de 25% en 1975 en Grande Bretagne. En France, l’inflation approcha des 20%. Pour compliquer la situation, dans les deux pays, les entreprises avaient peu investi dans la décennie précédente, préférant empocher des dividendes qu’acheter des machines et former les hommes.

La principale explication au chômage qui commença donc à se développer est donc avant tout dans la conjugaison d’entreprises vieillies et de matières premières devenues plus chères. L’Allemagne avait, elle, beaucoup investi, le Japon aussi, et les produits de ces deux pays déferlèrent sur les marchés français et anglais. Les entreprises se mirent à faire faillite. Voilà pourquoi, malgré le retour de la croissance et le reflux de l’inflation dès 1976, les deux pays gardèrent un nombre important de chômeurs. 3,5% en France, et 4% en Grande-Bretagne.

L’offensive idéologique fut donc une offensive sur l’inflation, portée en France par l’économiste conservateur Raymond Barre, devenu Premier ministre, et par la nouvelle leader conservatrice Margaret Thatcher au Royaume-Uni. L’inflation ruine la rente, et la rente est le fond de commerce de l’électorat le plus conservateur. En revanche, elle ne ruine pas vraiment les salariés, puisque les augmentations de salaires viennent la compenser.

Mais le discours sur le danger de l’inflation finit par s’incruster dans l’inconscient collectif, avec un très grand succès. De nos jours, il est presque admis que 3% est « élevé ». Personne n’explique par rapport à quoi, mais c’est admis.

En fait, seuls les rentiers et les banques ont un intérêt à voir l’inflation proche de zéro: la stabilité des prix garantie la rentabilité de leur investissement sur le long terme.

La guerre à l’inflation

Les mêmes gouvernements qui firent la guerre contre l’inflation, reléguant le plein emploi aux oubliettes en en redessinant les contours à coup de modification des statistiques et de radiations sauvages, voir de son niveau lui-même avancèrent de nouveaux outils pour parvenir à restaurer l’économie (note: le Royaume-Uni de Tony Blair se targua de l’avoir atteint, avec des taux tout de même proches de 3,5%, bien loin du 1% des années 50/60, et excluant des pans entiers de la population, personnes de plus de 50 ans, en formation, handicapés, notamment dans le Nord du Pays dont les jeunes continuent de nos jours à fournir des contingents de SDF et de prostitués « sauvages », population fragilisée dans la capitale où ils sont regardés comme des parasites et des fainéants, quand ils ne sont pas en situation d’échec éducatif total faisant de Liverpool la ville d’Europe avec le plus fort taux de natalité, notamment adolescente).

Ce serait d’abord faciliter l’accès au marché financier, et donc une série de mesures de dérégulation dont l’une, la plus spectaculaire, restera le « big bang » en 1986 (dématérialisation des titres devenant de simple écritures comptables et non plus des certificats en papier, cotation 24 heures sur 24 accessibles du monde entier), et l’autre, destinée à une belle prospérité, la privatisation d’entreprises publiques puis de services jusqu’alors rendus par l’Etat.

On facilita également l’achât des appartements en HLM par leurs locataires, on mît les universités en concurrence en les autorisant à fixer librement le pris d’entrée (au Japon, les prix vont de 5000 euros par an, à 30.000 euros pour les études de médecine). La facilité à accéder aux marchés financier et le développement des crédits dérivés (comme je le raconte dans mes deux fictions Mortgage Story et Debt Fiction) permit de développer le crédit aux particuliers. On autorisa de nouveaux opérateurs dans des domaines jusqu’alors maîtrisés par l’Etat. Communication, poste, transports terrestres et transports aériens.

Cette généralisation de l’économie marchande était sensée permettre la baisse des prix grâce à la concurrence. De nouvelles compagnies aériennes virent le jour, de nouveaux opérateurs de téléphonie émergèrent.

Enfin, l’expression « jobs, jobs, jobs » remplaça le « full employment » de la période précédente. En France, on parla donc de plus en plus de « baisser le chômage » et « créer des emplois », notamment dans les services, et non plus de supprimer le chômage, comme on l’avait fait en 1933 dans l’Amérique de Roosevelt. Cette possibilité fut d’ailleurs regardée dès les années 80 comme impossible, archaïque, contraire aux règles de bases de l’économie de marché.

Progressivement, tout le monde admit ce nouveau postulat, ignoré pourtant de 1945 à 1975 dans l’ensemble des pays développés, prouvant à quel point l’économie est avant tout une création idéologique.

Changer de boulot toute sa vie

Désormais, pour créer de l’emploi, on décréta donc qu’il fallait mettre de la souplesse, et qu’après tout il fallait s’habituer à changer de travail au long de sa vie, et que finalement, un boulot, c’est un boulot. À une période d’emploi sûr, encadré par des conditions collectives négociées, cette forme d’organisation sociale qui domina de 1945 à 1980, on entra dans la période des contrats à durée déterminée, alternant avec le chômage, des stages. L’insécurité des parcours professionnels s’accroît depuis cette époque.

Enfin, le dernier volet, ce furent les baisses d’impôts, sensées récompenser les créateurs, le travail. En France, la célèbre phrase martelée par les conservateurs finit par passer jusque dans la gauche où un Laurent Fabius, devenu ministre de l’économie se prenant pour le Tony Blair français la reprit à son compte dans une tribune libre du Monde: trop d’impôts tue l’impôt (Laurent Fabius se contenta de dire que l’impôt décourage).

Donc, à une société de plein emploi, dotée d’un état offrant des services (santé, éducation, culture…) et reposant sur des régulations destinées à apporter un cadre sûr et à modérer les écarts de richesse, nous passâmes à une société où il fallait toujours payer plus de services désormais aux mains d’entreprises privées cherchant un retour de 15%, et prendre des crédits de plus en plus chers proposés par des banques développant de façon exponentielle les outils nécessaires à l’offre de ces crédits.

Le serpent de mer qui revient comme un refrain à partir de cette époque s’appelle le déficit budgétaire, un inconnu de la période précédente.

Ainsi, la dette totale de la France, jusqu’aux années 80, ne dépassa qu’exceptionnellement les 20%. Pour la financer, les gouvernements entretenaient la croissance, investissaient dans la recherche, des programmes de développement (on leur doit, en France, pour le meilleur comme pour le pire, l’électrification en 20 ans, le programme électronucléaire, le plan téléphone, Airbus, Arianne, etc). Mais également des allocations de chômage destinées à ne pas transformer un choc économique conjoncturel en récession prolongée, une Sécurité sociale généreuse destinée à ne pas transformer la maladie en une fatalité et plonger les gens dans la pauvreté.

Les pays du nord de l’Europe, gouvernés par des gouvernements sociaux démocrates, étaient parvenus à élever le niveau de vie à un tel niveau que les éventails de salaires n’y excédaient pas 6 fois, le chômage n’y dépassaient jamais les 2%, et l’investissement actif dans les nouvelles technologies permettait de ne jamais dépasser 5% d’inflation, maintenir la dette à moins de 20% et parvenir, la plupart du temps, à l’excédent budgétaire. Tout cela au prix, certes, d’impôts très lourds, compensés par une gratuité de la télévision, du téléphone et une prise en charge des frais engendrés par un changement de profession ainsi que l’éducation, la santé, la culture.

Dans la période qui s’ouvre à partir des années 80, la spirale de la dette se met en place sous les effets des politiques elles-mêmes. Ainsi, s’il est vrai que certaines années les entreprises publiques faisaient des déficits, c’est oublier toutes les années où, rentables, elles reversaient une part de leurs bénéfices à l’Etat. En 1991, ainsi, alors que la croissance ralentissait suite à la guerre du Golfe, le gouvernement de Pierre Bérégovoy put trouver 30 milliards supplémentaires de ressources dans un prélèvement exceptionnel des bénéfices d’EDF-GDF, de Renault, de ELF, de BNP, de France Telecom et du réseau autoroutier. Une ressource qui a désormais disparu pour l’état et va directement dans les poches des actionnaires de ces sociétés.

Par ailleurs, les baisses d’impôts sont majoritairement allées s’investir dans l’immobilier et dans le marché des actions, faisant monter les prix de l’un jusqu’aux niveaux irrationnels actuels (deux bulles ont d’ores et déjà explosé, l’une entre 1990 et 1996, l’autre depuis 2007 et les prix ne sont toujours pas stabilisés), et dans le marché boursier (un krach en 1987, un second en 2000, un troisième depuis 2007), ces deux bulles permettant la création d’une troisième bulle, l’envolée des crédits dérivés, adossés à des actifs dont les prix sont supposés s’envoler indéfiniment.

Parallèlement, les ressources de l’état se sont taries. Alors qu’autrefois l’état s’endettait peu et contrôlait l’émission monétaire via une banque centrale sous son autorité, il s’endette désormais sur les marchés, et ce sont les banques qui vont se financer auprès de banques centrales désormais indépendantes. Cela fait une grande différence, car quand autrefois les Etats se finançaient au taux des banques centrales, les Etats confient leur dette aux marchés financiers, et celle-ci coûte donc plus cher aux Etats au même moment où ceux-ci baissent les impôts.

On voit donc les Etats accumuler de la dette, celle-ci franchissant 30%, puis 40, puis 50 jusqu’à atteindre les 85% actuels constatés un peu partout.

Mieux, cette économie dérégulée dont les baisses d’impôts alimentent des bulles, prospère désormais par à-coups en créant à chaque fois un fort volant d’emplois précaires dans les services, une envolée de la construction d’immeubles destinés à satisfaire la demande de classes moyennes supérieures désormais transformées en classes rentières, s’endettant pour réaliser des plus-values lors de revente ou recevoir des loyers, le tout réinvesti en bourse, cette société, donc, connaît des récessions de plus en plus profondes, violentes qui, à chaque fois, transforment le budgets des états en gouffres financiers encore plus grand que la fois précédente.

Les impôts pour la finance

Des Etats qui donc financent leur déficit sur le marché financier. Ainsi, en France, le remboursement des seuls intérêts de la dette est nettement supérieur à l’impôt sur le revenu. En d’autres mots, vous versez vos impôts non pas aux « assistés », comme le prétendent certains politiciens, mais à la finance.

Il est clair que le seul moyen, pour les Etats, de limiter la catastrophe d’une augmentation exponentielle de la dette, est de privatiser encore plus. En France, le gouvernement Raffarin a ainsi vendu les derniers bijoux de famille, des immeubles, et le réseau autoroutier qui, pourtant, à lui seul, rapportait à l’Etat, une rente de près de 5 milliards d’euros par an. Nul doute que la SNCF et La Poste y passeront pour renflouer les caîsses de l’état. Et pour remplir celles des plus riches.

C’est que la dernière explosion de la dette est sans aucune mesure avec celles jusqu’ici rencontrées, car durant les années 90 et 2000, les impôts ont plusieurs fois été abaissés, alors que la croissance, bien moins forte qu’auparavant du fait d’un désengagement de l’état et beaucoup plus orientée sur des investissements précaires, n’a pas été suffisante pour réduire significativement la dette, ainsi que des intérêts à environ 4,5% en moyenne sur la même période.

Cerise sur le gâteau, la finance, qui a pris le relai d’un état devenu simple spectateur économique et force de répression destinée à maintenir une paix sociale de plus en plus menacée par la violence économique et l’égoïsme moral de l’idéologie dominante, a tellement agi pour multiplier ses profits qu’elle a entraîné le monde au bord du gouffre dans une crise économique d’une rare violence, obligeant les états à la renflouer et les banques centrales à racheter pour des trilliards de dollars d’actifs à la valeur douteuse, gonflant de façon impressionnante leur dettes de dizaines de centaines de milliards d’euros alors que ces mêmes états, comme la France il y a encore quelques années, rechignaient à augmenter le RMI ou l’ALS à un niveau un peu plus décent sous prétexte que les quelques milliards que cela coûterait gonfleraient le déficit.

Croyez vous que ces trilliards injectés dans la finance s’investissent dans nos économies ? Non, elles ont alimenté une nouvelle bulle boursière qui vient d’exploser, nous replongeant dans une récession, ce qui fera encore plus de déficit, et donc de dette, une dette que nos gouvernements financeront sur le marché financier, qui en tirera, comme toujours car c’est son métier, de substantiels profits. Et conduiront les états à encore plus de dérégulation et d’austérité.

Voilà pourquoi, donc, cet article, bien que pétri de bonne volonté évidente, hein, si tous les gars du monde, ne correspond en rien au problème posé: celui d’une dépendance accrue, presque définitive, des Etats à la volonté et au pouvoir de la finance. Non pas parce que la finance serait méchante, mais simplement parce que ses règles ne sont pas celles des Etats. Confiez donc votre assiette à votre médecin, vous pouvez dire adieu aux sauces, aux gâteaux, aux frites: il n’a pas les yeux rivés sur votre plaisir, son travail est de veiller à garantir le taux le plus bas de cholestérol.

La finance fonctionne de la même façon. Le rôle de la finance de marché est de veiller à éviter les risques, ou jouer avec pour dégager des profits. Elle s’est engouffrée dans les législations mises en place depuis 30 ans. Elle a apporté ses réponses à la démission des Etats. Elle est l’outil qui agit dans un monde régi par l’idéologie de l’efficacité des marchés.

Les solutions énumérés dans cet article sont celles-là même que le gouvernement Grec applique, et qui a accru la dette en plongeant le pays dans une récession encore plus forte, obligeant le gouvernement à vendre encore plus d’entreprises publiques, augmenter encore plus les impôts et plongeant le pays à chaque fois encore plus bas.

Puisque l’article se voulait une invitations à adopter une politique courageuse, je vais suggérer ici quelques pistes d’une réelle politique anti-crise.

L’outil de la fiscalité

La fiscalité joue un grand rôle dans cette histoire.

Il faut réinstaurer des tranches supérieures de 50%, de 60%, de 70% et même de 85% sur des revenus absurdement hauts. Et qu’on arrête de pleurnicher sur les gens qui « donnent 60% à l’état ». Une personne dans la tranche à 30% paie en fait environ 8,5% d’impôts, puisque l’impôt est progressif.

Il faut étatiser la Sécurité sociale, et la financer par un second impôt, lui-même progressif et payé par tous les revenus, capital compris, remplaçant les charges sociales. Il faut taxer le profit, pas le travail. Cela permettra, au passage, la mise en place d’un plan de développement de l’artisanat et des métiers manuels, car le système de charges sociales a tué l’artisanat. En taxant les revenus et les profits, de façon proportionnelle, les artisans pourront se developer. Et le travail artisanal, indépendamment de sa qualité, de sa créativité, et un travail non délocalisable. En outre, il procure l’estime de soi, il est l’âme de la démocratie.

La suppression des charges sociales et leur remplacement par l’impôt permettront d’ouvrir une négociation générale sur une création massive d’emplois et une forte baisse du temps de travail. En effet, un smicard, qui reçoit à peine 1000 euros net, coûte en réalité près de 2000 euros tout compris. Il y a là une marge de manoeuvre incroyable de négociation pour baisser le temps de travail, créer des emplois dans les entreprises de main d’œuvre et dans l’artisanat.

Certains pointeront la perte de ressources de la Sécurité sociale. C’est oublier que ce seront les revenus qui paieront, comme un impôt. Et que ce qui n’est pas pris ici, est repris là. Soit sous forme d’impôts sur les sociétés, soit sous forme d’impôts sur le revenu. Soit sous forme d’économies réalisées dans les 100 milliards exonérations de charges qui, de fait, disparaissent, ou tout simplement d’économies d’allocations de chômage puisqu’en fait, le but d’une réelle politique de sortie de crise est de lutter contre le chômage avec la même force et la même détermination qu’on a lutté contre l’inflation.

Un gouvernement décidé à rompre avec la spirale de la dette doit donc se fixer comme objectif de supprimer le chômage, et non le faire baisser: ce sont 5 millions d’emplois que nous devons générer, le plus vite possible. Disons, en un an. Roosevelt en créa 5 en six mois, et près de 20 en deux ans. Ce n’est donc pas si impossible que cela. Et contrairement à ce qu’affirme l’article, cela passe par une forte baisse du temps de travail. La réforme de l’ensemble des impôts, l’augmentation des tranches supérieures, une taxation du capital comme du travail génèrent les ressources d’une telle négociation.

L’Etat doit retrouver les ressources de son action et de son pouvoir. La gestion de la dette doit redevenir une de ses prérogatives. Mais pour qu’une réelle confiance s’instaure, il faut que la Cour des Comptes devienne une autorité indépendante, élue au suffrage universel ou tirée au sort comme un jury, dotée de pouvoir de coercition: son but doit être de veiller à ce qu’un déficit serve uniquement à investir, préparer l’avenir, donner des marges de manoeuvre nouvelles, et non favoriser des clientèles, ou pire, la finance de marché.

La dette doit donc être émise directement par l’Etat auprès des particuliers, ce qui passe, avant tout, comme ce fut le cas après la guerre, par la réalisation de l’équilibre budgétaire grâce à une politique fiscale et économique (j’insiste encore une fois sur cette histoire d’artisanat car il y a une clef du développement économique bien supérieure aux sirènes d’une réindustrialisation qui ne doit rien à Francois Bayrou, mais plutôt au Parti Communiste, à Jean-Pierre Chevènement, à Charles de Gaulle et aux nationalisations de 1981, politiques auxquelles le mentor du Béarnais Jean Lecanuet ainsi que Bayrou lui-même se sont toujours opposées).

Je pourrais développer plus en long, ce n’est pas le but.

Je voulais juste rappeler que des politiques assez proches de celles préconisées dans l’article ont déjà été mises en oeuvre, sans aucun succès, comme l’atteste les résultats calamiteux du gouvernement grec. Je voulais également rappeler les responsabilités dans ce qui est nommé crise de la dette, mais qui est d’abord la faillite apparente d’une idéologie, je dis apparente parce qu’en fait cette politique enrichit ses promoteurs comme aucune autre politique ne l’avait fait depuis près de 100 ans.

Et qu’il est donc, injuste, immoral autant qu’inefficace de faire porter de quelconques sacrifices sur une population dont il faut rappeler que, pour la seule France, un quart vit en dessous du seuil de pauvreté, même quand on y travaille, qu’un autre quart boucle ses fins de mois difficilement et a vu ses conditions de vie baisser continuellement depuis vingt ans, qu’un tiers ne va plus chez le médecin, que tout ce monde là doit payer de plus en plus cher les services privatisés, poste, énergie, que la nourriture et même l’eau, financiarisées depuis l’Uruguay Round et les accords du GATT, sont réduites à de simples commodités négociées au marché des Futures de Chicago, plongeant les producteurs dans la pauvreté sans empêcher l’envolée des prix pour les consommateurs. Que tout ce monde-là, pour vivre, ou survivre et « s’adapter », doit s’endetter pour étudier, se loger et parfois même pour se soigner (une grippe pour deux enfants coûte environ 30 euros à une famille, la Sécurité sociale laissant à la charge 30% du prix de la consultation au patient, et 35% du prix du médicament, et 30 euros, cela représente beaucoup, et parfois un découvert sur le compte, tarifé à 12%/annuel par la banque).

Et que tout cela a enrichi le quart restant, parfois de façon aberrante, puisque désormais 10% des Français possèdent 60% de la richesse nationale, bien souvent sans travailler, mais sous forme de rente, produite par ces dérivés et la distribution de dividendes boursiers.

S’il convient de restaurer l’équilibre budgétaire et réduire la dette, ce n’est donc pas en pressurant encore plus les gens, en faisant travailler ceux qui travaillent encore plus ni en augmentant leurs impôts, c’est en rendant à l’état les moyens de réorienter l’économie, en distribuant des allocations sans conditions, en créant d’urgence les emplois qu’il convient aux chômeurs et en faisant fleurir, en plus d’une industrie de pointe grâce à une fiscalité encourageant la recherche et l’investissement, sur l’ensemble du territoire une économie de proximité, artisanale ou coopérative, et paysanne aussi, non délocalisable, non financiarisable, écologiquement propre et créatrice de ce lien social brisé dont l’absence, créatrice d’insécurité, coûte chaque année de plus en plus cher en transformant nos démocraties jusqu’ici bien imparfaites en états policiers.

Madjid Ben Chikh

Minorités| Nouvelle | Debt Fiction

Nouvelle en 6 parties parue dans la revue Minorités.org a partir du Dimanche 24 septembre 2011 et jusqu’au Mercredi 23 novembre 2011

Et Obama entre en scène…

« Regardez-moi ça…

— Putain… Ça me flanque la gerbe…
— George, ça te dit, la négresse en train de chialer sa race, là, avec son gros cul ?

George finit sa bière et lève les yeux vers l’écran. Ce soir, c’est un peu comme quand les White Dragons, l’équipe de base-ball locale dans laquelle il jouait quand il était jeune, perd un match. C’est une défaite intime, avec de la rage et de l’aigreur au fond du ventre.
— La ferme!
— Mais dis quelque chose, George, depuis tout à l’heure, on t’entend pas.
— Tu veux que j’te dise quoi, hein? Que ces enculés de Juifs ont foutu un chimpanzé à la tête de l’État avec l’argent des putains d’Arabes ? Tu le sais aussi bien que moi, alors qu’est-ce que tu veux que je te raconte de plus ?

George se lève et va au comptoir, recommande une bière.
— Mais on va pas se laisser faire comme ça…
— Je comprends pas, moi… Elle était pourtant sympa, la môme Palin, pas chiche, bien, quoi! McCain était un peu vieux, mais c’est un brave type, qu’est-ce qu’y lui trouvent, à ce communiste ? Il est même pas né en Amérique, en plus, à ce qui paraît, et c’est un Arabe, en plus…
— Un coup d’État, les gars, un coup d’État…
— Il paraît qu’ils préparent la loi martiale…
— On sait, tout ça! Pourquoi vous arrêtez pas de causer de ça… Vous me donnez mal à la tête, les gars…

George se rassoit, lève les yeux vers l’écran au-dessus du comptoir. Un homme de couleur tout sourire, une femme de couleur vêtue d’une robe rouge à ses côtés, saluent la foule, innombrable, pendant qu’un commentateur de la chaine Fox Nexs parle d’un moment historique…

Pablo

Pablo avale sa huitième Tequila. « J’aime bien cette meuf, elle est marrante ! »

Il désigne l’écran où parle Rachel Maddow. Keith Olbermann apparait.

— Putain, celui là, par contre, je peux pas le saquer, il se prend pas pour une merde…
— Arrête, Pablo… T’as trop bu!
— Et tu veux que je fasse quoi d’autre, je bosse pas demain…
— Pablo, on avait dit pas ce soir…
— T’es marrant, toi… J’ai plus de taf’, j’ai plus de meuf, et j’ai plus d’appart…
— Arrête ça, s’il te plaît… T’as un appart…
— Non, c’est pas MON appart’… T’appelles ça un appart’, ce truc, arrête! Et cette conne qui m’a plaqué pour aller faire des pornos… J’ai tout paumé, mec!
— Pablo…

Barack Obama prend la parole. Des drapeaux américains s’agitent, les caméras balaient la foule, reviennent sur le président dont la voix résonne dans la chambre de Robert et Melissa. Pablo est assis par terre, à côté du lit, il se met à pleurer.

— J’ai fait un boulot d’enculé, les mecs… Mais merde, on en a toujours chié à la maison… Ces connards à Wall Street, ils ont reçu plus de 700 milliards, et nous on a rien reçu. Je suis fini, et ce qui me fout les boules, c’est que j’arrive même pas à être heureux ce soir alors que putain de merde, j’ai jamais été aussi heureux de ma vie que depuis tout à l’heure. Je l’adore, ce mec, merde, mais moi, je suis fichu…

Melissa s’assoit à côté de Pablo, lui caresse les cheveux, fais signe à Robert d’aller chercher un café dans la cuisine. En sortant, on entend les voix de tous les autres dans le salon, les rires, les verres qui s’entre-choquent. Avec tous ceux qui sont venus ce soir, tous les trois ont fait du porte à porte, Melissa dans le quartier afro-américain, Robert et Paul dans le quartier Portoricain: Paul a la peau très noire, Pablo semble lui très récemment arrivé du Mexique. Cet espèce de duo militant improbable a connu un certain succès dans les quartiers où ils allaient pour encourager les gens à s’inscrire. Les trois derniers mois avaient permis à Pablo d’oublier.

— T’es pas fichu… Tu vas retrouver un boulot. Tu le sais bien, que le sauvetage des banques, c’était surtout pour éviter que ça s’écroule, comme en 1929. Et puis, il a promis de relancer l’économie. Enfin, on ne sait pas trop encore, mais s’il met le paquet, tu verras, ça marchera.
— Ouais, mais moi, c’est maintenant que j’ai besoin de taf. Obama, c’est dans deux mois. Et moi, qu’est ce que je vais faire, pendant ce temps là…
— On est là… Tu sais bien que Robert et moi, on te laissera pas tomber. T’as des économies, t’as trouvé un appart pas cher, t’as le temps de voir venir. Et on t’a dit, si on entend parler d’un truc, on te met dessus. Tu t’en sortiras, t’es jeune, merde…
— Je suis un enculé, vous savez… J’en ai vendu, de ces putain de saloperies, à la fin, on faisait plus que ça.
— Je sais, je sais… Mais c’est bon, t’as compris. Et crois-moi, si c’est à elle que tu penses, elle était pas faite pour toi.

Robert revient avec un café et des tasses, on entend des rires, et puis la porte se referme. À la télévision, les commentateurs n’arrêtent pas d’évoquer Roosevelt, Lincoln et Kennedy.

Sandrine

Sandrine s’est levée très tôt ce matin, elle voulait regarder les résultats de l’élection américaine. Depuis 6 mois qu’elle travaille à Londres, c’est bien la première fois qu’elle se sent un peu heureuse. Elle a été transférée d’urgence au Middle-Office pour travailler sur les CDS. Elle a tout vu. Bear Stearns, Lehman, AIG, mais aussi les problèmes avec UBS dont les équipes, débordées, enchaînent les erreurs de paiement et les retards. Elle a vu aussi ses collègues travaillant sur les swaps de taux Marked-to-Market s’arracher les cheveux: les taux courts se sont envolés, les rendant infiniment plus chers que les taux longs. Certains calculs de taux ont été de vrais casse-têtes, sa banque a perdu pas mal d’argent. L’échéance trimestrielle de septembre a été une vraie tuerie, juste une semaine après la chute de Lehman. Des collègues ont validé par erreur deux paiements pour plusieurs millions de dollars alors que ces paiements auraient du être bloqués et la réconciliation opérée avec l’un des comptes spéciaux prévu à cet effet. Une boucherie.

Les swaps

Les swaps sont des instruments de crédits créés à la toute fin des années 70.

Un swap est un échange de deux montants identiques (dits « notionnels ») entre deux parties avec des conditions de taux différentes de chaque côté, à l’origine un taux d’intérêt fixe contre un taux d’intérêt variable (dit « flottant »), et donnant lieu au paiement de l’interet de chaque « jambe » tous les trois mois. L’échange de notionnel est virtuel.

Le swap permet à A de réviser un taux d’intérêt fixe sur un crédit sans que cette révision ne représente un risque pour B.

Un exemple. Votre société a acheté des machines pour un million d’euros, à crédit à 5%. Et voilà que les taux baissent fortement. Votre banque pourra vous proposer un swap. Vous vendez votre crédit à 5% à votre banque qui l’achète, et elle vous prête à taux variable le même montant que vous lui empruntez.

Le vendeur est donc emprunteur, l’acheteur est donc prêteur.

Le premier swap a été mis en place par Citibank. En France, par Paribas, en 1980. Ces énormes piles de paperasse qu’étaient les contrats de swaps représentaient un handicap face à leur développement exponentiel à l’époque où les taux d’intérêts s’envolèrent, avant qu’ils ne chutent, et au moment où un grand nombre de pays d’Amérique Latine faisaient faillite. On mît donc en place des associations nationales, puis une association internationale chargée de prédéfinir les contrats de swaps, permettant de réduire la paperasse à 2 feuillets contenant une référence à cette association. En France, c’était la convention « FBF » auxquelles les banques souscrivaient. Très rapidement, pourtant, l’International Swap Dérivative Association prit le dessus, et c’est elle qui encadre la quasi totalité des swaps et dérivés à l’échelle mondiale.

Tres vite, pourtant, ces simples swaps se révélèrent insuffisants. On échangea donc des notionnels dans des devises différentes pour profiter des écarts de taux (currency swap), des swaps avec des taux flottants maximum définis d’avance (cap), des taux minimaux (floor), minimaux et maximaux (corridor), avec un cap et un floor ainsi qu’une revision du spread sur les taux (straddle), avec un montant notionnel diminuant à des dates prédéfinies (amortissment), négociés aujourd’hui, mais avec une date de démarrage ultérieure assortis d’une possibilité (payante, appelée premium) de ne pas le démarrer si on considère qu’il n’est pas avantageux (swap option, dit swaption), swap de trois mois uniquement, avec un seul paiement au terme du swap (Future Rate Agreement, FRA).

Les swaps de taux, au départ basés sur un taux fixe et un taux simple de banque centrale défini au jour le jour, s’enrichirent de taux flottants de plus en plus complexes: taux appliqué au jour le jour (capitalisé), taux pratiqué deux jours avant paiement et couvrant toute la période. Taux flottant indexé aux fluctuations d’un indice: boursier, inflation, pétrole… et bien souvent adossés à d’autres produits dérivés dont ils facilitent la « liquidité ».

Les crédits dérivés sont toujours liés à une autre opération, réelle, optionnelle ou virtuelle. Il est donc important de valoriser l’actif de référence, sous-jacent. On parle de marquer au prix du marché, Marked-to-Market. Cela semble incroyablement complexe, mais c’est en fait une règle de comptabilité qui existe, elle, depuis des temps immémoriaux. C’est une règle qui permet, notamment, d’évaluer le risque pris par un acheteur quand il prête, le profit envisageable pour un vendeur quand il vend.

Ce principe a été très vite appliqué aux swaps de devises (currency swap) pour se couvrir des fluctuations de devises. Le swap de devise Marked-to-Market donne lieu à un véritable échange au départ. Le swap est en général négocié à J-2 pour un départ au jour J et le paiement des deux notionnels, l’un dans une devise et l’autre dans sa contre-valeur dans une autre devise. Trois mois plus tard, au jour du paiement moins deux jours, on révisera les deux notionnels, l’un exprimé dans sa contre-valeur par rapport à l’autre. La différence entre les deux valorisations du notionnelle sera payée, en plus du montant des intérêts pour chaque devise. A prête 1000 dollars à B et B prête la contre valeur de 80145 yens le 10 janvier. La monnaie de reference est le dollar. Le 8 avril, les 1000 dollars de A valent 76981 yens. La situation est donc: A prête 1000 dollars, B prête 76981 yens. Les taux seront appliqués à ces montants, et A paiera, en plus, 3156 yens de « trop percu » à B, la différence entre les deux montants. On recommencera ainsi, aux nouveau cours des devises, tous les trois mois. Si le yen baisse, cette fois si, ce sera B qui paiera une différence à A.

Les plus fréquents, dans les années 2000, furent les échanges dollar et yen japonais car le yen avait des taux proches de zéro, et les USA, entre 2 et 5 %: les banques japonaises rémunéraient leurs avoirs immobilisés, les banques américaines se refinancaient à zéro. Quand on dit qu’Alan Greenspan, President de la FED, baissa les taux beaucoup trop bas, beaucoup trop longtemps, c’est vrai, mais c’est une vue incomplète: le Japon est depuis l’an 2000 le robinet à liquidités gratuites du monde entier.

Barack Obama

La bénédiction ?

Les récents événements ont provoqué des mouvements violents sur les taux d’intérêts, courts particulièrement, comme sur les taux de change, et certains taux de Marked-to-Market rivés à des évolutions d’indices futures sur des matières premières dont les mouvements ont varié brutalement. Les contrôleurs, ces employés qui vérifient au jour le jour l’encours investi par chaque trader au sein de portefeuilles définis, ont été débordés.

L’élection de Barack Obama est donc regardée par la communauté financière comme une bénédiction. Il a joué, comme le travailliste Gordon Brown au Royaume-Uni, un rôle déterminant pour sauver le système financier du gouffre au mois de septembre, en poussant les démocrates au Congrès à adopter le plan de sauvetage (Trouble Asset Relief Program, TARP de 770 milliards de dollars concocté par Hank Pawlson, ministre de George Bush et ancien CEO de Goldman Sachs, destiné à aider les banques qui le souhaiteraient à emprunter de l’argent pour honorer leurs engagements financiers après le gel de toute l’activité inter-bancaire depuis l’été 2008, consécutif à l’explosion de la bulle des CDO. Ce sauvetage a fait suite à la nationalisation in-extremis de AIG avec une garantie de 180 milliards de dollars destinée à payer les primes liées aux CDS aux grandes banques, au changement de statut des grandes banques d’affaires destiné à leur donner accès aux prêts directs de la FED, désormais à zéro pour cent, et à la faillite de Lehman Brothers. Le nouveau président a, par ailleurs, promis de réactiver l’économie. Toute cette action, menée de front avec le président de la FED, Ben Bernanke, spécialiste du krach de 1929 et disciple de Milton Friedman, devrait permettre à l’économie d’éviter une nouvelle dépression.

Il est temps, ici, de marquer une petite pause, de remettre les choses en place et rendre à Milton Friedman et ses Chicago Boys ce qui leur appartient, et rendre à Keynes la crédibilité que lui dénient les néo-conservateurs de tout bord. Cela me sera d’autant plus facile que, marxien, comme je vous l’ai expliqué dans l’introduction, ma critique de Keynes est une critique qui concerne, d’abord, le système qu’il entendait réguler. Si la gauche, à un moment donné, a trouvé chez Keynes un certain nombre de réponses, c’est précisément pour les mêmes raisons qui ont conduit les néo-conservateurs en général, et Milton Friedman en particulier, à le critiquer.

L’école classique et néo-classique considèrent que les prix sont fixés en fonction de l’offre et de la demande. Par conséquent, un marché transparent, débarrassé d’une intervention pesante de l’État, s’équilibre. Quand un produit est trop cher, la demande baisse. La baisse de la demande conduit à baisser le prix (soldes, etc). Dans ce processus, les entreprises qui ont profité du cycle de hausse des prix pour investir continuent de gagner de l’argent car elles peuvent produire à moindre coût (forte productivité). Celles qui ne l’ont pas fait ne peuvent pas baisser les prix dans la même proportion, perdent des marchés et périssent. L’offre diminuant, les prix se remettent à monter et un nouveau cycle de hausse s’enclenche. Les travailleurs qui ont perdu leur travail ici le retrouvent là. D’ailleurs, quand le cycle de croissance est réenclenché, les travailleurs peuvent changer d’entreprise pour négocier un meilleur salaire. Ainsi, pour l’école classique, le mouvement des prix est lié à l’offre et à la demande, il alimente l’innovation, permettant de se débarrasser des entreprises mal gérées. Le chômage est un solde qui se résout avec la naissance de nouvelles activités et la concurrence. Les salaires s’ajustent grâce à la concurrence. La « main invisible » du marché veille à l’harmonie de cette idéale cité d’hommes libres que le progrès épanouit…

Expliquer les crises

Pourtant, nombre d’économistes classiques se trouvèrent dans l’impossibilité de trouver une explication rationnelle aux crises violentes qui jalonnèrent le 19e siècle. Marx fut certainement le plus critique à l’égard de cette théorie. Il critiqua l’idée selon laquelle le marché existait, voyant d’abord le prima du profit et de son corolaire, la plus-value, réalisée par le propriétaire sur le vol d’une partie du travail produit par le travailleur. Il ne voyait aucune possibilité d’équilibre sur le long terme, considérant au contraire dans le chômage de masse une variable d’ajustement à la baisse pour les salaires. Marx pointait une faille: les périodes de prospérité étaient l’occasion d’accroitre les capacités de production, rendant impossible d’échapper à la surproduction. Celle-ci serait, un jour, quand le capital serait incroyablement concentré entre les mains de quelques capitalistes, fatal à un capitalisme dont le ressort de base, l’initiative privée désormais transformée en chacun pour soi, ne parviendrait pas à restaurer « l’équilibre ».

L’essentiel de la critique du capitalisme, chez Marx, est économique. Sa conclusion est qu’à une domination économique qui rend les hommes esclaves de leurs conditions de simples producteurs, doit répondre l’hégémonie politique de la classe sociale produite par le capitalisme, seule à même de réaliser la démocratie par l’exercice effectif du pouvoir, annulant de fait l’économique.

Le glissement vers des préoccupations « sociales » des héritiers de Marx eut des répercussions diverses. Radicalisme gauchiste contestataire coupé de la réalité économique et sociale vécue, mais alimentant une critique qui alimenta le discours libéral dans les années 70, notamment sous l’aspect d’une critique d’un État pourri et corrompu. Glissement lent vers le réformisme keynésien qui, après une période de succès indéniable, conduit à la contradiction de base du keynesianisme: un socialisme dans le capitalisme. Et donc, une fois la société ayant convergé vers une grosse classe moyenne éduquée, vivant confortablement, l’émergence de désirs hédonistes et donc les sirènes néo-conservatrices du moins d’impôt et moins d’assistanat. L’Angleterre fournit à cet égal le meilleur exemple.

Le monde totalement bouleversé de l’après-guerre 14/18 ne put échapper à la surproduction qui se manifestait dès le début du siècle, dans l’acier notamment. L’Europe plongea dans une dépression, et l’Allemagne dans l’hyper-inflation. Les dépréciations monétaires perturbaient le commerce.

Aux USA, pourtant, une nouvelle voie s’ouvrait: la jeune Federal Reserve (FED), créée en 1913 dans la foulée de la panique boursière de 1907, abaissa le prix de l’argent et permit ainsi aux banques de proposer des crédits à la consommation. Ceux-ci permirent la reconversion de pans entiers de l’économie vers les nouvelles industries électriques et mécaniques. L’aspirateur, le fer à friser, le réfrigérateur, la voiture, le prêt-à-porter, la TSF ainsi que la machine à coudre firent leur entrée dans les appartements des grandes villes américaines. Les campagnes, de leur côté, n’échappaient pas à la pauvreté, et ce crédit abondant encouragea nombre de fermiers à s’endetter en hypothéquant leurs terres pour s’adapter à la demande des villes.

L’improvisation du New Deal

Parmi les économistes qui étudièrent le déséquilibre profond des économies développées à cette époque en tendant de trouver une réponse qui coïncide avec l’idéologie classique, deux se distinguent particulièrement. L’Américain Milton Friedman et le Britannique John Maynard Keynes. Tous deux étudièrent l’importance du crédit, de la circulation monétaire et de la monnaie que la guerre avait, à leur yeux, profondément troublé.

Quand le krach de 1929 arriva, Keynes s’apprêtait à publier sa Théorie du crédit et de la monnaie. Le prolongement de la récession, sa transformation en dépression (cycle où la récession alimente la récession sans que l’on puisse entrevoir une quelconque stabilisation), le spectacle de destruction d’usines, de produits agricoles et de biens manufacturés destinés à stabiliser les prix en chute libre au moment même où la pauvreté s’étendait, conduisirent Keynes à réviser ses conclusions de fond en comble, à les critiquer, et à publier, fort de l’expérience du New Deal aux USA, son Traité de l’emploi, du crédit et de la monnaie. Il y développa plusieurs idées, comme le concept de sous consommation. Il y critiqua l’idée que le marché puisse se stabiliser, et en appela à l’initiative de l’État pour réguler le capitalisme, dans son propre intérêt. Il y énonça des séries d’équations où, pour résumer, le rôle de l’État était d’obtenir des égalités entre de grands agrégats macro-économiques. Ainsi, les progrès de la productivité devaient-ils être compensés, pour éviter le chômage qui en découlerait, par une baisse proportionnelle du temps de travail. Ses calculs aboutissaient à environ 20 heures en 2000.

Le chômage était à ses yeux un gâchis humain, social et démocratique: il élabora le concept de plein emploi, proche de zéro chômeurs, en faisant une obligation. Toute détérioration de l’emploi devait être combattue par l’État, en ayant recours à l’endettement, de manière importante, et ciblée sur des projets à même de réactiver l’économie en recréant le plein-emploi, le plus rapidement possible. Roosevelt créa, ainsi, directement et en 6 mois, d’autorité, 5 millions d’emplois. Il développa l’idée des multiplicateurs: une dépense devait, à terme, produire plus en rentrée fiscale qu’elle n’avait coûté par le gain d’activité obtenu, permettant ainsi le retour à l’équilibre budgétaire. Il en était un partisan sur le long terme, prônant pour les périodes de déséquilibre, uniquement, de fortes dépenses financées par l’emprunt. Il recommandait le contrôle de l’émission de la monnaie par l’État afin de rendre ce financement peu coûteux. Dans le but d’éviter qu’une récession, à ses yeux inévitable, ne dure, il recommandait d’utiliser la fiscalité pour créer des systèmes d’assistance sociale permettant de prendre le relais du salaire. Pour Keynes, enfin, des règles simples devaient être mises en place pour éviter une nouvelle bulle boursière. La fiscalité en était le cœur.

S’il est clair qu’il y a de réelles analogies entre le New Deal et cette analyse, il faut également remarquer que le New Deal fut avant tout une improvisation. Seule la Suède, dirigée par le Parti Social-Démocrate à partir de 1933, expérimenta sciemment les premiers travaux de Keynes.

Milton Friedman, lui, fit une toute autre analyse. Il vit dans la chute des cours de la bourse une concrétisation de la théorie classique, à savoir, un ajustement du marché. Il constata qu’après la forte baisse d’octobre, le marché se ressaisit et tenta une stabilisation. Or, c’est le moment où la FED se décida à resserrer la politique monétaire afin de calmer le marché et éviter toute nouvelle spéculation. Les banques elles-mêmes appliquèrent ce resserrement du crédit qui, un mois après que des dizaines de milliers de personnes aient dù vendre leurs actions à perte pour rembourser leurs emprunts dans l’urgence, recréa une nouvelle panique, faisant baisser la bourse à nouveau. Cette fois, on se rua dans les banques. Par ailleurs, dans les campagnes, cette hausse des taux étrangla les fermiers qui ne purent plus honorer leurs dettes au moment où les prix des matières premières qu’ils produisaient chutaient. Ils furent des millions à quitter leur ferme, expropriée, et à prendre la route en laissant derrière eux une terre en friche et leur dette. Plus de 2000 banques firent faillite en 1930.

Toutefois, Milton Friedman considérait que cela ne pouvait que repartir, comme le suggère la théorie classique. Par conséquent, les politiques mises en place à partir de 1933, avec le New Deal ou inspirée par Keynes, se révélaient être des interférences nuisibles dans le jeu du marché, qu’elles conduiraient à faire s’envoler la dette, et par conséquent les taux d’intérêt, entraînant, à terme, une autre dépression. Il ne cessa donc de critiquer pendant 40 ans, un par un, les postulats de Keynes et de l’État providence, prônant un retour au marché, à la libre concurrence, à l’initiative privée.

Ses théories furent expérimentées par ses disciples de l’université de Chicago, les « Chicago boys », dans le Chili du Général Pinochet, où furent privatisées maintes industries ainsi que les régimes de retraites. Il inspira Margaret Thatcher et Ronald Reagan et leurs politiques de coupes dans les budgets sociaux destinées à baisser les impôts « confiscatoires » de l’État keynésien qui avait dominé jusque dans les années 70. Le but était de revenir aux sources, faire fleurir l’esprit d’initiative, et donc créer des richesses, condition nécessaire à la prospérité de tous.

Bernanke vs Krugman

Quand le marché s’écroula en 2008 après la faillite de Lehman Brothers, le Président de la Federal Reserve, Ben Bernanke, disciple de Milton Friedman et spécialiste du krach de 1929, se décida à mettre en œuvre grandeur nature les théories de son mentor. Il mit en place une politique dite de Quantitative Easing (rachat/ mise en dépôt des CDO et autres RMBS contre des crédits illimités à zéro pour cent…) qui vint compléter le gigantesque soutient à la finance de 770 milliards de dollars décidé par Hank Paulson et voté in-extrémis au congrès.

Paul Krugman, économiste keynésien, cru, lui, le moment venu, de sortir des politiques mises en oeuvre depuis Reagan et qui avaient abouti au même résultat que 80 ans auparavant, prônant une autre approche faite de nouvelles régulations et d’un plan de relance massif avec reconversion de l’économie aux impératifs écologiques. Il était sûr que l’élection d’un jeune président Démocrate allait faciliter ce basculement.

Après tout, la télévision, reprise en coeur par l’opinion, n’arrêtaient-elles pas de parler d’un nouveau Roosevelt ?

Fin de la première partie

Mardi 10 mars 2009, Canary Warf, Londres. 8 heures 15 du matin. Sandrine descend de la DLR aux couleurs des Jeux Olympiques de 2012. Il fait froid et le ciel est lourd, gris et bas comme il sait l’être à Londres en hiver. Cette année, il semble interminable. Tout à l’air gelé, en arrêt. Elle entre dans le Tesco Express comme elle a pris l’habitude de le faire tous les matins, s’achète Libération, un sandwich et un jus d’orange frais. Deux Américains discutent devant la caisse rapide, ils la laissent passer. Elle tend son panier à la jeune caissière indienne, sort sa carte Tesco.

Elle surprend la conversation des deux hommes en costume gris. Elle a entendu ça hier soir avant de se coucher, elle aussi. Le Dow Jones est passé sous les 6550 points, et personne ne sait plus trop quand cela va s’arrêter. Barack Obama ne parvient pas à s’imposer face à un Parti Républicain décidé a l’empêcher de gouverner par tous les moyens. Les démocrates, eux, veulent surtout que le plan de relance finance cette reconversion de l’économie que promeut la « gauche » du parti. Ils ne veulent pas des baisses d’impôts. Sandrine ne sait pas trop quoi en penser. En fait, elle est plutôt pour les baisses d’impôts car ça récompense les gens qui font des efforts, et contre les plans de relance qui entretiennent l’assistanat, mais désormais, elle ne sait plus trop.

Elle a peur de perdre son emploi, aussi, comme plus de 100.000 autres depuis un an dans la finance, à Londres. Ici, trois banques ont été nationalisées, et le gouvernement a injecté des centaines de milliards de livres pour éviter que ça ne s’écroule: la bulle immobilière était bel et bien une réalité ici aussi. Et on a acheté beaucoup de CDO aux USA. Dans sa banque, aucun contrat d’intérimaire ni de contractuel n’a été prolongé, les bonus ont été gelés. Alors, si un plan de relance pouvait lui permettre de tenir le temps qu’il faut, le temps que ça reparte, elle ne serait pas contre. Et puis Obama veut faire la Sécurité sociale, et ça, elle est pour. Elle aimerait que les modérés des deux partis s’entendent, là-bas, et que ça reparte enfin. Elle a un master de l’Université de Dauphine, mais en fait, comme plus de 95% des autres dans le métier, elle ne sait pas trop comment ça marche, en global. Ses professeurs lui ont enseigné la possibilité d’une régulation des marchés par les marchés eux-mêmes, et ça avait l’air de bien marcher jusqu’ici. Le socialisme, Keynes, « tout ça », elle est plutôt contre car ça entretient l’assistanat en faisant exploser les déficits.

Elle descend l’escalier mécanique et rejoint la grande esplanade en mangeant son sandwich. Peter et Andrew sont là qui l’attendent, comme ils en ont pris l’habitude depuis quelques mois maintenant. Andrew a été muté au Forex, le marché des devises: les CDS se sont écroulées, on n’avait plus besoin de lui.

— La bourse américaine a crevé le planché, hier, vous avez vu ça ?

— Ouais… Le VIX a monté en flèche, certains voient maintenant le Dow à 4000 dans un mois…

— J’ai lu ça, sur Zero Hedge.

— Ca fait vingt ans que les keynésiens bousillent tout avec leurs bulles et leurs dépenses.

— Mais Bush…

— Ils sont tous pareils, Bush comme Obama ! Tout pour Goldman Sachs. Regarde, Geitner, un ancien de Goldman. Comme Pawlson. Et Bernanke, le roi des keynésiens, avec sa planche à dollars. Y’en a pas un qui aura le courage de couper les budgets un bon coup, privatiser tous ces trucs qui servent à rien, et baisser les impôts un bon coup !

— T’es pas un peu radical ?

— C’est votre truc, à vous Français. Regardez dans quelle merde vous êtes depuis 20 ans.

— Ouais, ben c’est pas mieux chez vous maintenant… T’en penses quoi, Andrew ?

— Il nous faudrait Thatcher, pour couper les branches pourries ! Et puis il y a trop de gens qui profitent du système. Regarde le NHS, c’est plein d’assistés. Il faut responsabiliser les gens.

— Tiens, pour le coup, je suis d’accord. Obama va donner de la thune aux fainéants et le déficit va exploser. C’est pas pour ça qu’on a voté pour lui.

— C’est pour quoi alors ?

— La protection sociale et le Cap and Trade. Et puis aussi arrêter la guerre, mais putain, avec son plan de relance et Bernanke, il va tout saloper. Je pense pas que c’est un gauchiste (« liberal »), mais il se laisse mener par les keynésiens.

— C’est pareil avec Brown. Tout ce déficit, franchement, il y a un moment, va bien falloir s’arrêter. Et vous avez vu, les bourses, ça résout rien…

Melissa

Melissa n’en démord pas. Le budget de relance préparé par l’administration Obama la met en colère.

— Mais il est où, Keynes, là-dedans, hein ? Il est où ? Ce connard de Geitner nous fait la même politique que Bush avant, et que Clinton avant, et que Reagan avant. C’est quoi, ces putains de baisses d’impôts. Sur les 700 milliards du plan de relance (« stimulus Bill »), il y a seulement 120 milliards pour des infrastructures. Et tout le reste, c’est pour les banques ou les baisses d’impôts! Il est où Keynes, là-dedans, hein ? Les gens, ils vont trouver du travail comment, avec ça, hein ? Et ce déficit, qui c’est qui va le payer, hein ? J’ai pas voté pour ça, j’ai pas fait campagne pour ça. Vous devez refuser ce budget.

— Madame… Je comprends votre déception, mais à Washington, il faut composer. On veut passer la réforme de la santé, ça va être difficile, on ne peut pas attaquer de front, comme ça…

L’audience s’est un peu agitée quand le député (« congressman ») a dit que c’était comme ça, à Washington.

— Mais on a voté pour Obama pour rompre avec ce Washington là !

L’assistance applaudit. Le député est visiblement gêné.

— Je comprends votre impatience…

— Non, vous ne comprenez pas ! Ce n’est pas « mon » impatience, c’est celle des centaines de milliers de travailleurs pauvres qui ont perdu leur travail, c’est celle des femmes seules élevant leurs enfants et dont l’allocation de chômage est prise en otage par les députés républicains qui ne veulent pas la reconduire, c’est…

— Je sais, je sais… Mais dans ce plan de relance, il y a aussi des crédits pour sauver l’industrie automobile ! Il y a des crédits pour aider les banques à proposer des nouveaux crédits à de meilleurs taux pour ceux qui ont des difficultés, il y a…

Une voix venant du fond de la salle, une petite femme assez forte, le coupe dans son élan.

— Et moi, hein ? Qui va me la rendre, ma maison, ils m’ont expulsée, on vit chez des parents qui nous hébergent dans leur maison. On est 11 dans leur petite maison, j’ai perdu mon travail de caissière, mon mari prenait des médicaments, mais comme j’ai perdu mon assurance, il a dû arrêter. Comment je fais, moi ?

New New Deal

Des témoignages comme ça, Melissa en entend tous les jours.

Elle promeut l’idée d’un « nouveau New Deal », un plan de relance global qui serait principalement axé sur des investissements, une augmentation des budgets de l’éducation et de la santé, qui incluerait la protection sociale et qui serait financé par le retrait des troupes d’Iraq et d’Afghanistan ainsi que la fin des baisses d’impôts décidées sous l’administration Bush. Elle anime un blog avec plusieurs amis à ce sujet.

Le New Deal, elle connait bien: diplômée de Princeton, elle a suivi les cours de Paul Krugman. Elle a grandi dans un quartier défavorisé de Baltimore qu’elle a vu se dégrader lentement d’année en année. Elle a vu les dealers arriver, le voisinage changer, les gangs s’installer: pour elle, Ronald Reagan, la révolution conservatrice, ce fut essentiellement cela. Ses parents gardaient une sorte de culte pour ce qu’ils appelaient vaguement « avant », quand il y avait des politiques sociales, des logements abordables, du travail et une conscience politique dans les quartiers afro-américains. Très tôt, Melissa s’est intéressée à cet avant, et elle a découvert le New Deal. Elle a donc travaillé dur à l’école, et elle est parvenue à rentrer à la prestigieuse Université de Princeton. Très vite, elle a senti des divergences entre elle et ses professeurs, mais cela l’a encouragée à travailler encore plus, car au delà des divergences, elle sait que les ennemis sont du côté de Milton Friedman qui ont réécrit l’histoire, en transformant l’expérience du New Deal et ses ambitions sociales, les décrivant comme une machine à faire des dettes.

Rien ne la met plus en rage que ces journalistes qui qualifient les baisses d’impôts et les déficits des l’administration Bush et Reagan de « keynésiennes », car elle, elle sait, elle l’a vu, elle l’a vécu, la contrepartie de ces politiques menées depuis trente ans a toujours été plus de pauvreté et de chômage, plus de précarité, moins de droits syndicaux, des salaires toujours plus bas avec des conditions de travail toujours plus difficiles, et des dettes, toujours plus de dettes, pour la maison, pour la santé, pour les études quand avant, comme disent ses parents, on trouvait à se loger, il y avait du travail payé décemment, des syndicats plus forts, et des aides sociales. Ce n’était pas parfait, et elle sait que Roosevelt est mort avant d’avoir pu créer LE système de protection sociale qui aurait parachevé, à ses dires, l’oeuvre accomplie à partir de 1933. Elle s’était jurée, donc, de mener la guerre contre les falsificateurs qui, de sites internet en vidéos YouTube et en livres, véhiculent l’idée que Keynes est le vrai responsable de l’endettement et des déficits, quand derrière ces discours il s’agit avant tout d’une gigantesque entreprise de redistribution à l’envers, comme ce sauvetage sans condition des banques après qu’elles aient speculé et que leurs actionnaires aient reçu pendant des années des dizaines de milliards de dividendes eux, de moins en moins taxés. Hier soir, elle a regardé une video sur YouTube, justement, qui disait que le « bail out », ce soutien aux banques, était keynésien. Ça l’a mis en rage car le New Deal n’a pas empêché les faillites, il n’a pas subventionné: il a mis en place des allocations de chômage, sans conditions, pour les rendre supportables. Et voilà qu’après avoir voté un gigantesque plan de soutien aux banques qui ont spéculé ainsi qu’aux industries automobiles qui ont distribué leurs bénéfices aux actionnaires et délocalisé au lieu d’investir aux USA, les membres du congrès chipotent sur une l’extension de l’indemnisation des chômeurs. Et cette politique est taxée de keynésienne. Elle est en colère, aujourd’hui.

Elle reprend la parole.

— Depuis l’enfance, je vois le quartier se dégrader. La drogue, les gangs ont pris possession du territoire et…

— Ne mélangez pas tout, madame, un problème à la fois, la police et…

— Mais c’est pas une question de police ! Ça fait vingt ans que vous dépensez l’argent des services sociaux pour mettre des caméras de surveillance partout ! Mais ça sert à quoi si les jeunes n’ont pas de travail ? Ça sert à quoi si les parents n’ont pas de travail ? Ça sert à quoi si les gens ne savent pas où se loger car après avoir été abusés par des agents immobiliers qui leur ont vendu des maisons à des taux pas possible ils se retrouvent à la rue ? Ça sert à quoi si des gamines de 14 ans se retrouvent enceintes après s’être prostituées pour payer leur drogue ? On ne vous a pas élus pour sauver la finance, on vous a élu pour changer tout ça, pour en finir avec Reagan, et Bush, et même Clinton ! Le résultat de ce budget de relance, c’est que le déficit va exploser, et que personne ne va voir la différence, le chômage va continuer à monter, les écoles vont continuer à se dégrader. Vous devez en finir avec les baisses d’impôts de l’époque Bush, vous devez en finir avec la guerre en Iraq, et vous devez utiliser cet argent pour reconstruire des écoles, des hôpitaux, des ponts, des trains, et subventionner l’achat de panneaux solaires et l’isolation des maison. Ça créera des emplois, plein d’emplois, en améliorant la vie des gens !

Les applaudissements fusent, une voix dans le fond lance, en colère

— Et abrogez Don’t Ask Don’t Tell !

George

George a fini de peindre la grande banderole. Depuis deux semaines, il s’active. Un ancien ami d’école, aujourd’hui propriétaire d’une société d’autocars, l’a contacté. Il vient de signer un gros contrat avec le groupe American for Prosperity, une association destinée à promouvoir la libre entreprise et financée, entre autres, par les frères Koch, milliardaires du charbon et du pétrole. Le groupe est décidé à aider tous ceux qui veulent en finir avec l’emprise de Washington sur la vie économique à s’organiser. Le mois prochain, ils organisent un grand rassemblement pour protester « contre le déficit qui explose » et qui va exploser encore plus, à leurs yeux, depuis que la nouvelle administration démocrate a pris le pouvoir. Ils sont bien décidés à mettre en avant leur ras-le-bol des impôts. Tax Enough Already, TEA Party, don’t treat on me (déjà suffisamment taxé, TEA party, ne me marchez pas dessus).

— Le mois dernier, on leur a mis la pâté, le mois prochain, on va les écrabouiller. Qu’ils l’instaurent, l’état d’urgence, on est prêts !

— Moi, mon garage est blindé, j’ai même de la dynamite. On va lui apprendre, au macaque.

— Et l’aut’ pute à nègres de Pelosy, on va lui faire bouffer, son plan de relance, ha ha ha…

La femme de George arrive.

— Les hommes, j’ai sorti les bières, c’est l’heure de Bill O’Reilly sur FOX.

Fin de la deuxième partie

Melissa et Robert écument le net. Cette année 2009 est décidément une année de guerre. Les sites annonçant la banqueroute des USA et l’instauration de l’état d’urgence se multiplient.

Il y a les sites néo-conservateurs libertariens qui, comme Zero Hedge, popularisent depuis un moment les idées du député (« congressman ») Ron Paul, à savoir que les politiques keynésiennes ruinent la valeur du dollar et que Ben Bernanke et sa planche à billet vont ruiner l’économie. Melissa ne désapprouve pas certains constats sur ce site, notamment que ce « bail out » des banques a d’abord été fait pour sauver Wall Street, mais elle n’est ni d’accord avec l’adjectif de « keynésien » puisque cette politique s’est faite au prix d’un démantèlement du vague État Providence construit au temps du New Deal et que Bernanke est avant tout un disciple de Milton Friedman, ni avec les remèdes proposés par les libertariens qui se traduiraient par la victoire des assurances d’une part et la disparition de l’impôt proportionnel d’autre part.

Le site Zero Hedge, à travers les informations qu’il propose, est donc, à ses yeux, avant tout un site de jeunes petits boursicoteurs qui se sentent floués par la richesse, la réussite, le pouvoir, et donc l’influence des gros boursicoteurs.

Melissa n’aime pas le boursicotage.

Il y a ensuite les allumés d’extrême droite qui, de manière plus ou moins déguisée, en utilisant parfois des arguments de liberals (Alex Jones), le style des prêches religieux et l’appel aux « pères fondateurs » (Glenn Beck) ou la phraséologie du Klan (Rush Limbaugh) gonflent la contestation de l’Amérique petite blanche qui n’accepte pas qu’un Noir soit devenu président.

Alex Jones est un conspirationniste, il diffuse sur YouTube des vidéos sur le 11 septembre, qu’il lie à des sociétés secrètes conduites en sous-main par un groupe très particulier, les Illuminatis, qui tentent de dominer le monde au profit des forces du mal et d’envahisseurs extra-terrestres, réels ou imaginaires, qui leur donneront la vie éternelle. Ses arguments sont souvent repris par les gauches américaines et européennes sans qu’elles ne questionnent le reste de ses théories, imprégnées de racialisme, et plus profondément, alimentées par le vieux fond antisémite occidental.

Glenn Beck, lui, est un mormon, et il est une des stars d’extrême droite sur Fox News, la chaine d’information du groupe Murdoch, magna du néo-conservatisme. Il parle comme on prêche et son utilisation de la Déclaration d’Indépendance est implicitement un encouragement à commettre des actes de violence.

Rush Limbaugh, enfin, c’est l’Amérique raciste plus traditionnelle, la mise en doute régulière des capacités intellectuelles du Président, la rhétorique du racisme noir anti-blanc, l’utilisation des termes de lynchage et de ségrégation dont seraient victimes les blancs et « les vrais américains » depuis l’élection de Barack Obama.

Tous les trois décrivent la nouvelle administration comme communiste, animée d’une volonté de ruiner les USA, font régulièrement des références à l’antéchrist et n’hésitent pas à parler de Barack «Hussein» Obama comme d’un nouvel Hitler.

Au niveau politique, plus que Sarah Palin, qui prépare un livre et sillonne le pays, c’est Michele Bachman que Melissa et Robert ont remarquée, car celle-ci reprend les mêmes expressions, le même vocabulaire haineux, les mêmes métaphores. Michele Bachman voit des Musulmans partout, parle d’un agenda homosexuel, compare les impôts à une spoliation, et ramène souvent tout cela à ses convictions religieuses.

Le « socialisme » est responsable

Melissa commence à comprendre ce que font les conservateurs.

Ils vont faire porter la responsabilité de la débâcle financière à l’état et au « socialisme », en focalisant toute l’attention sur la dette: l’explosion des déficits, sous le double effet des chutes spectaculaires de rentrées fiscales consécutives à la récession et des plans de sauvetage des banques, puis la mise en œuvre de plans de relance leur fournit l’illustration qu’ils attendaient. Leurs arguments, ceux des Chicago Boys, sont prêts, ils dominent la pensée économique depuis trente ans. Les Keynésiens ne sont pas prêts, la gauche (the liberals) non plus, leurs arguments discordent, ils sont compliqués et confus. Les liberals s’étaient fortement investis contre la guerre en Iraq. Pas au néo-conservatisme économique, car ils pensaient que l’une conduirait à l’autre. Automatiquement.

L’écroulement financier les a dissipés, ils n’ont pas vu que les libertariens qui, eux aussi, avaient fait campagne contre la guerre, avaient déjà bien nourri leur pensée économique, celle d’un retour à l’Amérique d’avant le New Deal et ses lois sociales, d’avant les lois anti-discriminations, au temps de l’étalon or, avant le syndicalisme.

Et Obama n’a rien compris. La bataille pour la réforme de la santé s’annonce difficile.

Georges

Georges hurle dans le grand cône jaune qui lui sert de mégaphone. À ses côtés, ses amis brandissent des pancartes. L’une d’elle représente Barack Obama avec une petite moustache, comme celle d’Adolphe Hitler. Une autre, confectionnée à la main, représente le même en ligne de mire, avec le message « Shoot Hussein ». Ou une autre, « Born in Africa ». Une foule de plus de 200 personnes, vociférant des slogans, certains arborant des sacs de thé, quelques uns visiblement armés, attendent la députée.

— Nous ne paierons pas pour les avortements des assistés. Nous ne paierons pas pour les fainéants qui s’achètent des maisons sans travailler. Nous ne paierons pas pour les voyous sans papiers qui viennent ruiner l’Amérique en complotant contre elle. Nous ne paierons pas pour les hordes islamiques qui infiltrent le pays en faisant des enfants qui tueront nos enfants. Don’t treat on me!

La foule hurle.

Une voiture arrive, la police tente de la séparer de la foule haineuse.

Nancy Pelosi, Présidente de l’assemblée (Congress), est venue dialoguer avec la base démocrate comme tous les autres élus le font chaque année. Mais cette année, les actes de violence se multiplient, les menaces aussi. Hier, à Seattle, le député démocrate a du quitter la salle précipitamment après qu’une foule furieuse ait perturbé la réunion, empêchant les simples électeurs de s’exprimer, d’interroger leur député.

Le groupe American for Prosperity transporte les militants des Tea Party d’états en états, des troupes venant renforcer les troupes locales et donnant une impression de mouvement important, spontané et populaire. La venue de Nancy Pelosi, ici, a été préparée minutieusement.

Le but de la manifestation est de l’empêcher de parler, de multiplier les prises de paroles bruyantes afin de marteler l’argumentaire envoyé à chaque militant. Dedans, il y a un argument qui commence à prendre: la réforme de la santé autorisera non seulement l’euthanasie, mais la promouvra et la remboursera. Qu’importe que ce soit vrai ou faux, ça marche, et dans l’opinion, des gens commencent à se poser la question.

Nancy Pelosi sort. Son sourire est figé, elle regarde alentours et voit les affiches avec Hitler-Obama, celles avec un singe en ligne de mire, celles avec « Don’t kill grand’ma », et plus loin les autobus affrétés par American for Prosperity aux couleurs du Tea Party, avec leur grande main stylisée dessinée sur le côté. Elle est terrorisée mais tâche de ne pas le montrer.

— Putain!

— Avorteuse!

— Communiste!

— Salope!

— Négresse!

Les insultes fusent, elle s’engouffre dans la salle où la réunion publique de bilan de mandat du député local est organisée. Elle retrouve les mêmes regards hostiles, elle comprend que c’est cuit.

Comme à Seattle, comme à Denver, comme partout ailleurs, les Tea Party vont tenir le micro et imposer leur narration. Elle en veut au Président de ne pas la soutenir un peu plus, de donner des gages aux démocrates conservateurs, les Blue Dogs, qui ne sont pas de chauds partisans d’un système public de santé qui viendrait en complément, sur une base volontaire, au système privé actuel, la « public option » du président. Elle serait, elle, pour une généralisation de Medicare (programme d’assurance médicale réservé aux personnes âgées de plus de 65 ans créé en 1964 par le président Démocrate Lyndon B. Johnson) et le payeur unique (un seul assuré pour toute une famille), comme en Europe.

Un système à l’européenne

Beaucoup de démocrates penchent pour cette solution, mais le président estime que pour éviter l’échec de Hilary Clinton, proposer une simple « option » de type public serait un progrès considérable dans cette direction. Hélas, cette option a été dès le départ un concept flou (beaucoup pensent qu’il eut été plus clair de parler d’un accès possible au Medicare, très populaire), et le Parti Républicain s’y est engouffré. Des démocrates, les Blue Dogs, ont alors voulu modérer encore plus la proposition, certains allant même jusqu’à suggérer que ce soient les assurances privées elles-mêmes qui gèrent l’option, lui privant, de fait, tout caractère public.

Face à cela, d’autres démocrates sont, eux, allés dans le sens maximal en réclamant le démantèlement des monopoles des assurances dans les états ainsi qu’un super Medicare et le payeur unique, menaçant de ne voter rien d’autre.

Son rôle, en tant que présidente du Congrès, est de veiller à l’unité des troupes démocrates. Elle y tient car elle a son propre agenda, de l’abrogation de « Don’t Ask Don’t Tell » à une législation destinée à protéger les femmes contre différents types de discriminations.

Elle est la bête noire du Tea Party, elle incarne ce « socialisme » honni en leurs rangs.

Elle aimerait également mettre fin aux baisses d’impôts de l’époque Bush.

Son problème est du côté du sénat, où la majorité Démocrate qui domine par 59 voix contre 41, se heurte à une sorte de tradition, le filibuster, celle de pouvoir être censurée par un vote de 40 sénateurs sur n’importe quel sujet.

Les Républicains bloquent tout, poussés en ce sens par une base fanatisée par le Tea Party et Fox News. Quasiment aucun texte qu’elle a fait adopter au Congres n’a été adopté au Sénat. Le système est bloqué. Elle craint que cela ne pousse les Blue Dogs à modérer encore plus le texte sur la réforme de la santé.

Elle s’assied à côté de son jeune collègue démocrate. Au fond de la salle, un homme hurle « Don’t Kill Grand’ma! », est pris à parti par d’autres hommes et deux vigiles, les caméras de télévisions filment ce moment juteux qui rompt avec le ronron estival. Elle a compris qu’une fois encore, les médias parleront de foule mécontente et d’euthanasie des vieux.

Nancy Pelosi est une parlementaire, elle est la présidente du Congrès, elle a mangé beaucoup de couleuvres, fait beaucoup de compromis. Elle a gardé aussi quelques réflexes de militante. Elle évalue la foule hostile à une vingtaine de personnes, elle constate que les gens « normaux » avec leurs questions, leurs craintes et leurs espoirs, sont les plus nombreux. Elle sait, elle est persuadée que parmi eux, il y en a qui ont les mêmes idées qu’elle.

Nancy Pelosi se lève, elle prend la parole, et elle attaque de front les intérêts financiers et les assureurs qui se cachent derrière le Tea Party.

Début septembre 2009, dans une interview, Jimmy Carter déclare que la hargne dirigée contre le président Obama est une hargne de petits blancs. Il est le seul homme politique à rompre le tabou, que le président évite, lui, soigneusement.

16 octobre 2009. Sandrine, Andrew et quelques collègues sont en train de sabler le champagne au Café Rouge de Canary Wharf, comme à la grande époque. Ils retrouvent Helen, Viray et Patsy, trois anciens employés de Lehman Brothers que leur banque a engagé l’été dernier.

— Aux 10000! 

Tous lèvent leur verre de champagne. Le Dow Jones vient de casser les 10000 points, soit plus de 30% de hausse en 7 mois! Du jamais vu! L’économie américaine semble, elle, sortie d’affaire, les résultats des sociétés sont meilleurs que prévus et on commence à parler de croissance, le spectre d’une rechute s’éloigne. Stewart, un peu éméché, lève son verre.

— Et maintenant, il va falloir remettre de l’ordre. Les déficits, c’est fini! L’assistance, c’est fini! Au boulot, les fainéants!

Tout le monde rit. Une douce brise balaie le Dockland.

Fin de la troisième partie

2010 commence sous de toutes autres auspices que 2009. La croissance économique est de retour. Les pays émergents affichent des taux incroyablement élevés, on y craint même une surchauffe due à l’afflux des capitaux en mal de haut rendement, principalement occidentaux, qui s’y investissent. La Corée fait figure de nouvelle puissance régionale, ses produits s’imposent: automobiles, téléphones mobiles multimédias Androïd, téléviseurs 3D. Le Brésil et la Russie, eux, sont devenus de nouveaux eldorados que l’envolée du prix des matières premières (commodities) enrichit. Le président Lula, converti au libre-échange, a trouvé le moyen d’insérer l’économie du pays dans le commerce mondial et d’utiliser les besoins des pays développés pour moderniser les infrastructures, investir dans l’éducation et la recherche. La pauvreté a fortement reculé et la consommation intérieure favorise désormais un cycle long de croissance auto-entretenue. L’Algérie est, elle, en passe de finir le remboursement de toute sa dette. À la première marche du podium, la Chine, dominant l’ensemble du haut de ses 10% de croissance. Et à la deuxième place, très discrète, craignant presque d’être remarquée, l’Inde et ses 9% de croissance. 

C’est comme si le monde unipolaire acheté à crédit de l’ère Georges Bush avait définitivement disparu sous le poids de ses propres échecs, et si une nouvelle réalité mondiale, avec de nouveaux acteurs, de nouvelles religions, de nouvelles langues et toute une palette de couleurs de peaux et de civilisations l’avaient remplacé.

Marx avait donc parfaitement bien vu les tendances de fond du capitalisme. C’est un système qui ignore les frontières et ainsi, l’Occident a cessé, définitivement d’être le centre du monde.

Si tout semble en apparence revenu à la stabilité, cette nouvelle donne et la facture de la période précédente créent de fait une situation déséquilibrée, un peu comme vers 1910, après la « panique de 1907 » quand, passé le choc boursier, il devint évident qu’à New York, et non plus à Londres battait désormais le pouls de la finance occidentale, et que le Royaume-Uni et la France, les deux vieilles puissances fortement affectées par le krach, allaient devoir désormais compter avec les USA et l’Allemagne, cette dernière produisant en plus un acier de meilleur qualité et bien moins cher.

La fin 2009 et le début de l’année connaissent une véritable débauche éditoriale de livres sur « la crise ». On accuse ici les crédits dérivés, on célèbre là «La revanche du Maitre» dans un essai sur Keynes. Au milieu de cette avalanche de livres relativement inintéressants et tous consacré au « Comment-on-en-est-arrivé-là », l’un d’eux détonne et passe d’abord assez inaperçu.

Le livre, édité par les Presses Universitaires de Princeton, est en fait un colossal travail d’histoire de la finance, entamé de nombreuses années auparavant, mais qui éclaire sous un jour nouveau, et de façon totalement involontaire, la situation actuelle.

Son titre est une véritable provocation à la communauté des économistes et des financiers. This Time is Different. Cette fois, c’est diffèrent. L’ouvrage s’emploie, bien entendu, à démontrer que « We have been here before », qu’on est déjà passé par là. Il compile, sans donner ni conclusion, ni recommandation, une histoire des crises financières depuis 700 ans. Mieux, lorsque cela est possible, il présente les données sur les crises financières qui ont secoué les mondes non-européens, une première dans un seul ouvrage. S’il ne conclut pas sur des solutions, le diagnostic est implacable.

Les gouvernements tendent parfois à encourager certains débordements (guerres, spéculations) dont les répercussions, quand la fortune tourne, restent invariables. Une explosion de la dette. Pire, très souvent, et pour des raisons que l’ouvrage ne détaille pas car ce n’est pas son but, ils tentent de sauver les spéculateurs privés afin de sauver ce qui peut être sauvé de leur économie, et se trouvent ainsi acculés à faire défaut sur leur propre dette.

De cette étude, il ressort que les pires krachs possibles ne sont pas les krachs sur actions, mais les krachs sur les biens mobiliers et immobiliers dans un contexte d’expansion du crédit. Il en ressort ainsi que bien avant le krach de 1929, un véritable boom de l’immobilier avait saisi les grandes villes américaines, mais que les prix, puis la production avaient atteint leur plateau en 1927, avant de commencer baisser en 1928, et que par ailleurs dans les campagnes, on hypothéquait ses biens pour se moderniser. L’exemple Japonais est bien entendu analysé, puisque l’envolée de la bourse était en fait alimenté par la gigantesque bulle immobilière sur laquelle les particuliers et les banques montaient des hypothèques afin d’investir en bourse ou acheter d’autres biens immobiliers à crédit, les hypothéquer et ainsi de suite…

La faillite de Dubaï, demandant un rééchelonnement de sa dette après des années de spéculation dans cette destination typique de la hype nouveau riche thatchéro-reaganienne des années 2000, avec ses îles artificielles pour nouveaux riches nourris aux baisses d’impôts en jeans griffés, au moment où l’Islande, autre paradis de la dérégulation et de la hype, passe sous perfusion financière, recevant des fonds de la Russie, de la Chine et du Koweït afin que la faillite de son système financier vérolé de CDO et autres MBS et désormais nationalisé ne fasse exploser la finance internationale, sont la toile de fond économique lors de la parution de l’ouvrage.

Cette actualité chaude sur le front de la dette des états vaut aux deux universitaires de nombreuses interviews. BloombergTV, le Financial Times, CNBC, tout le monde veut avoir leur éclairage. Bien qu’ils insistent sur le volume impressionnant de dettes privées et pourries détenues par les banques, ce qui intéresse les journalistes, peut être sous la pression idéologique du Tea Party, est le volume du déficit public américain.

Qu’importe si Bloomberg publie par ailleurs une estimation de 3 à 5 millions crédits Teaser à être réinitialisés d’ici 2013, et qu’importe si les biens hypothécaires formant le sous-jacent de pléthores de dérivés ont déjà perdu 50% de leur valeur ou plus en Floride ou en Californie. Qu’importe si les banques, désormais propriétaires de fait de millions de maisons vidées de leur propriétaires retiennent ces maisons et ne les mettent pas sur le marché pour éviter, et l’inscription de la perte dans leurs comptes, et une chute encore plus dramatique de l’immobilier, désormais placé sous perfusion. Et qu’importe si cet état de fait explique l’agonie de la reprise économique, les banques étant dans l’incapacité de prêter aux petites entreprises, aux commerces.

Qu’importe. Le débat sur la dette est lancé.

Stewart

Mai 2010. Stewart est ravi. David Cameron sera vraisemblablement le nouveau premier ministre Britannique. Le Liberal-Democrat Party devra manger son chapeau et accepter les conditions du premier ministre. À savoir, des réductions de budgets drastiques, notamment dans le National Health Service, cette trappe à assistanat imposée par les marxistes et les keynésiens après la guerre. Il referme son Evening Standart, le jette sur la banquette à côté de lui avec le gobelet de cappuccino Café Costa. Une vieille dame assise en face relève le visage et tourne la tête, l’évitant soigneusement et manifestant ainsi sa réprobation pour le manque manifeste de manières. Stewart s’en moque, c’est un rebel. 4 ans qu’il travaille pour LaBank.

Il sort du wagon et court dans l’un des escaliers gigantesques de la station Canary Warf sur la Jubilee Line. Il fait biper son pass et retrouve Peter. Autour d’eux, la foule s’agite. Ils montent l’un des grands escaliers mécaniques qui conduit à la grande place au pied de la doyenne, LA Canary Warf, surmontée de sa pyramide qui éclairant Dockland la nuit, définissant de fait sa domination sur ce quartier dévolu aux affaires et habité principalement par les classes moyennes thachéro-blairiennes.

Ils retrouvent Sandrine. Elle aussi, est heureuse. Elle aime bien Cameron et trouve sa femme vraiment humaine, généreuse. Et puis récemment, c’est Stewart qui l’avait noté, elles portaient, le même jour, la même petite robe légère. Ça avait créé un lien virtuel.

— Félicitations, Stewart!

— J’ai jamais perdu, c’est pas maintenant que ça va commencer.

Il porte un nouveau costume qu’il a acheté chez un tailleur de l’ouest, pas très loin de la Wallace. Avec le bonus de 30.000 livres qu’il a reçu, il ne voulait pas se gêner. Bleu sombre à rayures grises, la veste assez cintrée et les poches en biais, une doublure jaune très vive. Il a sa cravate vintage préférée, la jaune à reliefs mat à très fins motifs « déchirés » rouges-orangés, Paul Smith, une chemise blanche faite sur mesure. Et ses vieilles Greenson noires un peu abimées, les premières qu’il ait achetées, avec son premier salaire.

Il vivait alors encore « à la maison ». Sa mère l’avait un peu grondé, mais il avait bien vu le sourire percer dans les reproches. Elle était fière, sa mère.

Elle l’avait élevé seule, dans leur petit trois pièces du quartier de New Cross, au cœur d’une cité HLM construite en retrait de la grande artère qui va à Lewisham, vers le Tesco. Doué pour les mathématiques, il était parvenu à passer assez brillamment ses examens, et, bien que rien ne le prédisposait à travailler dans la finance, Stewart avait trouvé un stage à LaBank, auprès d’un analyste au Middle-Office, et ça avait été la révélation.

Le soir, alors que ses collègues rentraient chez eux, il restait, épluchant les brochures de formation sur les différents produits, prenant des notes. Son manager Andy le testa plusieurs fois dans la journée en se montrant assez sec, mais Stewart s’accrochait. Il lui demanda, un jour, de travailler sur le PnL (valorisation quotidienne des positions). Stewart s’en est très bien sorti, et il le recommanda à la DRH. Le marché des dérivés explosait, on était en 2004 et LaBank recrutait. Un marché notamment, les CDS, commençait à s’imposer: il fut immédiatement mis dans la toute petite équipe. Intelligent, il travailla sur les procédures de validations, écrivit quelques macros Excel qui permettaient de simplifier certains calculs. Il se révéla vite être un as du contrôle au moment où les traders, eux, semblaient agir en dehors de tout contrôle. Il devint le manager de cette équipe en 2007. Il fut transféré fin 2008 au Forex, toujours au contrôle.

Il tirait un réel orgueil de son ascension et en 2010, à 27 ans, avec un salaire annuel de 80.000 livres hors prime, il voyait son avenir tout tracé. Par tradition familiale, il avait d’abord été assez Labour, mais désormais, son cœur était résolument Tory, conservateur. Il gardait un petit béguin pour Sandrine qu’il avait rencontrée en 2005 par des amis communs, alors qu’elle travaillait encore pour la Société Générale, à Paris. Ils étaient sortis ensemble quelques temps, mais s’étaient séparés d’un commun accord et étaient restés amis. Elle était finalement rentrée à LaBank fin 2007, aux bureaux parisiens d’abord, et quand elle avait été transférée à Londres, ils avaient pris l’habitude de se retrouver tous les matins.

Il caressait parfois un très vague espoir, qu’un jour, peut être…

Il l’aimait bien, sa Française.

Dans l’immense plateau aux murs vitrés dominant sur le Dockland que les traders entourés de leurs quatre écrans partagent avec les équipes de Middle Office avec leurs deux écrans, l’ambiance est excellente. Ici, les supporters du Labour ont cette année été très discrets.

Cette année, on a voté pour la réduction des déficits et les coupes dans les « coûteux » et « inutiles » programmes sociaux du gouvernement Labour. On a voté pour « mettre fin à l’assistanat ». On a voté Tory.

Pablo

Pablo valide la mise à jour.

Depuis six mois, il a trouvé un travail quelconque dans un bureau, à New York. C’est Melissa qui l’a mise en relation. Il loge chez deux jeunes qui ont acheté un appartement il y a 5 ans mais qui, ayant des problèmes avec le remboursement de leur crédit, en louent une partie. C’est un peu bruyant, mais il a décidé de vivre la vie comme elle se présentait. Le soir, il se précipite à la maison et c’est là que commence son vrai travail.

Il a repris la gestion du blog de Melissa.

En fait, il a totalement repensé l’interface: il s’est formé lui-même à tous les langages du net, à Flash, au html5, et il lui a proposé de se s’occuper de son blog politique. Il s’est jeté dans tout cela alors qu’il habitait encore à Baltimore, travaillant à mi-temps dans un fast-food. Un jour, il avait dit à Melissa et Roger qu’il voulait leur rendre d’« avoir été là », un jour où, au bout du rouleau après avoir été licencié de Fantastic Homes Real Estate, après avoir erré d’états en états, il avait échoué, à moitié drogué et ivre, dans un bar de Baltimore. Il avait regardé le petit groupe de supporters d’Obama, et puis il s’était mis à pleurer en écoutant leur enthousiasme. Melissa et Roger l’avaient d’abord pris pour un malfrat, avec ses vêtements sales, ses lunettes Dior et sa BMW, et puis ils avaient fini par sympathiser.

Le site est maintenant totalement méconnaissable. Melissa et d’autres jeunes économistes de gauche, néo-keynésiens, y écrivent de violents réquisitoires contre le consensus social et politique, évitant autant que possible d’attaquer le Président Obama, non pas parce qu’ils le soutiennent, mais pour ne pas rajouter à l’ambiance délétère qui domine. En revanche, ils promeuvent une autre façon de penser l’économie et le lien qu’elle entretient avec le politique, renouant avec un discours progressiste qui avait disparu. Parmi eux, un jeune marxiste de l’Université de Berkeley, un peu allumé, qui n’a accepté de les rejoindre que s’il pouvait avoir le droit de dire ce qu’il voulait. Certains articles sont repris sur le HuffPost.

Pablo s’amuse à lire ces articles, ces analyses. Il ne comprend pas toujours tout, mais il partage avec eux, il l’a vécu, un profond scepticisme envers le système livré à lui même, l’envie d’une vraie protection sociale pour tous. Et puis tous ces républicains racistes, comme Michele Bachman ou Sharen Angle

Alors qu’il a les yeux rivés sur les informations financières, il voit soudain l’action General Electric décrocher de 10, puis 11, puis 12%… Il va sur Bloomberg, et il voit alors le Dow Jones plonger de plus de 5%, puis 6%, puis 7%… Mais que se passe t-il?

Fin de la quatrième partie

Depuis que les CDO ont commencé à décrocher en 2006, au même moment où un certain nombre de Cassandre hurlaient dans le désert que nos économies allaient dans le mur suite à l’éclatement de la bulle immobilière et à la surabondance de crédits, une suspicion a commencé à planer autour des activités de certaines banques et de certaines pratiques.  

Ainsi, les Special Vehicule Purpose (SPV), entités juridiques destinées à prendre la totalité du risque contrepartie et ainsi sortir certaines créances du bilan comptable des banques pour masquer des pertes, sortir des actifs à l’origine ou à la valeur douteuse, réaliser à partir de ceux-ci des opérations risquées, et/ou faciliter l’évasion fiscale, le tout généralement domicilié aux Iles Caïman. En 2009, grâce à cette pratique comptable et malgré des profits colossaux, Goldman Sach ne fut quasiment pas imposée.

Ainsi le TARP, ce programme de 770 milliards de dollars destiné à soutenir le secteur financier, ainsi que le Quantitative Easing, ce rachat massif par la Federal Reserve de CDO, de ABS et de MBS à la valeur douteuse et la toxicité évidente (très fort risque de faillite globale du produit, avec impossibilité à retrouver la somme investie), en contrepartie de lignes de crédit quasiment illimités à zéro pour cent, initié par Ben Bernanke afin de mettre en pratique les analyses de Milton Friedman sur le krach de 1929 (pour qui la déflation aurait résulté d’une insuffisance de liquidités et non d’une quelconque crise, donc de décisions erronées), ont suscité de réelles interrogations.

Tout d’abord, les auditions pratiquées par le Congrès US pour essayer de comprendre ce qui s’était passé ont donné lieu à des échanges surréalistes, où la responsable des opérations de contrôle comptables à la FED, entourée de ses avocats, étalait son ignorance face au démocrate Alan Grayson sur le montant exact, que Bloomberg estimait à 9 trilliards de dollars, ainsi versés aux banques. Les blogosphère libertariennes (néo-conservatrices, Tea Party) et keynésiennes (de gauche) ont hurlé au détournement de fond et aux gangsters dans une indifférence générale.

Ensuite, il y a eu très vite des questions quand à l’affectation de ces lignes de crédits de montants colossaux à la traçabilité douteuse. L’envolée des bourses asiatiques à partir de la seconde moitié de l’année 2009, a alimenté cette suspicion, au moment où, aux USA, les mêmes banques qui affichaient désormais d’incroyables profits augmentaient les taux d’intérêts des cartes de crédit et se refusaient toujours à aider les petites entreprises. Certains économistes ont assuré qu’une grande partie était investie à l’étranger, et ne servait en rien à aider les banques à prêter et ranimer l’économie américaine.

Quand Pablo, ce jour de mai 2010, découvre la chute soudaine de la bourse, son premier réflexe est de penser que ce sont les doutes sur le montant réel du déficit budgétaire grec.

Le gouvernement du nouveau premier ministre socialiste Papandréou a en effet découvert que la comptabilité du pays réalisée par les conservateurs, ces dix dernières années, était entièrement falsifiée grâce à des swaps et différents jeux d’écriture comptables réalisés avec l’aide de la banque américaine Goldman Sachs.

En annonçant cette découverte, le socialiste espérait rassurer les marchés financiers. Il annonça un programme d’ajustement budgétaire principalement axé sur le rognage de niches fiscales clientélistes.

Les riches commencèrent à sortir leurs capitaux, et le financement du déficit public devint un motif d’inquiétude. Le premier ministre prit quelques décisions impopulaires en exhortant l’Europe de l’aider, ce que cette dernière se refusa à faire, estimant, comme Madame Lagarde, ministre française de l’économie, qu’il s’agissait d’une problème intérieur. Des manifestions monstres et des troubles traversèrent Athènes.

En mai 2010, on en est là.

Le plongeon de Wall Street s’amplifie de seconde en seconde. Pablo met alors CNBC et voit le commentateur financier vedette Jim Cramer en mode panique, hésitant entre le désir de dire aux gens d’acheter, car les prix deviennent ridiculement bas sur quelques titres, et un énorme doute. Wall Street continue sa plongée. 9% désormais, et ça ne semble pas s’arrêter. Les bourses européennes se mettent à décrocher. Une réelle panique saisit le plateau de télévision. Le cœur de Pablo se met à battre, c’est une abdication du marché, vient de dire Jim Cramer. On évoque Lehman, on redoute un écroulement total, on approche 10% de pertes en quelques minutes, du jamais vu.

Et puis soudain, ça remonte. Inexplicablement. Tout cela a duré quelques minutes, dont un plongeon radical sur quelques titres pendant deux minutes.

Wall Street vient, officiellement, de connaitre son premier Flash Krash. Les jours qui suivent, tout le monde essaie d’analyser ce qui s’est passé. Et c’est la consternation quand on découvre que les grandes banques comme JP Morgan Chase (promoteur de la CDS) et Goldman Sachs, ont développé de nouvelles techniques de trading : le High Frequency Trading.

High Speed Trading

Depuis plusieurs années, les grandes banques proposaient leurs services sur du High Speed Trading, grâce à l’utilisation de la fibre optique et des connections ultra-haut débit. Les traders à Londres ou Paris pouvaient donc très rapidement passer un ordre d’achat ou de vente, le valider, le tout était transmis en quelques millièmes de secondes aux puissants serveurs localisés juste à côté des serveurs de Wall Street où depuis que ce système a été mis en place, le prix du mètre carré atteint des sommets vertigineux.

Mais désormais, l’innovation de la vitesse de transmission est doublée de la vitesse de passage d’ordre lui-même.

À l’aide d’algorithmes puissants, les traders définissent des scénarios d’achats et de vente dans des canaux d’évolution extrêmement réduits dont ils modèlent des scénarios d’évolution. On peut ainsi acheter et vendre le même titre 1000 fois, deux mille fois, trois mille fois dans la même journée, en réalisant de micro-plus values qui, additionnées, donnent de juteuses plus values.

Beaucoup suspectent que la hausse des bourses depuis le plus bas de mars 2009 a principalement été réalisée de cette façon, que cette technique a tiré les titres vers le haut en recréant du volume de transaction au moment où toute l’activité était gelée. Beaucoup de volume certes, mais virtuel. Car 3000 transactions d’un même acheteur/vendeurs sur un titre, ça fait beaucoup, mais cela reste, finalement, un seul acheteur vendeur…

La commission d’enquête mise en place par la Security Exchange Commission, le gendarme de la bourse mis en place à l’époque du gouvernement Roosevelt, ouvrit une enquête. Le Flash Krash fut en fait un gigantesque « embouteillage » informatique d’ordres de ventes un jour de baisse normal. On découvrit également qu’il y en avait régulièrement, de l’ordre de quelques secondes, sur une valeur seulement, passant donc inaperçus. Le doute s’installa à Wall Street.

Pablo a halluciné, mais les jours qui suivent, ses amis et lui sont consternés : ils comprennent que non seulement la leçon de 2008 n’a pas été tirée, mais qu’au contraire on a repris de plus belle. Avec l’argent du contribuable. Pour les banques, désormais, c’est risque zéro.

George

Georges et ses amis arrivent à Las Vegas dans le bus affrété par American For Prosperity. La réforme du système de santé est de plus en plus compromise. L’option publique a été abandonnée. Désormais, ce seront les assurances privées qui se chargeront de cette sorte d’assurance universelle. Elles ne pourront toutefois exclure personne, ni en cas de maladie pré-existante à la signature du contrat, ni en cas d’antécédents de santé, comme elles le font. Elles devront couvrir les opérations, les traitements lourds et ne pas discuter leur nécessité comme elles ont tendance à le faire en radiant des gens trop malades. Elle devront consacrer 85% des cotisations à leurs souscripteurs et donc réduire leurs frais et la distribution des dividendes. En échange, le gouvernement fournira une incitation fiscale pour permettre à chacun, individu comme entreprise, de souscrire. Mais même cela, les républicains et les Tea Party n’en veulent pas.

Les assurances déversent des milliards en publicité contre « Obamacare », relayant les attaques du parti républicain, lui même calquant son opposition et sa rhétorique sur celles des Tea Party. L’une des attaques majeures, au delà de la réforme elle-même, est son coût, ainsi que son impact sur la dette et sur les impôts.

George descend du bus. C’est lui qui va parler au nom de sa délégation à Sharon Angle.

— George, ta perruque!

— Mais arrêtez, oh, je vais pas porter ça!

— Mais si, tu es un patriote, un descendant de Franklin! Tiens, prend aussi la déclaration d’indépendance, on postera les photos sur Twitter.

George s’exécute, et soudain, un vertige le prend, il tombe. Son chapeau le protège toutefois.

— George, ça va?

Il est engourdi. Il entend les voix comme à travers du coton. Il s’évanouit. Il se réveille dans une chambre blanche, sa femme à ses côtés. Elle a les yeux rouges, le teint blême.

— Ça va?

Il n’arrive pas à parler. Il est comme assommé. Il tourne la tête et voit un grand bouquet de fleurs. Une carte signée par Sharon Angle dépasse. Il esquisse un sourire.

— Il va falloir que tu sois opéré. C’est un cancer…

Georges a entendu le mot comme dans un rêve.

— Comme ton père. La prostate.

George revoit son père l’espace d’un instant.

— Le docteur a faxé la demande à Health Mutual, on attend la réponse. Mais le docteur dit que tu as 57 ans, ça va bien se passer. J’ai appelé John, il peut s’occuper du garage jusqu’à ton retour. On t’a transporté en ambulance, tu étais dans le coma… Tu te souviens plus, hein…

George ne se souvient de rien. Juste le chapeau sur sa tête, et une terrible impression de lourdeur. Le médecin entre et fait un signe à sa femme. George tourne la tête dans sa direction. Putain, un nègre, qu’il pense.

— Voilà, nous venons de recevoir la réponse de Health Mutual, madame. Et ils ne veulent pas prendre en charge l’opération. Voilà.

— Mais…

— Je suis désolé, madame, ça arrive souvent, vous savez. Le père de votre mari est mort du même cancer, l’assurance considère cela comme un antécédent.

— Mais on a toujours payé… On ne peut pas, je ne sais pas moi…

Elle se tourne vers George, désespérée.

— Je suis désolé, madame. Si la nouvelle loi proposée par le président Obama était en vigueur, votre assurance ne pourrait pas refuser de payer les 6000 dollars, mais pour le moment, ils le peuvent. Pouvez vous payer?

Betty dévisage le docteur. Son visage exprime des sentiments contradictoires, entre haine, désespoir et incrédulité.

— Pourquoi parlez-vous de l’Obamacare? Je ne vous crois pas! On a toujours payé, c’est vous qui avez trafiqué pour ne pas que l’assurance nous rembourse. Je vais les appeler.

— Madame, je ne profite pas de la situation. Croyez-moi… Pouvez-vous payer ?

— Non, euh… Oui… Je vais téléphoner. Laissez nous seuls!

Le docteur se retire.

— Ce macaque a trafiqué quelque chose, il me dit que l’assurance ne veut pas rembourser parce que ton père a eu le même cancer.

George regarde sa femme. Il voit l’expression sur son visage.

— Je vais téléphoner. Reste ici.

L’assurance confirme la décision. La personne au bout du fil lui dit même de ne pas insister car George a fait une fausse déclaration il y a 20 ans en ne déclarant pas le cancer de son père, et que si elle insiste, l’assurance les poursuivra pour avoir fait une fausse déclaration.

C’est elle, qui a rapporté l’antécédent, sans penser à mal, lors de l’admission à l’hôpital.

Vite, trouver 6000 dollars.

La nuit suivante, elle ne trouve pas le sommeil. Levée tôt, elle va à la banque, liquide leurs économies. Elles ont perdu 37% de leur valeur, elle ne sait pas très bien pourquoi, ils avaient toujours suivi les conseils du conseiller et elle entend partout que la bourse a remonté. 4500 dollars. Elle ne veut pas toucher à l’assurance, mais devant le refus du banquier de lui accorder un prêt, « votre époux ne va peut être pas s’en remettre, madame, nous ne pouvons pas prendre ce risque », elle y est bien obligée. Celle-là a perdu 31% de sa valeur. Le conseiller lui dit qu’elle était principalement investie en fonds monétaires, généralement très sûrs, mais que comme on y avait mis des subprimes, la valeur avait fortement baissé. En quittant le banquier, sans vraiment s’en rendre compte, elle constate que la banque a été redécorée à neuf, qu’il y a de nouveaux ordinateurs et de nouveaux bureaux.

Elle pense à leur fils John, qui a perdu son travail chez Ford il y a deux ans et qui travaille avec eux au garage, et qui leur a demandé d’acheter un nouvel ordinateur pour faire la comptabilité, mais l’investissement leur avait semblé superficiel. Trop cher.

Betty n’a pas le temps d’être désespérée. Elle court à l’hôpital et paie la facture. Le docteur a joint une demande d’aide sociale qui pourrait éventuellement prendre en charge 2000 dollars. Il a noté également l’adresse et la date de venue d’une Free Clinic, ces cliniques gratuites basées sur les dons et le bénévolat. Il a laissé un petit mot expliquant que le traitement serait très coûteux, mais qu’il verrait ce qu’il pourrait faire pour lui délivrer un mois de traitement là-bas.

Elle a envie de pleurer. Sauvée par un nègre…

Fin de la cinquième partie

Hier soir, Stewart est allé dans un restaurant vers Bermondsey avec Sandrine. Ensuite, ils ont marché le long de la Tamise jusqu’à la Tate, et puis enfin ils ont pris un cab et sont rentrés ensemble dans le nouvel appartement de Stewart vers Regent Park, pas très loin de la gare de Paddington. Un appartement pas très grand, au deuxième étage, juste deux pièces et 50 mètres carrés, mais dans un Georgian qu’il a acheté aux enchères à l’automne dernier, le jour même où les Républicains reprenaient le contrôle du Congrès aux États Unis. Une aubaine. Les précédents propriétaires avaient l’acheté au prix fort en 2006, avant d’être expropriés quand le mari avait perdu son emploi dans une agence de publicité, en 2009. Retenu près de 2 ans pas la banque, sa vente avait finalement été assez expéditive et le prix bradé, avec une décote de 50 %.

Un grand salon très clair avec une belle hauteur sous plafond, du parquet ancien totalement remis en état, une magnifique cheminée, deux très belles fenêtres donnant sur la rue calme par devant, et une chambre presque aussi grande dans laquelle Stewart avait installé un bureau, deux grandes fenêtres aussi donnant sur le backyard que la vieille propriétaire du rez-de-chaussée entretenait avec soin : des roses, beaucoup de roses.

Sandrine et lui se sont remis ensemble un peu par hasard, après avoir visité la Wallace un matin, puis le musée Sherlock Holmes l’après-midi.

Il s’était toujours promis d’habiter ce quartier, depuis l’enfance, quand il allait se promener avec grand’ma Elisabeth à Selfridges. Elle détestait Harrod’s et préférait la discrétion simple du quartier de Marble Arch, qu’elle trouvait plus « française », avec Hyde Park pas très loin où ils mangeaient tous les deux des sandwiches au jambon et à la Marmite avant de continuer jusque Paddington pour prendre le thé.

Elle avait grandi dans le quartier ouvrier de Whitechapel, à l’est de Londres, fortement touché pendant le Blitz durant lequel elle perdit son père et sa mère, vivant dès lors à droite à gauche, et se retrouvant à 16 ans serveuse dans un pub de Soho qui alors abritait la France-Libre. Un oncle avait un jour raconté à Stewart qu’elle aurait même eu une aventure avec un comédien français qui parlait pour la France-Libre à la BBC, Pierre quelque chose, mais personne ne savait si c’était vrai, ni ne connaissait ce Pierre quelque chose.

Elle était devenue infirmière à partir de 1944 et avait finalement accompagné l’avance des Forces de la Libération en Normandie jusqu’à Paris. C’est là qu’elle avait rencontré celui qui deviendrait le grand-père de Stewart, Anthony, un Londonien du quartier plus middle class de Kennington avec qui elle se maria en 1947.

En effet, dans l’Angleterre « socialiste » de l’Après-guerre gouvernée par Clement Atlee, les rigides verrous des classes sociales caractéristiques de la société britannique s’étaient estompés, avant qu’ils ne commencent à revenir à partir des années 80 sous Margaret Thatcher.

Elle travailla comme sage-femme, puis infirmière pour le NHS (National Health Service, le service de santé nationalisé en 1945 et mis en place après la guerre, procurant une médecine gratuite pour tous et de grande qualité jusqu’à Margaret Thatcher) jusqu’en 1991, Anthony, comme employé d’une compagnie d’assurance, ils eurent trois enfants et vécurent d’abord dans une maison en location vers Bethnal Green avant de s’acheter leur propre maison dans le quartier de Hampstead.

Bien qu’elle fut comme beaucoup de personnes de sa génération une « rouge » acquise aux travaillisme, une fidèle de Tony Ben et de Ken Livingstone, Stewart vouait une véritable admiration pour sa grand-mère qui nourrit en lui le rêve d’une France imaginaire et cultiva ce goût de l’effort propre au travaillisme britannique, cette fierté acquise par le travail.

Il eut immédiatement le coup de foudre pour Sandrine. La rousseur de ses cheveux, ses tâches de rousseur peut être, qui lui donnaient un petit côté écossais. Leur séparation l’avait blessé, mais voilà que finalement ils étaient tous les deux réunis. Ce transfert à Londres avait exhaussé ses rêves.

Il devait tout à LaBank.

Ce matin, il avait laissé la jeune femme dormir, s’était fait un café, avait allumé la télévision un peu avant 6 heures et avait appris la nouvelle, mais désormais, ce que montraient les images dépassait tout ce qu’il avait pu imaginer. Une lame balayait les côtes du Japon après que le pays eut été frappé par un tremblement de terre d’une rare violence. Paralysé, son café devant lui, il ne remarqua pas que Sandrine était désormais derrière lui.

— Qu’est ce qui se passe, c’est où ?

Il tourna la tête. Elle vit des larmes couler sur ses joues.

Betty

Depuis la mort de George, Betty n’est plus la même. Elle a du se séparer du garage, trop lourd à gérer. Et leur fils John a finalement retrouvé un travail, temporaire et mal payé, à General Motors, désormais remis sur pieds grâce à la nationalisation de 2009.

Elle a laissé tomber les Tea Party. Elle a bien sûr voté pour le candidat conservateur aux élections, mais désormais ses sentiments sont plus au dégoût qu’à l’engagement. Elle a le sentiment d’avoir été utilisée. Et puis, maintenant que la réforme de santé est passée, elle est beaucoup moins intransigeante car la mésaventure avec Health Mutual lui a ouvert les yeux. Du dégoût.

Comme elle, des milliers de militants des Tea Party abandonnent la politique. Ils ont envoyé une majorité républicaine au Congrès, et parmi les nouveaux élus, beaucoup d’ultra conservateurs qui désormais bataillent pour réduire les dépenses de l’état qu’ils rendent responsable des déficits et de la dette, couper les budgets sociaux, déréguler les assurances publiques (Social Security – la retraite minimum, Medicare – assurance maladie publique pour les plus de 65 ans et Medicaid – assurance maladie publique pour les personnes à très faible revenu) et équilibrer le budget.

Mais certains parmi ces électeurs ne comprennent pas bien cette insistance à garder les baisses d’impôts des plus riches quand le budget est un véritable gouffre, ou à laisser les banques en l’état.

Le message n’est plus très clair et l’énergie de 2009 se dissipe.

Meanwhile…

Au Congrès, toutefois, dès janvier 2011, la nouvelle majorité ultra-conservatrice est bien décidée à peser.

Elle pratique le chantage aux allocations chômages, qu’elle menace de ne pas prolonger si les baisses d’impôts de l’époque de George Bush ne sont pas reconduites.

Le Congressman Perry double tout le monde sur la droite en proposant de supprimer Medicare et le remplacer par des coupons de réduction d’impôts.

Les enquêtes d’opinion sont sans appel, ce type de politique est rejetée par une majorité d’américains, même républicains, ce qui n’empêche pas le président Obama de proposer d’intégrer quelques éléments du plan Perry dans son propre plan de réduction des déficits, ni certains républicains ultra-conservateurs de vouloir aller encore plus loin en remplaçant les impôts par de la TVA.

En mai, les USA sont virtuellement en état de défaut de paiement, ne parvenant à payer les intérêts de leur dette que grâce à des astuces comptables et le recours à de nouveaux emprunts, et un vague regain de croissance économique. Une reprise qui, dès le mois de juin, commence toutefois à s’essouffler sous l’effet de l’arrêt de la faible stimulation économique de 2009. Les banques, continuant de porter ces millions de prêts adossés à des maisons hypothéquées, rechignent toujours à prêter.

Alors que les sites ultra-conservateurs comme Zéro Hedge continuent à critiquer la politique de Ben Bernanke et appellent de plus en plus ouvertement à faire défaut sur la dette, à supprimer Medicare et à laisser les banques faire faillite, la gauche américaine commence à redresser la tête.

La reprise économique anémique et la richesse arrogante de quelques-uns alimentent en effet une narration nouvelle, inédite depuis les années 70. Mieux, la gauche parvient à greffer son discours sur les critiques de l’establishment des Tea-Party.

Le réalisateur Michael Moore, désormais régulièrement invité par Keith Olbermann, qui, après s’être fait licencié par MSNBC en janvier 2011, a vite retrouvé une chaîne indépendante sur internet, critique désormais ouvertement le président Obama, qu’il met dans le même sac que les financiers de Wall Street.

Alors que l’attention des « Beltway Media » (la presse grand public liée au pouvoir politique et financier, dans laquelle la journaliste Rachel Maddow inclut même le Huffington Post) se porte sur l’impossibilité des deux partis à trouver une solution au plafond de dette qui doit être voté début août au plus tard, les expédients trouvés depuis mai ayant leur limite, cette blogosphère composée de blogs et sites interconnectés où, pour la première fois, les divergences enrichissent le débat, relaie des statistiques économiques jusqu’ici peu popularisées

Comme par exemple la baisse continue des revenus depuis 30 ans, l’explosion des revenus du un pour cent le plus riche (de 1% se partageant 10% de la richesse à l’époque du « socialisme », c’est à dire de Kennedy à Carter, à 1% se partageant 60% de nos jours), la stagnation pour les 40% de moyens, et la précarité qui menace tous les autres.

Pablo ne chôme pas : le site de Robert et Melissa est très fréquenté désormais, et il semble qu’une véritable ébullition intellectuelle mais aussi militante est en train de saisir les jeunes troupes qui avaient placé leurs espoirs en l’élection de Barack Obama il y a trois ans, et qui désormais ne se sentent plus du tout redevable de son bilan.

La gauche, un peu partout dans le monde, regarde en s’interrogeant les révolutions arabes alors que le discours dominant relayé par les médias tourne autour de plus d’austérité et de sacrifices pour le plus grand monde, que la Grèce fait face à une explosion sociale proportionnelle à la chute de son PIB consécutive à l’application d’un plan d’austérité jusqu’alors inconnu en Europe mais caractéristique des politique du FMI depuis des décennies (- 2 % en 2009, – 4,5 % en 2010, – 6 % prévus en 2011 et des projections entre -2% et – 3% en 2012).

Dans la gauche profonde, pas celle des élites, il y a un sentiment de révolte qui monte, à voir les banquiers disculpés malgré leur responsabilité et le coût de leur sauvetage d’une part, et le prix à payer pour des populations civiles qui ne sont pas responsables de tels agissements, d’autant que les baisses d’impôts qui ont ruiné les états ont principalement profité au 30% des plus aisés quand les privatisations et le reculs des services publics ont fait reculer le niveau de vie du plus grand nombre. En septembre, des statistiques donnent 35% de français qui ne vont plus chez le médecin.

Ce qui n’empêche pas l’explosion du déficit de la sécurité sociale.

Sandrine

Au travail, Sandrine ne chôme pas. Depuis quelques mois, les évolutions des taux dans la zone euro sont erratiques. Elle a de plus en plus peur que la Grèce ne fasse défaut, ou pire, l’Italie. Sa banque est très exposée. Certains jours, les taux moyens atteignent des niveaux impossibles, plus de 50 %!

De plus, la mise en place d’une politique d’austérité en Grande-Bretagne ne donne pas le coup de fouet espéré par Andrew et d’autres. La faible reprise est visiblement en train de céder la place à une nouvelle récession, mais ce qui est le plus surprenant et que cette récession s’accompagne d’inflation : la chute de la Livre renchérit le coût des biens importés, or, la Grande-Bretagne s’étant spécialisée dans les services depuis Margaret Thatcher, on n’y produit plus rien, on y importe tout. Loin de favoriser les exportations et donc stimuler la croissance, la dévaluation de la monnaie accélère la chute du niveau de vie général et accroît les pressions déflationnistes sur l’économie en générant au même moment de l’inflation. Car hormis les importations, le pays s’enlise dans la baisse des prix immobiliers, rendant encore plus difficile la situation de ce secteur qui avait été le moteur de l’expansion et de la bulle des années Blair.

Sandrine est inquiète car dans la finance, désormais, les plans sociaux se multiplient.

Stewart

Vendredi 5 août 2011. Stewart n’a rien vu venir. Ou plutôt si. Deux opérations successives mal débouclées et qui ont coûté à la banque. Il n’y était pour rien, mais c’était son équipe, et ses qualités managériales ont été mises en cause. Andy a quitté LaBank pour une rivale américaine, et Stewart a ainsi perdu un précieux soutien : son ascension n’a pas toujours été bien vue par d’autres, plus âgés ou mieux diplômés que lui. Et ça, dans ce métier, c’est une vraie catastrophe.

La convocation est très courte, juste quelques minutes. L’indemnité sera, elle, assez confortable. On lui propose 6 mois de salaire. C’est à prendre ou à laisser.

— Mais je vais vous attaquer en justice !

— Vraiment ? Bon, alors on va regarder la journée du 16 mars… Tu expliques ça comment ?

— Mais va te faire foutre, tu sais très bien que c’est eux qui ont planté le paiement !

— Ah bon ? Mais c’était nous qui payions !

— Mais tu sais bien, merde, joue pas au con, merde! Tu sais bien qu’ils nous ont pas passé leurs instructions de paiement !

— 200 millions d’euros ? Tu as laissé ça comme ça…?

— Mais merde, tu le sais bien, on était dans la merde avec les incidents après le tremblement de terre, on avait des paiements à régulariser…

— Écoute, ça c’est ton problème…

— Tu le sais, merde, on était dans la merde depuis vendredi…

— OK… Mais alors, ici, regarde, pourquoi les Portefeuilles ne sont pas clos le 28 avril, mais ouverts jusqu’au 6 sur le yen ?

— Mais merde, ce sont les traders, vous le savez tous les deux, j’ai envoyé des mails… Ils ont tout booké à l’envers ! On n’a pas vu ça avant 4 heures de l’après-midi, ils étaient tous barrés, et après, Tôkyô était fermé plusieurs jours, on n’a pas pu faire reprendre par New York comme on fait d’habitude… Merde, c’est du yen, ça coûte rien!

— Stewart, tu te calmes, ok ? Tu nous parles pas comme ça.

— Dans ton équipe, on bosse comme des porcs. T’as qu’à aller retrouver ton pote Andy ! Moi, je l’ai toujours dit, tu ne faisais pas l’affaire!

— Vous voulez dire que l’UAT (final User Application Test, test d’une application avant sa mise en service) foireuse, c’est de ma faute, alors que vous savez bien qui c’est qui l’a plantée. Personne ne savait comment utiliser cette appli quand je suis arrivé ici, même qu’on m’a refilé l’équipe pour ça, hein, moi j’étais au Forex, alors, hein, et on a du gérer la migration des trades (contrats) et la saisie des nouveaux trades en même temps, les traders ont confondu vendre et prêter par habitude, ils ont tout saisi à l’envers…

Peine perdue, le sort de Stewart est jeté. Il retourne à son poste, ne prend pas les appels de Sandrine sur son portable. Sa banque vient d’annoncer un plan d’économies avec 3000 suppressions de postes étalées sur 2011 et 2012. En Grande-Bretagne, les licenciements sont faciles. Stewart s’en est d’ailleurs plusieurs fois vanté.

Il retourne à son poste. À la une du Telegraph, sur son bureau, un bref article relate un incident survenu la veille dans un poste de police vers Tottenham.

Mais en titre du Financial Times dans son sac, la crise grecque reprend le dessus après que le congrès US ait finalement décidé de relever le seuil maximal de la dette, permettant au pays de s’endetter encore plus. Parallèlement, un programme d’économies à été décidé. Cela n’empêche pas une baisse de la qualité des obligations américaines par S&P.

Aucune hausse d’impôts, mais des rognages supplémentaires dans les budgets sociaux, en revanche.

Bouts de ficelle

Aux USA, le taux d’imposition sur le revenu est le plus bas depuis les années 1920 : encore une de ces statistiques relayée par les activistes de la gauche américaine qui désormais accusent ouvertement Obama d’avoir bradé Medicare et les allocations de chômage. Ils l’accusent d’avoir laissé ainsi sacrifier, depuis trois ans, de nombreux emplois publics dans l’éducation ou la police : 47 états sont dors est déjà en quasi-faillite et ne survivent qu’en licenciant les fonctionnaires à la veille des vacances, les réembauchant parfois par la suite, en fermant des hôpitaux ou des services. Dans certains états, on veut quasiment interdire les syndicats des employés publics. Et en 2010, des pompiers ont laissé bruler une maison car son propriétaire, qui pourtant payait ses impôts, n’avait pas payé la « taxe pompier ».

Et l’état fédéral laisse la situation se dégrader sans imposer une augmentation des impôts des plus riches, ces un pour cent qui se partagent plus de 60 % de la richesse nationale.

Alors, maintenant que les USA sont, en tout cas pour quelques temps, sortis d’affaire, alors que les spécialistes s’attendaient à un « rallye » (une hausse de la bourse qui généralement est de courte durée et célèbre une bonne nouvelle), on assiste à un nouveau plongeon des bourses : la réaction américaine à mis en évidence l’indécision européenne, l’incapacité à trouver une solution à sa dette.

La Grèce désormais est acculée à emprunter à trois mois car il lui est difficile d’accepter les 12 ou 13 % d’intérêt pour emprunter à 10 ans. Alors, les taux à trois mois s’envolent, et on dépasse désormais parfois les 20 %, avec des pics à 30% et plus pour les emprunts à deux ans. Plus la Grèce coupe dans ses budgets sociaux, plus elle baisse les salaires, et plus l’activité économique s’effondre, faisant baisser les rentrées fiscales quand l’envolée des taux rend la dette encore plus lourde malgré la baisse du déficit.  Trois ans de récession, une destruction de près de 15% de la richesse, une explosion du chômage et de la pauvreté, des malades qui ne peuvent plus se faire soigner, une amorce de privatisation générale de l’économie.

Le marché des CDS est, dans ce contexte, reparti de plus belle, cette fois pour assurer les obligations d’états. Le Portugal, l’Irlande et l’Espagne sont désormais victimes des mêmes craintes : les « marchés », c’est à dire les banques et les Hedge Funds qui jouent avec la « crainte » de voir un état ne pas être en mesure de rembourser ses intérêts, exigent toujours plus de garanties. La plupart des états décident donc dans l’urgence des plans d’austérité, les plus conservateurs en profitant pour privatiser encore plus, déréguler encore plus. Certains suggèrent à la Grèce de vendre des îles. Pourquoi se gêner?

Les peuples sont comme assommés, des manifestations se développent en Grèce sans que se mouvement ne semble se généraliser. Ce qui est sûr désormais, c’est que, privée d’une activation, même très modestement, keynésienne, l’économie des pays avancés se dirige vers une nouvelle récession, réduisant encore plus les rentrées fiscales et faisant déraper encore plus les déficits, faisant monter les taux des emprunts d’état, accroissant la dette. Les mécanismes de garantie mis en place en Europe, loin de résoudre le problème, instillent des doutes sur les capacités de financements des grands états comme la France : l’écart de taux entre la France et l’Allemagne atteint 0.90% fin août, traduisant le scepticisme sur les capacités de la France à rembourser. Le serpent qui se mort la queue. Et cela tombe mal, car la Chine et la Corée, en pleine surchauffe à cause de l’afflux de capitaux qui s’y investissent – pour la plupart des capitaux initialement prévus pour stimuler l’investissement des pays en crise -, commencent à resserrer leurs politiques monétaires afin d’éviter que les bulles qui s’y sont formées n’éclatent trop brutalement.

Cette année est vraiment une année pourrie. Des révolutions dans les pays arabes, des émeutes en Grèce et un tsunami au Japon, la récession qui revient, et maintenant…

Stewart

Je suis dans la merde, pense Stewart. Il sait que ça ne va pas être facile de retrouver quelque chose. Il sait aussi que dans ce contexte, le middle office, c’est fini pour lui, qu’il n’y aura que du back office, le travail des gratte-papiers mal payés de la finance, les petits bonus. Le jeans pour aller travailler. Sa banque en vire 200 ce mois-ci, elle en a viré 200 le mois dernier. Les autres font de même.

Il regarde autours de lui. Au loin, il aperçoit la tour CitiGroup, et puis le suppositoire et même un peu le London Eye.

Le soir, seul, il prend la DLR jusqu’à Charing Cross. Il croise Richard, un copain gay avec qui il allait à l’université sortant du Kudos, qui lui propose de prendre un verre dans Soho, au Compton’s. Ils ont l’habitude de se voir de temps en temps, quand l’un ou l’autre ne va pas, bien que Richard soit enseignant. Et syndiqué. Mais il avait eu un crush pour Stewart, et bien que cela n’avait pas eu de suite, ça les avait rapprochés. Stewart aimait le caractère honnête de Richard, malgré ses opinions politiques radicalement opposées.

Après avoir bu quelques pintes, ils vont manger au petit restaurant indien à la façade bleue près de The Yard ou ils vont prendre un dernier verre et se quittent vers 11 heures, Richard accompagné d’un jeune Marocain.

Stewart est saoul, il remonte Wardour Street, décidé à marcher jusqu’à chez lui, arrive sur Oxford Street quand il croise un groupe de jeunes qui courent, poursuivis par la police. Il s’aperçoit que des poubelles sont en feu. Deux policiers passent à côté de lui sans le remarquer. Il traverse et prend une des rues qui va vers la tour BT. Là, il tombe sur un groupe de jeunes qui arrachent des compteurs de stationnement.

Il les insulte, une bagarre commence.

Les autres aussi sont saouls, mais ils sont violents. Il les traite de communistes, ils le traitent de fasciste. Des coups s’enchaînent, une fille dans le groupe lui déchire sa veste, il se retourne brutalement et l’envoie valser, sa tête frappe une voiture, elle tombe. Stewart dessaoule d’un coup, il regarde les autres et sort son portable.

— Cassez-vous, j’appelle une ambulance.

La fille rouvre les yeux, les autres ne savent plus quoi faire, elle commence à se relever. Une sirène de police se rapproche.

— Merde… Par là.

Il leur indique la direction après avoir attrapé la fille. Stewart s’enfonce dans une ruelle avec le groupe de jeunes avec qui il se battait cinq minutes plus tôt. Il ne sait pas pourquoi il fait cela, mais ça a été automatique.

Sandrine

Sandrine reste immobile devant la vidéo qu’elle regarde sur YouTube. Londres est en feu tous les soirs depuis une semaine maintenant, des images incroyables. Et au milieu, un garçon qui expédie un parpaing dans la vitrine du grand magasin Nike.

Elle le reconnaîtrait entre mille. C’est Stewart.

Le mouvement des « indignés » est parti d’Espagne, il y a un an maintenant, après que la fantastique bulle spéculative ait explosé d’un seul coup, faisant plonger le pays dans la récession et s’envoler le chômage à plus de 22%.

Des jeunes, peu politisés pour la plupart, ont commencé à se rassembler pour protester contre l’envolée du chômage, les budgets d’austérité, mais aussi pour exprimer leur conception de ce que devrait être la politique. Certains sociologues ont mis en parallèle ces mouvements avec les mouvements qui se sont développés dans les pays arabes, portés par la même génération : des jeunes et moins jeunes de moins de 35 ans, généralement instruits, se sentant sacrifiés par la génération d’avant qui occupe tous les pouvoirs, mais aussi victime de la crise économique qui désormais frappe un grand nombre de pays sans que quiconque n’en voit la fin.

Ils maîtrisent les médias sociaux, bloguent et se connectent facilement les uns les autres. Ils ont l’habitude de lire et de faire circuler l’information, ils savent aussi en produire et la partager.

Les journalistes, vivant pour la plupart à l’écart de cette évolution radicale, découvrent que désormais les médias sociaux sont un moteur de l’actualité. Parmi eux, certains commencent à réfléchir à une évolution de la profession, qui consisterait non plus seulement à rapporter des faits ou des dépêches, mais également à savoir décoder les évolutions rapportées sur les médias sociaux.

Melissa et Robert

Début septembre, Mélissa et Robert ainsi que leur groupe de blogueurs viennent retrouver Pablo à New York. La blogosphère de gauche est en ébullition depuis un moment, mais comme le disait Mélissa au téléphone, tout le monde sent que c’est mûr. La déconfiture des indices boursiers, l’enlisement dans la dette, le sentiment généralisé d’injustices de plus en plus criantes, la spéculation de plus en plus ouverte, l’évidence qu’il n’y a plus rien à espérer de Barack Obama, et cette habitude prise depuis quelques années de relayer informations et analyses, tout concourt à ce que quelque chose se passe car désormais, les militants et blogueurs ont compris que s’ils ne réagissent pas, on leur fera payer encore plus cher les frasques des banquiers et les baisses d’impôts des plus riches. Quelques scandales de corruption de grands banquiers viennent rajouter au climat délétère de cette année:

— impliquant un administrateur de Goldman Sachs,

— la banque DEXIA

— les bonus des traders

— les grandes banques américaines sur le marché des prêts hypothécaires où la faillite économique déclenchée par un système dérégulé, inégalitaire et ayant sacrifié le plus grand nombre pour l’enrichissement de quelques uns va encore être payée par celles et ceux qui n’y sont pour rien.

Mélissa et Robert sont venus à New York pour retrouver des groupes qui, comme eux, cherchent à agir. Dans son film sur Wall Street, Michael Moore avait été réclamer de l’argent aux grandes banques pour aider les gens expropriés, après qu’elles eurent reçu 700 milliards de dollars. L’idée commence à circuler que c’est à Wall Street qu’est le problème, puisque c’est là que les 1% qui possèdent 60%  de la richesse du pays réalise le hold-up de la richesse produite par tous les autres.

Début juillet, un appel à occuper Wall Street circule dans la blogosphère de gauche. Keith Olbermann et Michael Moore, sans appeler ouvertement à suivre ce mouvement, multiplient les accusations à l’encontre de la communauté financière et de sa collusion avec l’establishment politique, Rachel Maddow critique ouvertement tout le « beltway media » qui manipule l’information. La gauche américaine a compris les leçons des révolutions arabes et des tea party, elle ne critique plus le parti démocrate, elle pense par elle même, tout simplement.

Melissa, si elle continue de formuler ses critiques contre le consensus ambiant et le discours sur « la dette », relaie également de plus en plus dans le détail les positions alternatives des partisans du « Green New Deal », cette politique inspirée de celle des années 30/40 en terme d’implication de l’état et de lutte contre les inégalités, faite de hausse d’impôts, proportionnels, destinés à fortement investir dans une totale reconversion de l’économie, seule à même à leurs yeux de sortir de la dépendance au pétrole, de réduire celle aux importations et de créer des emplois réellement utiles. Une autre conception de l’économie, aussi, plus morale. Démocratique.

Elle développe également les positions de la gauche en matière de santé : payeur unique (un cotisant pour toute sa famille, et non une cotisation par personne) et système public de type Medicare.

#OWS

Le 3 septembre, Melissa, Pablo et Robert se rassemblent avec un millier de gens comme eux. Leur but est de marquer l’opinion en investissant un lieu symbolique et attirer l’attention sur les vrais responsables de la crise financière afin de rendre lisibles leurs propositions alternatives. La date retenue pour se rassembler à Wall Street est fixée au 17 septembre.

Occupy Wall Street est né.

Aux USA, le débat public explose dans tous les sens. Le parti républicain en pleines primaires, est tiré vers la droite. Un populiste Afrique-américain, McCain, s’y impose, soutenu par les tea-party. Barack Obama est lui coincé entre sa base militante désormais autonome politiquement, une communauté financière et un parti républicain qui exigent toujours plus d’austérité pour le plus grand nombre, l’approche des élections et son ambition d’être un grand président.

L’Europe, elle, s’enlise dans « la crise de la dette ». Les spreads se tendent désormais sur les obligations espagnoles, portugaises, irlandaises. Mais c’est surtout leur envolée sur la dette italienne qui commence à focaliser l’attention. Les gestionnaires de Hedge Fund estiment qu’un défaut sur la dette italienne entraînerait la faillite de plusieurs banques européennes, obligeant un pays comme la France à sauver leur système bancaire. Leur dette exploserait, et ces pays se retrouveraient alors eux-mêmes dans l’impossibilité de rembourser leur dette. Le spread se tend donc sur les obligations françaises. Début novembre, la différence de taux entre la France est l’Allemagne est de 160 points, ce qui fait écrire à certains que la France à déjà perdu son AAA, et que sa dette est hors de contrôle, encourageant le premier ministre François Fillon à présenter un second plan d’économies.

De plus en plus d’économistes s’insurgent contre ce qui est à leurs yeux une pure logique comptable : les économies sensées réduire le déficit freinent l’activité, réduisant les rentrées fiscales, et creusant de nouveau le déficit. Ce déficit incontrôlable augmente le taux d’emprunt, ce qui augmente la dette, augmentant la suspicion sur les capacités à rembourser, donc pousse les taux à la hausse.

Depuis plusieurs années, en France, le coût de remboursement des seuls intérêts de la dette est supérieur à l’impôt sur le revenu. Ce sont donc les banques et les Hedge Fund qui encaîssent l’impôt.

Las, le candidat socialiste fraîchement désigné à la primaire ne semble pas rompre avec la logique à l’œuvre, déclarant vouloir régler la question de la dette autrement que Nicolas Sarkosy sans donner plus de détail, mais suggérant ici ou là que le programme socialiste nécessitera des ajustements sans, là encore, préciser lesquels. Certains voient en lui une copie de Georges Papandreou, le premier ministre Grec.

Ce dernier, acculé, coincé entre des Hedge Fund qui assurent la dette (CDS) à 30%, des pays européens qui exigent toujours plus de garanties et d’austérité, un FMI qui demande plus de rapidité dans l’exécution de la politique d’ajustement, voyant l’endettement s’envoler à cause de l’envolée des taux d’intérêts malgré une baisse du déficit et une saignée sociale sans précédent, ne voit, finalement, plus d’autre solution qu’un référendum. L’annonce fait chuter les bourses du monde entier. Georges Papandreou doit démissionner, et désormais, c’est le parti conservateur, celui qui est à l’origine de la crise grecque, qui se prépare à reprendre le pouvoir.

Quelques jours plus tard, c’est Sylvio Berlusconi qui est contraint de démissionner, non sans avoir auparavant fait voter un programme d’austérité là aussi sans précédent, rognant sur les budgets sociaux et les services publics. En Espagne, où les banques sont chargées de créances dues à l’éclatement de la bulle qu’elles ont contribué à créer, nécessitant une dépréciation de leurs avoir de près de 70% (Bloomberg, 17 novembre 2011), le Parti Populaire (conservateur) gagne les élections et s’apprête à renforcer l’austérité enclenchée par son prédécesseur socialiste dans ce pays en récession.

Partout, les mêmes politiques se mettent en place avec le même caractère paradoxal.

La finance a causé la crise, les riches ont accumulé les baisses d’impôts, les gouvernements ont encouragé la bourse en privatisant à tour de bras entraînant le monde au bord du gouffre, mais ce sont les salariés, les retraités et les malades qui doivent en faire les frais.

Nul part, les taux d’imposition ne sont remontés à ce qu’ils pouvaient être il y a 10 ans, 15 ans. En revanche, partout, les budgets de l’éducation, de la santé ou de la recherche sont visés pour faire des économies. Des économies qui servent entre autre à financer des taux d’intérêts exorbitants réclamés par ces mêmes financiers qui il y a trois ans à peine recevaient de ces états qu’ils sermonnent aujourd’hui des centaines de milliards d’aide utilisés pour l’investir sur les marchés émergents et se verser des bonus records.

Sandrine

Sandrine vient de lire la dépêche Reuters : S&P dégraderait la note de la France. Elle appelle ses parents.

— Il faut vraiment pas que les socialistes passent! Ils vont tout foutre en l’air.

— Oui, c’est ce qu’on dit ici, ton père va voter Sarkozy, on ne peut pas se permettre le désordre. Tu as vu en Amérique, quelle chienlit…

— Va falloir privatiser la SNCF et la RATP, il n’y a pas d’autre solution.

— Oui, c’est ce que dit un ami de ton père à l’UMP…

— Et tous ces fraudeurs aux allocations, hein! Ça suffit…

#OWS

À Wall Street pendant une semaine, Robert, Pablo et Melissa ont « occupé Wall Street », Robert continue encore : il est débordé, il travaille pour trois sites. Mélissa et Robert sont rentrés « occuper Baltimore », sillonner les quartiers déshérités, informer. Il y sont encore et vers chez eux, l’occupation mobilise plus de 10000 personnes qui se relaient. À chaque nouvelle évacuation, ces jeunes occupant réinvestissent l’espace, parfois plus nombreux. Des syndicalistes pointent leur nez. Mélissa informe sur d’autres politiques possibles, Robert convainc des passants, Pablo raconte ce qu’ils faisait quand il vendait des subprimes (lire Mortgage Story, dans minorites.org) : les gens n’en reviennent pas.

Stewart

22 novembre 2011. Stewart regarde la jeune fille verser l’eau chaude sur le sachet de thé. Il a mis son appartement en vente. Il ne rentre plus chez lui.

— Ça t’étonne que je parle français ?

Stewart la regarde. Sur la table, L’Etranger, de Camus, un vieux Guardian, un livre sur Clement Attlee par Tony Benn, et Le manifeste du Parti Communiste, de Karl Marx. Un cendrier, des restes de joints. Au mur défraîchi, derrière elle, un poster du Labour de 1946 qui ressemble, pour Stewart, à une affiche communiste.

Elle se retourne. Elle sourit.

— T’es vraiment un réac, hein… Moi, je l’adore, cette affiche.

— J’ai rien dit!

— Tu penses fort!

— Ben t’entends mal. Je pensais à ma grand-mère, faut que j’l’appelle!

Elle attache ses cheveux, puis elle retire le sachet de thé. C’est une tasse art deco ébréchée. Il les trouve incroyablement belles. La tasse. Et elle aussi.

— C’était bien, la France ?

— Oui, mais j’ai travaillé chez des gens riches, dans une ville à côté de Paris, pendant deux mois, et je pouvais pas trop bouger. J’ai rencontré des gens sympas, c’est marrant, cette habitude qu’ils ont de parler politique dans un pays aussi encrouté.

Il rit. Il pense à Sandrine. Une idiote, il pense, et puis il se dit qu’il est nul d’avoir pensé un truc pareil, mais il sait qu’elle ne comprendra jamais. Et pourtant, son oncle s’était suicidé à cause du krach de 1987.

Il regarde la jeune fille. Elle porte un jeans, un pull. Elle est brune, jolie. Quelqu’un frappe à la porte.

— Elisabeth, je file, n’oublie pas de payer le gaz, hein? Et puis il y a la nouvelle coloc qui vient demain, faut nettoyer sa chambre. Bye!

— Faut que je file, Stew, je commence à 11 heures aujourd’hui, et ce soir, je finis à 11 heures. Tu viens me chercher?

— Oui… Dis, Lisa… Non, rien! Quand je pense qu’on s’est rencontré alors que tu voulais me casser la gueule… J’étais vraiment con…

— Oui, t’étais super con, mais tu nous a sauvés, aussi. C’était marrant, quand on a squatté chez toi, et qu’on allait bousiller les magasins la nuit!

— C’était nul!

— Je sais… Je sais même pas pourquoi on a fait ça avec les autres, c’était pas notre truc, tu sais…

— Et moi, alors…

— Si, toi, Stewart, t’es un violent…

— Tu crois vraiment ?

— J’ai pas dit méchant…

Il la regarde depuis tout à l’heure, alors il lui dit:

— Je peux te payer tes études, tu sais…

Elle le regarde, presque en colère.

— C’est bon. Tu m’en ressors une comme ça, tu peux te casser.

— Excuse-moi, c’est pas ça que je voulais dire…

— Trouve-toi un boulot, plutôt que dire des conneries !

Il ouvre le journal. Il lit la première annonce.

— Jardinier!

Il a lancé ça un peu au hasard, il rit!

— Et alors, c’est un travail comme un autre! Bon, faut que je file…

Il se lève, et avant qu’elle ait ouvert la porte, il lui dit,

— Tu veux m’épouser ?

Fin

La partie suivante est accessible par l’onglet en tête de l’article

Minorités| Nouvelle | Mortgage Story

Nouvelle en 5 parties parue dans la revue Minorités.org a partir du Dimanche 24 juillet 2011, puis le Samedi 30 juillet 2011, puis le Dimanche 7 aout 2011, puis Dimanche 14 août 2011 et enfin Dimanche 21 août 2011.

Il n’y a pas de crise économique.
C’est désormais une opinion partagée par la presse un peu partout dans certains pays depuis le « Credit crunch » de 2007/2008, moulinée jusqu’au trognon par la gauche, la gauche de la gauche ainsi que la droite et l’extrême-droite, pour une fois tous d’accord, à l’unisson: nous sommes en crise économique. Pour les uns, prétexte à critiquer « le système ». Pour les autres, prétexte à imposer de nouveaux tours de vis sociaux, à pointer du doigt des périls venus de l’étranger (la Chine) voire de plus en plus souvent, des ennemis de l’intérieur, c’est à dire des étrangers (« Africains », « Arabes », « Musulmans »).

D’où la nécessité évidente d’interroger cette proposition, la « crise », pour un site comme Minorités, car l’histoire nous enseigne que les premières victimes de ces périodes troublées sont, justement, les minorités. Les évènements en cours dans les pays d’Afrique du nord et en Europe du sud, mais également le retour des droites extrêmes sont l’illustration parfaite de cette obligation à comprendre, mais aussi à bouleverser nos cadres de pensée en regardant les mêmes faits sous un autre angle.

Ma lecture des phénomènes économique est marxienne, c’est à dire inspirée d’une philosophie démodée et déformée. Bien souvent, ceux qui s’y réfèrent y greffent des jugements moraux normalement absents de la pensée de Marx. Ils y ajoutent, inspirés en cela par le triomphe des sciences sociales et du structuralisme, d’étranges révisions, une sorte de « bal des précaires », ou en tout cas l’idée qu’ils s’en font. Ah, si tous les homos, les lesbiennes, les transexuelles, les ouvriers, les transexuels, les chômeurs, les producteurs Indiens, les SDF, les sans-papiers, les précaires se donnaient la main, on pourrait renverser ce maudit capitalisme. Oubliant qu’une transsexuelle peut être de droite, et que c’est son droit. Qu’un sans-papier peut s’avérer être un conservateur opposé à l’avortement, voilant sa femme, favorable à la peine de mort, et que c’est son droit. Qu’un SDF peut être un type raciste, alcoolique et misogyne, et que c’est son droit.

Depuis son apparition, le libéralisme politique a fait une distinction entre ses principes politiques, la liberté de disposer de son corps, la liberté de circulation des hommes, l’expression des opinions et des modes de vie, et la réalité des individus tels qu’ils sont. Il commande ainsi d’être pour le droit de vote des étrangers, même si la plupart voteront rapidement conservateur; pour une large légalisation des sans papiers même si la plupart rêvent de créer une entreprise et qu’ils ne tarderont pas à protester contre « le niveau inacceptable des charges », comme tous les patrons de PME.

Le marxisme prolonge, de façon conséquente, le libéralisme politique de la même façon, déconnecté de toute pensée moralisante. Ceux et celles qui se réfèrent généralement au marxisme sont bien souvent beaucoup plus proches du catholicisme social et de l’idéalisme politique contestataire. C’est peut être pour cela que certains cèdent aux rigidités doctrinales du républicanisme en pensant que le progressisme peut s’allier avec des limitations de la liberté. Et que d’autres idéalisent les pauvres, les immigrés, les africains, les musulmans, placés en état de victimes expiatoires et quasi-christiques d’une société forcement pervertie par « l’Occident » ou « le capitalisme ».

Constatons que l’hégémonie culturelle de cette « gauche », avec son curieux mélange d’idéalisme, de désir de pureté sociale, de déconstruction du savoir, d’analyse sociétale et politique avec un discours moral, coïncide avec 30 ans de défaites en rase campagne de toutes les luttes qu’elle entend porter, et avec une montée en puissance des forces les plus réactionnaires que l’Occident ait secrété depuis les années 30.

Et c’est ainsi qu’aujourd’hui chacun y va de son couplet sur la crise, sans même à aucun moment s’interroger sur la pertinence du mot lui-même.

Quand, il y a 50 ans, la Chine ou l’Inde avaient des difficultés à nourrir leurs populations, on ne parlait pas de crises. Mais quand les pays occidentaux décrochent, ils sont peu nombreux à imaginer que ce décrochage puisse être durable, et que d’autres espaces puissent, eux, être prospères.

Quelle crise ?

Au sens marxiste du terme, il n’y a pas de crise: le capitalisme prospère ! Quid du chômage de masse ? C’est oublier que le « plein-emploi » fut la réponse de l’équipe de Roosevelt et de l’économiste Keynes à la faillite sociétale qu’entraina la grande dépression, et que c’est un concept qui n’existait pas avant, et que c’est précisément la pauvreté des ouvriers et le chômage de masse qui alimentèrent la critique socialiste du capitalisme tout au long du 19e siècle et au cœur même du 20e siècle.

La critique morale du capitalisme empêche de regarder le capitalisme en tant que système mondial, prospère, dominant culturellement et alimentant les changements technologiques qui bouleversent tous les jours un peu plus nos quotidiens. Elle passe à côté d’une critique plus profonde de son caractère injuste, anti-démocratique et, pour le coup, immoral. Enfin, elle entretient l’idée que l’Occident est le centre du monde quand il n’est plus qu’une sorte de périphérie d’une production et d’une consommation mondialisée, tout en dédouanant cet Occident de sa propre responsabilité: celle d’avoir enclenché la globalisation de la finance à l’échelle planétaire après avoir globalisé le commerce, puis la production, et enfin la consommation. La prospérité chinoise est avant tout alimentée par l’abondance de capitaux venus de l’Occident s’y investir.

Regardons l’économie telle qu’elle est.

Sèchement, froidement, sans jugement moral.

Regardons-y la fantastique lutte de classes qui s’y joue, en faveur d’une classe sociale terriblement bien armée idéologiquement, intellectuellement, financièrement et politiquement, une classe sociale protégée par des politiciens assouplissant toujours plus les faibles régulations issues du New Deal et du Keynésianisme, qui joue d’un côté l’international pour sa finance, et de l’autre alimente nationalement les discours chauvins, xénophobes, sur la « concurrence » de la Chine, le danger musulman et le « plombier Polonais payé 300 euros ».

Le capitalisme n’est pas un système figé. Il est la fluidité même. Le capitalisme n’est pas un, il est multiple. Seuls ses fondements sont invariables. Il n’est pas à proprement parler un système, il est plutôt un principe d’organisation basé sur le primat du commerce, une hypertrophie sociétale de l’économique. Son originalité est de reposer sur les individus eux-mêmes, leurs initiatives, leurs désirs, leurs utopies et le profit qu’ils peuvent réaliser, leurs instincts, l’envie de devenir riche, le sentiment de réussite de soi que cette richesse procure.

Il n’a pas d’âge.

Il n’a pas de nationalité.

Il est une envie communément partagée aux quatre coins du monde dès que se constituent des civilisations urbaines où l’échange et la division d’une partie du travail et de la production apparaît. Dès l’antiquité, il y avait des marchands. Dans la bible, le capitalisme est dans ces caravanes de marchands, Hébreux ou Ismaéliens. Il est dans le récit de Joseph, la peur du Pharaon d’une spéculation sur les grains en cas de mauvaise récolte. Depuis longtemps, les politiques, rois, tribuns, tendaient à passer des alliances avec ceux qui leur fournissaient les vivres, finançaient leurs expéditions, bâtissaient leurs châteaux et les décoraient, car en les enrichissant, ils espéraient les contrôler, en faire des alliés et éviter que d’autres ne nuisent à leur puissance politique.

On peut éventuellement voir apparaitre le capitalisme européen sous sa forme actuelle quelque part au 14e siècle, quand, après s’être débarrassées des tutelles Impériales et Pontificales d’abord, puis avoir traversé l’épidémie de peste et des troubles sociaux ensuite, les cités italiennes commencèrent à prospérer avec l’aide d’un commerce en expansion, un asservissement de leur arrière-pays à leurs besoins de consommation et les débuts de la finance moderne entre les mains, entre quelques autres, d’une famille de vagues commerçants aux activités diverses, reconvertis à la banque, les Médicis.

La Renaissance™

Le capitalisme est, et produit et producteur, de la Renaissance. Les Médicis ont donné à Florence le visage de leur prospérité financière de la même façon que leurs descendants indirects, les Morgan et autres Rockfeller ont modelé le visage de Manhattan, de Shinjuku ou aujourd’hui Shangai. Ils ont inventé, perfectionné un système très simple et qui connait depuis une dizaine d’année une nouvelle jeunesse.

Ils changeaient la monnaie, et prélevaient des frais, un intérêt déguisé à une époque où l’usure étaient interdite. Ils inventèrent la comptabilité moderne, à double entrée (l’apport de la mathématique et de l’aristotélicisme arabe dans le progrès économique du 14e et 15e siècle est fondamental, c’est le même apport qui, en France, poussa à la création de la comptabilité nationale, et permit la naissance de la première théorie de l’inflation par l’érosion monétaire, par Nicolas Oresme), ainsi que des moyens indirects de prêter de l’argent. Ils devinrent la banque de l’Europe entière et, en inventant la filiale, ils se sont couvrirent contre les faillites de ceux à qui ils prêtaient de l’argent, comme la Couronne de France ou celle d’Angleterre, si promptes à faire défaut sur leur dette à cette époque.

Le capitalisme est donc dès le départ le prélèvement d’un profit ainsi qu’une tendance à s’agrandir, à s’étendre au-delà des frontières pour mieux contrôler les marchés, à absorber les concurrents, à innover, à trouver des moyens de se protéger des aléas.

Porté par le désir de commerce, dès le départ, il a été synonyme d’innovation, d’utilisation des innovations ainsi que de recherche de nouvelles innovations. Techniques bien entendu, pour aller chercher les richesses au loin, pour commercer ces richesses. Commerciales bien entendu, en rendant les comptabilités toujours plus précises et en sollicitant l’aide des géographes. Financières, enfin, afin de minimiser autant que possible la part de risque pour les montagnes de capitaux nécessaires. Les marchants devaient innover dans ces trois directions pour, par exemple, organiser le commerce transatlantique des humains du continent Africain, l’esclavage. Il fallait les bateaux (la technique), suffisamment solides pour perdre le moins de « marchandise » possible, et suffisamment grands pour en transporter le plus possible. Il fallait la finance pour financer ces expéditions coûteuses, avec la création de sociétés par actions, diminuant le poids des pertes individuelles en cas de perte, pour compenser les accidents, forcements inévitables, les épidémies… Enfin, il fallait que les gouvernements aident le commerce en améliorant les routes, en protégeant les villes où pourrait s’épanouir le commerce, en mettant en place une fiscalité défavorable aux entreprises étrangères, en finançant des expéditions militaires pour contrôler les territoires, en favorisant la recherche agronomique, géographique…

En France, hormis quelques épisodes très particuliers, comme la Fronde ou le soulèvement d’Etienne Marcel, les bourgeoisies urbaines se révélèrent les meilleures alliées du pouvoir royal avec qui elles négociaient des privilèges, des charges anoblissantes et le contrôle financier des nouveaux espaces commerciaux, ainsi que le financement et la gestion de la dette publique (où elles tissèrent des liens avec la très haute aristocratie)

Depuis le début, et jusqu’aujourd’hui, l’économie marchande a fonctionné ainsi et, par la grâce de sa technique et de sa finance, elle a progressivement tendu à dominer la société. Pour s’épanouir, elle a eu besoin de changements structurels profonds que les Etats ont autorisés. En s’épanouissant, l’économie marchande a modifié la production (l’usine dès le 18e en France et en Angleterre), la fabrication (la mécanisation), les circuits du commerce (l’importation du coton, de la canne, du café et du cacao, tous venus de contrées lointaines), le commerce lui-même (la foire, la boutique, le grand magasin) et, en parvenant grâce à tout cela à baisser les prix de revient, afin d’accroitre la consommation tout en augmentant ses profits. Ainsi, le petit déjeuner parisien, le café au lait, s’imposa dans le peuple dès le 18e siècle. On portait des vêtements de coton et le charbon était le combustible le plus couramment utilisé pour se chauffer à Londres et Paris à la fin du 18e siècle. Au Creusot, la sidérurgie occupait déjà en ce temps des milliers de travailleurs venus des campagnes, produisant le fer nécessaires à la production de ces objets de consommation de plus en plus populaires à la ville, le haut lieu de la civilisation marchande.

1789 ≠ Rupture

Il est donc erroné de voir en 1789 « la rupture » qui amorça le « take off » de la France. C’est une des interprétations « bourgeoise » de la Révolution, créée à posteriori. 1789 est juste la résolution de blocages institutionnels insurmontables et le remplacement d’une transcendance divine, le Roi très Chrétien, par une autre, philosophique, les Droits de l’Homme et du Citoyen. Tout au plus la Révolution acheva le processus de privatisation des terres déjà bien amorcée. Dans une grande partie du royaume, le seigneur avait d’ors et déjà été remplacé, dans les campagnes, par les grands laboureurs, les coqs de villages. Près de 50% des terres étaient déjà privées, et bien souvent, leurs acheteurs étaient ces riches marchands des villes désireux de recevoir des rentes tout en contrôlant la production qu’ils écouleraient dans leurs boutiques, leur permettant aussi de spéculer. L’esprit du capitalisme était donc déjà bien à l’œuvre avant même que l’on ne sorte de l’absolutisme.

Le grand brassage des cartes sociales qui suivit la Révolution permit toutefois de fantastiques ascensions et de fulgurantes chutes, de celle qui passionnèrent Balzac et qui donnèrent naissance au mythe des hommes partis de nulle part qui alimente le discours des défenseurs du capitalisme aujourd’hui encore.

Le 19e siècle fut l’âge d’un capitalisme qui avait dépassé le cadre des villes pour devenir un principe d’organisation qui allait dominer l’Europe de l’Ouest et lui permettre la conquête du monde. On commerçait les Africains, on inondait la Chine d’opium pour en contrôler les richesses, on mettait la main sur le monde arabe d’où on allait extraire le pétrole, cet opium qui allait permettre au capitalisme de dépasser toutes les ambitions les plus folles. On commerçait les grains, les bêtes et les métaux. En s’étendant, le capitalisme vidait les campagnes, rapidement en Grande-Bretagne, plus lentement en France où la bourgeoisie, désormais aux rênes du gouvernement et rachetant particules et titres de noblesse, avait une peur bleue de ces villes qui, pourtant, l’avaient faite naître.

Les puissances du capitalisme se développaient alors encore en autarcie, chacune contre les autres. Ce fut d’abord l’Angleterre avec ses mines de charbon, sa sidérurgie, ses chantiers navals dans le centre et le nord du pays, sa finance et ses usines dans le sud autour de Londres, et une agriculture concentrée dans de grandes propriétés aristocratiques. Et la France, sa rivale, qui suivit un chemin différent, avec une agriculture forte et populeuse nécessaire pour nourrir ses 30 millions de bouches, ses mines de charbon, sa sidérurgie, et une consommation tirée par le luxe des uns et la consommation des campagnes prospères, là où l’Angleterre s’orientait vers une consommation tournée vers les classes moyennes et un très fort volant de pauvres, le prolétariat des usines, sous payé, mal logé, surexploité. Comme rappelé plus tôt, le capitalisme a besoin du profit qui assure au capitaliste rémunération: il fallait donc compresser les coûts au maximum, salaire des ouvriers et ouvrières de filatures, des mines et des ports inclus, afin de tenir les prix bas et les profits hauts.

Cette économie marchande dominante, le capitalisme, qui remodela et remodèle encore les États, les communautés et le travail à son image (rien ne fut planifié, le capitalisme étant tout sauf un projet, ne pouvant en rien planifier son propre développement), n’avança toutefois pas sans heurts.

Quand à l’orée d’une crise, dans les années 1910, il devint évident que la surproduction d’acier, ce moteur de l’expansion incroyable des années 1890–1900, pointait le nez, et que la France comme le Royaume-Uni ne pouvaient concurrencer avec la qualité et les prix allemands et américains, quand il devint évident qu’il y avait un pays en trop, les puissances poussèrent à la guerre, permettant d’écouler leur production en reculant ce qui était une crise majeure. La guerre terminée, on dépeça l’Allemagne en Europe, ce qui ne résolut en rien la crise, et les années 20 furent en Europe des années de déflation. Aux USA, puissance montante, ce fut l’innovation qui prédomina, financière avec l’invention du crédit à la consommation et le boursicotage de masse qui, dans les villes, permirent aux industries de se reconvertir et de produire des biens de consommation, voiture et électroménager. Une gigantesque bulle de papier qui ne demandait qu’à exploser mais qui posa les bases de la société de consommation.

Le krach de 1929 vint solder cette crise économique larvée depuis le début des années 1910, par la destruction des capacités de productions excédentaires, mais les USA surent aussi se réinventer à travers les premières politiques interventionnistes et keynésiennes. Le plein emploi, la régulation et la production de masse financée par un fort pouvoir d’achat garanti par l’État inaugura un modèle qui allait se généraliser et alimenter une longue onde d’expansion qui allait durer jusqu’à la fin des années 60. La crise se termina ainsi dans la fin des années 30 dans les pays qui avaient adopté cette nouvelle politique, la Suède et les USA, après 1945 dans tous les autres.

Les conservateurs opposent souvent que c’est la guerre qui permit de sortir de la crise, mais toutes les statistiques démontrent le contraire. La production retrouva son niveau d’avant guerre en 1939, et les prix aussi. Et s’il est vrai qu’il y eu une récession aux USA en 1937, elle n’eut aucune commune mesure avec la dépression et succéda à des taux de croissance supérieurs à 10%. La reprise fut vigoureuse en 1939 et les USA purent affronter la guerre parce que, justement, leur économie y était prête.

Innovation

Mais qu’est-ce qu’une crise ? Le capitalisme a besoin d’innovation. Pourtant, toutes les innovations ne sont pas équivalentes, et toutes ne coûtent pas le même prix. Un nouveau modèle de voiture coûte cher à développer, mais en soi, n’est pas une innovation, même si cette voiture est électrique. Quand les américains inventèrent le transistor, ils ne virent qu’un composant électronique pratique, petit. Quand Sony en acheta les droits en 1952, le Japon acquit 30 ans de développement économique, car avec un peu de recherche en plus, les entreprises japonaises allaient pouvoir tout miniaturiser, mettre la video, l’audio, la télévision partout et à moindre coût, et surtout, produire des produits plus économes en énergie, ce qui s’avéra déterminant après le « premier choc pétrolier ». L’électronique domina ainsi la période 1965–1990. Ceux qui, comme la France, le Royaume-Uni ou les Etats-Unis n’avaient pas investi dans ces industries virent leur industrie décimée, le chômage de masse y faire des ravages. L’Allemagne et le Japon allèrent, eux, dominer.

Le capitalisme a besoin d’innovations pour exister, pour conserver et inonder les marchés, ces innovations lui offrant en retour de forts profits. Ces innovations s’avèrent aussi parfois insuffisantes, trop coûteuses, et c’est dans ces périodes qu’il y a crise car les entreprises perdent des marchés. Marx, qui était un théoricien du capitalisme, fut avant tout un théoricien de ses crises: il parlait alors de crise du taux de profit. Une période où les profits tendent à baisser.

En 2010, les entreprises ont réalisé des profits records, et les bonus des banques ont explosé.

Où donc y a-t-il une crise ?

J’ai posé un décor, celui d’un capitalisme en dynamique, sans aucun jugement moral. On pourrait remonter plus loin, parler des très prospères cités arabes, avec leurs riches banquiers commerçants, mais ils ne sont pas partis à la conquête du monde. Le modèle actuel est venu de Venise, puis Florence, qui ont organisé le commerce avec l’Orient en innovant financièrement afin de dominer les autres cités italiennes. Puis l’Europe.

Pour raconter notre temps présent, je vous propose de quitter le récit historique, chronologique, pour la fiction. La grande force de l’idéologie dominante du libéralisme de marché est de nous renvoyer à notre statut d’individus, alors que nos modes de vie ont été guidés, orientés, décidés ailleurs, et parce que nous n’avons jamais été autant en interaction les uns avec les autres. Ainsi, nous n’utilisons pas un ordinateur parce que c’est bien, ni parce que ça existe, mais parce que c’est rentable de le produire. Et ce qui s’applique à l’ordinateur s’applique à tout notre quotidien. Je vous inviterai donc, à travers de pures récits de fiction, à visiter le capitalisme et la finance mondialisés, et à voir comment, à travers de simples gestes, vous, moi, nous évoluons en son sein.

Fin de la première partie

Il y a 15 ans, un certain nombre d’innovations sur les marchés financiers progressivement dérégulés et globalisés depuis la fin des années 70 grâce à l’application des théories de Milton Friedmann et les victoires électorales néo-conservatrices de Ronald Reagan et Margaret Thatcher, ont conduit en 2007/2009 à une des plus incroyable débâcle financière, une réplique mondiale de la panique de 1907. Une débâcle qui conduisit les états à venir en aide aux banques en injectant des centaines de milliards d’euros, au moment même où les répercussions de ce krack tarissaient leurs rentrées fiscales, faisant exploser leur endettement. Un endettement qui est aujourd’hui présenté comme la source de tous les maux, alimentant le spectre de faillites sur les dettes souveraines.

Notre quotidien, un grand nombre de nos décisions « individuelles » sont en fait des actes conditionnés par la société dans laquelle nous vivons. Depuis 1980, il ne fut question que de déréguler, privatiser, baisser les impôts et réduire les services rendus par les états. Et c’est ainsi qu’au milieu des années 1990, l’Occident fut soudainement pris d’une frénésie d’achats de logements individuels comme il n’y en eu jamais auparavant…

2005, Californie, USA. Pamela est médecin dans la clinique privée de chirurgie esthétique dont elle est associée. Elle est mariée à Andrew, un psychanalyste ayant une clientèle de stars. Ils vivent ensemble dans une somptueuse villa, une piscine sur terrasse, un grand jardin, des palmiers. Il leur arrive de la louer pour des tournages de films X et des soirées privées lors de leurs vacances au Liban ou à Brasilia.

Pamela a 37 ans, elle pense que c’est le moment d’avoir des enfants. Tous les deux ont décidé d’en avoir deux: il leur faut donc une nouvelle maison, leurs 150 mètres carrés de plein pied s’avérant trop justes. Ils ont repéré une magnifique résidence à une quinzaine de kilomètres de San Francisco, ce qui, pour Andrew, serait un progrès car il a une importante clientèle là-bas. Pour Pamela, qui a décidé de quitter le travail tout en conservant ses parts de la clinique, cela ne sera pas un problème. Au contraire, une cliente lui a récemment proposé d’utiliser son temps libre pour écrire des ouvrages sur la beauté après 40 ans, un marché en pleine expansion. Un éditeur, le mari de cette cliente, s’est dit prêt à investir dans le projet.

Ils ont acheté leur maison environ 600.000 dollars il y a 8 ans, elle est désormais estimée à 1.300.000 dollars. Celle qu’ils voudraient acheter coûte 2.100.000 dollars. Il leur faut un crédit, car ils ne veulent pas toucher à leurs économies. Et les taux sont si bas…

La maison sera mise en vente par Fantastic Homes Real Estate.

L’agence travaille avec Fantastic Loans, qui travaille avec Fantastic Loans Financial. Ils n’ont aucun mal à avoir leur crédit, le bien étant évidemment hypothéqué (mortgage). De toute façon, Pamela et Stewart possèdent deux assurances vie, des comptes titres avec environ  200.000 dollars en actions, et Pamela possède un cinquième de la clinique Pacific Gold Beauties. Ces placements et les revenus qu’ils génèrent ainsi que leur revenus professionnels les qualifient pour un Prime Loan, un crédit à taux très bas.

Pour réaliser cette opération, Fantastic Homes RE va conclure plusieurs contrats avec Fantastic Loans et Fantastic Loans Financial, car il va falloir emprunter l’argent à court terme, un peu comme de la trésorerie, en attendant qu’un nouveau propriétaire se décide. Cela n’est pas très difficile car Susan est la directrice de FHRE et son mari Peter est le directeur de FLF. Un contrat hypothéquant la maison mise en vente, mais pas encore vendue, a permis à FLF d’obtenir d’une banque une avance relai de 1,1 millions grâce à laquelle Susan a pu emprunter un million dans une seconde banque pour concrétiser l’achat sur la deuxième maison le temps que Pamela et Stewart ne concrétisent leur achat. FL est donc le préteur sur le crédit du côté des acheteurs, et FLF est propriétaire du crédit.

Une fois l’opération terminée, Susan paye le vendeur, et FLF  revend le prêt de Pamela et Stewart à des banques qui depuis plusieurs années rachètent les rachètent.

Que devient le prêt de Pamela et Stewart ?

Un acheteur de la division Real Estate (immobilier) d’une grande institution financière, disons Bear Stern, Lehman Brothers ou Goldman Sachs, achète à des sociétés comme FLF des dizaines, des centaines de prêts.

Cet acheteur ainsi que les analystes, économistes et modélisateurs financiers de cette banque sont extrêmement brillants, doués. Ils ont fait des études très poussées, ce sont des ingénieurs, spécialisés en mathématique, en physique, et certains maîtrisent parfaitement la physique quantique, intégrant, modélisant l’incertitude. Depuis plusieurs années, ce sont eux qui « font » la finance, depuis que la génération précédente, la bande de crétins qui s’est faite avoir avec le krach obligataire de 94/96, n’ait été balayée, bien fait pour leur gueule. Eux, ils ont intégré la complexité. Mieux, ils ont intégré toute l’histoire financière des 10 dernières années, l’éternité. Avant eux, c’était le moyen-âge. Avec eux, la finance est entrée dans une ère totalement nouvelle: il n’y aura plus de krach. Mieux, tout est mis en place pour que, s’il y avait une baisse, les performances financières soient encore meilleures et qu’ainsi le marché s’auto-régule de lui-même. Ils sont les génies, ils ont inventé, créé, modélisé le fil à couper le beurre financier.

Leur analyse est simple, leur logique implacable. Depuis toujours, c’est à dire depuis 10 ans, les prix de l’immobilier ne cessent de monter, et « le taux de délinquance » sur les prêts immobiliers est inférieur à 3%. Autant dire qu’en créant des produits financiers composés de ces prêts, on obtient des produits extrêmement sûrs, garantis, redistribuant les intérêts des prêts. Quand aux délinquants qui ne remboursent pas, on garde ce qui est déjà remboursé et on revend la maison, hypothéquée: comme l’immobilier monte toujours, on réalise une plus value. Bingo! On a donc trouvé le truc pour gagner de l’argent avec des faillites.

Nos experts, brillants, des types du genre qui vous regardent de haut parce que vous ne pouvez pas comprendre tout ça, vont donc racheter les crédits immobiliers émis par des sociétés comme celle de Peter, Fantastic Loan Financial. Puis, ils vont les regrouper pour un certain montant, disons par lot de 1 millions de dollars et faire des Residential Mortgage Back Securities revendus sur le marché, comme des actions (Securities: on créé un produit basé sur la valeur de bien hypothéqué, comme pour une société par action. Toute plus-value est redistribué, comme un dividende). Ou bien les mélanger avec d’autres dettes, cartes de crédits ou obligations d’états, dans, par exemple, des Collateralised Debts Obligations (Obligations: dette, remboursée à l’échéance, et auquel s’ajoute le versement des intérêts).

Les taux étant, aux USA, généralement des taux variables, si les taux montent, c’est bon car le lot, la CDO rapporte plus. Si l’immobilier monte, la valeur de la RMBS monte car c’est un placement recherché. Et si les taux baissent, dans le cas où l’économie va mal, il y a plus de faillites et on peut empocher les plus values. Tout cela reste, de toute façon, très liquide, et s’achète, se vend. La création de ces produits (dérivés de crédits) transforment des dettes en biens, en investissements.

On va les assurer avec un Credit Default Swap. Moyennant le paiement dérisoire d’un premium (une cotisation), si le portefeuille se détériore fortement, vous recevez un montant calculé à l’avance qui compense la perte éventuelle. C’est tout bénéfice, il n’y a aucun risque.

Bref, une fois qu’on a fait les paquets, qu’on les a assurés, on va leur donner des noms, mini-bond 1, mini-bond 2, High-Yield Portfolio Estate/ HYPE… Des placements que vous inclurez dans des Variance 12, Sécuritance 24 si vous êtes une banque française, et que vous revendrez à votre tour comme du sûr, du solide. C’est là le coup de génie: vous revendez le prêt en petit morceaux, comme des obligations ou des actions, transformant des dettes en propriété et ainsi vous les sortez de votre bilan, vous faites rentrer du cash et vous prêtez encore dans les mêmes conditions. Vous pouvez même en garder que vous accumulerez comme des placements pour générer du crédit. En effet, en tant que banque, vous vous devez d’immobiliser un certain ratio de « vrai » argent, de bien. Les dettes de vos clients sont pour vous des charges, des obligations financières que les créanciers honorent pour vous à chaque remboursement. Mais si vous possédez des CDO, des RMBS et autre ABS d’autres banques, des produits que vous pouvez revendre, ce ne sont plus des charges, mais des biens, qui génèrent un revenu et qui garantissent votre capacité à emprunter puisque, si vous avez un problème de solvabilité, vous pouvez les revendre…

C’est sûr, ça montera toujours et il n’y a aucun risque que ça baisse: les types qui ont fait calculé et modélisé tout cela, vraiment, ce sont des génies.

Vous envoyez vos produits, bien sûr, à des agences de notations, peuplées de types qui ont fait les mêmes études, qui n’en peuvent pas de contempler leur intelligence: ils notent ces obligations, produits DÉRIVÉS de crédits (donc, assis sur des dettes) AAA, comme la dette de la Suisse. Et enfin vous mettez sur le marché. C’est toute la magie de la titrisation (transformation d’un bien, d’une dette en une valeur qui s’achète et se vend au prix de l’offre et de la demande), rendue possible grâce à l’informatique et à la dérégulation financière des années 80/90. Les grandes banques en mettent dans leurs FCP, Fonds Communs de Placements, et autres SICAV monétaires « dynamiques », que beaucoup de gens achètent comme des placements sûrs. Elles peuvent ainsi proposer de l’épargne « garantie à 5% » avec des publicités « cool » où celui qui ne place pas est le roi des crétins.

Avant, c’est-à-dire après le krach de 1929-1932, un certain nombre de lois encadraient très strictement les activités financières. Aux USA, le Banking Act voté au début de l’administration Roosevelt en 1933 et élaboré par les deux congressistes Démocrates Carter Glass et Henry B. Steagall, obligeait à séparer banque, crédit, activité financière et assurance.

Le libéralisme de marché qui triompha idéologiquement à partir de Margaret Thatcher et Ronald Reagan, aboutit en 1999 à son abrogation, sous le mandat (pourtant) démocrate de Bill Clinton qui ne faisait qu’entériner une situation de fait créée par les rachats successifs de Citibank (absorption de courtiers, de banques d’affaires, de sociétés d’assurance, d’organismes de crédit). On pouvait donc ouvrir des comptes de particuliers, les utiliser pour faire des crédits immobiliers, prêter à des sociétés comme Fantastic Loans, titriser ces crédits et les assurer avec des CDS, le tout dans la même banque.

Cette dérégulation, adjointe à toute l’innovation financière depuis 20 ans, allait ouvrir des possibilités de nouveaux produits DÉRIVÉS (de crédits, mais aussi de monnaies, de matières premières, de biens divers, de crédits à la consommation, etc) permettant, aux dires de leurs promoteurs, de diluer le risque et par là même, d’obtenir une finance auto-régulée, à l’abri de toutes les crises. La titrisation de ces produits serait le nec plus ultra d’un monde qui n’aurait plus besoin de l’état, mais où tout reposerait sur les contrats d’agents libres et responsables.

Le crédit de Pamela et de Steward est dont maintenant dilué dans un produit un MBS ou une CDO, ou bien dans l’un mélangé dans l’autre, puis remélangé, rapportant entre 5 et 8 % annuels à la banque qui en a acheté, une performance sûre notée AAA, qui va peut-être le rediluée pour composer un autre produit. Une SICAV monétaire dynamique pour protéger l’épargne des entreprises, ou les économies de Grand-mère, par exemple.

Fin de la seconde partie

Susan a un problème. Depuis quelques mois, les clients comme Stewart et Pamela, il n’y en a plus beaucoup. Encore les a t-elle trouvés, ces deux-là, parce qu’elle  a négocié l’exclusivité de la résidence. Mais pour tout dire, en cette année 2005, ni les classes moyennes, ni les plus aisés n’ont envie d’acheter: c’est bon, ils ont investi depuis longtemps, ils préfèrent désormais profiter des baisses d’impôt de Georges Bush pour faire une nouvelle piscine, agrandir le parking, acheter une nouvelle voiture. C’est Peter, avec Fantastic Loans Financial, qui se régale: il vend des crédits complémentaires basés sur la nouvelle valeur hypothécaire de la maison, qui a augmenté. À eux piscine, voiture…

Susan a « racheté » un lotissement à 25 km de Los Angeles, Golden Valley on the green, un groupe de 32 maisons, très excentré, loin de la route et du premier supermarché, après que le promoteur Alex Dolkey eut fait faillite il y a 6 mois. En fait de green, c’est encore désertique. Des maisons identiques, structure en bois, finition pierre, grand living. Jardin caillouteux où l’on peut aménager une piscine. Le promoteur prévoyait un prix de vente de 210.000 dollars par maison, Susan les a achetées à un prix coûtant de 90.000 dollars et elle compte les revendre 180.000, une affaire.

Pour cela, elle engage deux de ses meilleurs commerciaux, Pablo et Barry. Elle a étudié avec son mari, Peter, ainsi que ses spécialistes financiers, une stratégie nouvelle que d’autres agences ont déjà mis en oeuvre, avec un succès incroyable. On va aller chercher le client.

Maria et Juan

Maria est arrivé en Californie il y a 11 ans. Elle y a épousé Juan grâce à qui elle a obtenu la nationalité américaine. Puis elle a donné naissance à trois enfants, José, Luis, Isabella.

Elle fait des ménages dans un hôpital trois fois par semaine. Juan, lui, travaille dans une cimenterie de façon saisonnière. Il y a un an, il travaillait beaucoup plus, mais inexplicablement, depuis quelques mois, la cimenterie a beaucoup moins besoin de lui. Toute la famille vit dans un condominium situé dans le quartier mexicain de Los Angeles, il y fait très chaud en été, c’est irrespirable. Le quartier est assez violent, tous deux rêvent d’habiter dans un quartier plus calme. Leur loyer est de 650 dollars, tous deux atteignent difficilement 2000 dollars par mois.

Un samedi après-midi, on frappe à la porte. Maria ouvre, c’est Pablo qui est à la porte. Maria le fait entrer. Il est bien habillé, porte une chemise à fleurs, Maria aperçoit la BMW garée devant chez eux. Voilà, il veut parler à Juan, qui fait la sieste, mais que Maria va réveiller. Il a une affaire en or à leur proposer. Il alterne espagnol et anglais, blague avec les enfants. Il conquiert la famille.

Pablo n’a pas grandi en Californie. En fait, il est né en Arizona. Il n’était pas bon à l’école, traînait avec les ratés de son quartier. La seule chose qu’il a apprise, c’est la tchatche. Quand son père est mort d’un cancer après avoir agonisé faute de soins car il n’avait pas de couverture sociale, comme 50 millions d’autres Américains, Pablo s’est décidé à tenter sa chance en Californie et d’y réussir sa vie.

Il est très vite devenu commercial chez Fantastic Homes Real Estate où, avec un fixe de 1000 dollars mensuels, il est parvenu à dépasser 50.000 annuels de prime en 2004, mais, de façon très étonnante, en 2005, il peinera à atteindre les 20,000 si rien ne change.

Il a rencontré Rosanna il y a un an, et ils se sont donnés encore 5 ans avant de changer de travail et avoir des enfants. Rosanna est gogo danseuse dans un club fréquenté par le tout Los Angeles du Real Estate et de la finance. Certains soirs, elle dépasse 1000 dollars en pourboires. Ça ne gène pas car Juan sait que la clientèle, jeune, ne vient pas « pour ça ». Elle fait juste partie du décor. Pour réussir son plan avec Rosanna, Pablo est prêt à travailler encore plus, comme un malade. Alors qu’il parle avec Pablo et Maria, il a tout ça en lui.

Il leur explique la bonne affaire de la Golden Valley, le prix cassé. Il a les vieux prospectus de l’ancien promoteur. Quand il sent que Maria rêve, quand il voit les yeux de Juan qui regardent les enfants avec tendresse, Pablo commence à parler finance. Car Pablo a un argument de choix, écrit en gros sur les papiers qu’il tend. Teaser rate 1,5%. Bien sûr, en tout petit, il est écrit que ce taux est révisé tous les deux ans. Et qu’en fait, le taux réel est appliqué dès le départ mais est capitalisé avec la valeur du bien, bref, ils paient peu mais accumulent des dettes. Et en tout tout petit, il est écrit que le taux est basé sur la valeur estimée du bien, le salaire renseigné ainsi que la variation du taux observé dans le voisinage, le taux de la Federal Reserve. La description d’une équation incompréhensible que Pablo leur résume ainsi: même après révision du taux, comme l’immobilier a toujours augmenté de plus de 10 % annuels, ça ne pourra pas aller très haut, et puis au contraire, dans deux ou trois ans, ils pourront négocier une rallonge pour la piscine, comme tout le monde fait. Juan objecte que son travail n’est pas fixe, mais Pablo lui répond que ce n’est pas grave car justement, ces prêts ont été créés pour des gens comme lui, et que c’est ça, le rêve américain.

Pablo ne ment pas quand il parle. Son appartement, il l’a aquis lui aussi avec un de ces crédits. C’est pour cela qu’il travaille comme un dingue. Pour rembourser le plus vite possible. Et puis, il ne pense pas être un escroc, car depuis qu’il a acheté il y a deux ans, l’appartement a pris au moins 30%. Arrêter ce boulot de taré qui lui prend tous ses jours, voir Rosanna rester à la maison et sortir de son club, travailler à son compte dans un bon petit restaurant un peu arty comme il y en a vers Hollywood. Les rêves de Pablo sont des rêves simples. Alors, depuis que Susan et Peter lui ont dit que de toute façon, il n’y avait aucun risque et que c’est Fantastic Loans qui s’occupait de tout, qu’il empocherait 10% par maison sur les 80.000 dollars de plus values prévues, il fonce, Pablo. Il en a déjà quasiment casé deux. L’un d’eux, il en est sûr, la fille était toxico, mais ce n’est pas grave, elle y a droit aussi, au rêve américain.

NINJA

Dans A collosal Failure of Common Sense, Lawrence Macdonnel raconte une blague qui circulait vers 2005 à Wall Street, un coin paumé de Californie, Stockton, où se vendaient des baraques pour 200.000 dollars à des gens qui n’avaient pas de travail. L’auteur, trader sur un autre marché à Lehman Brothers, avait beau être un adepte du libéralisme de marché, ce genre de blague fit partie des éléments qui l’amenèrent à enquêter en interne sur ce qui se passait. Il découvrit alors les NINJA loans. Des crédit immobiliers hypothécaires assortis pour une durée de un à cinq ans d’un taux d’appel fixe ridicule appelé teaser, en général autour de un pour cent. No Income No Job or Assets. Ni travail, ni bien, ni revenu. NINJA. Pour beaucoup de gens, ces offres étaient très attractives car le remboursement à taux teaser coûtait bien moins cher que le paiement de leur loyer. C’était un produit d’appel fantastique pour toute la population précarisée par vingt ans de politiques libérales de marché.

À l’époque « keynésienne », c’est-à-dire de 1933 à 1979, aux USA, le niveau d’emploi était assez élevé, les protections nombreuses, les revenus tendaient à augmenter. Non pas que les pays développés comme les USA étaient des paradis, mais il y avait des logements communaux ou détenus par l’état, et l’immobilier n’était pas cher car les régulations limitaient la spéculation. De fait, quand les militants afro-américains manifestaient, c’était, après avoir bénéficié des progrès de l’éducation publique de l’époque du New Deal, pour avoir accès aux mêmes perspectives que la population blanche: ascenseur social, promotion professionnelle, logement. Toutes ces politiques qui volèrent en éclat à partir de Ronald Reagan, quand les importantes baisses d’impôt se soldèrent par de vastes coupes dans les budgets sociaux doublées d’un appauvrissement de l’état, désormais condamné à payer toujours plus d’intérêts sur une dette en augmentation, diminuant ses ressources en proportion. Thatcher privatisa les logements sociaux, Reagan les livra à la drogue que la CIA écoulait pour financer les guerres secrètes au Nicaragua, au Salvador ou contre l’Iran, avec l’aide de l’allié Colombien.

Ces crédits NINJA furent la réponse du « marché » à une demande sociale non satisfaite. C’est d’ailleurs l’argument qui conduisit Bill Clinton à supprimer les régulations du New Deal.

Une fois le prêt souscrit, il est revendu à un établissement financier qui fait comme pour le prêt de Stewart et Pamela. Il est mélangé avec d’autres. Mais il est en fait un peu comme le sel, l’épice de la CDO ou de la RMBS: on a vu que ces produits étaient protégées par des assurances, les Credit Default Swap ou CDS. On a vu aussi que nos génies qui maitrisaient l’histoire financière et économique des dix dernières années, avaient modélisé que la délinquance sur remboursement de prêts immobiliers ne dépassait jamais 3 %. Bref, il n’y avait aucun risque, et même en dépassant 5 %, ce qui serait du jamais vu (!), les assurances, les resets de teaser et la revente des biens prendraient la relève.

Les CDO étaient elles mêmes coupées en tranches. D’une tranche « sûre », avec un taux de « seulement » 4 ou 5 %, réputées Prime Loan, jusqu’à des tranches plus croustillantes composées de plein de prêts comme celui que dans quelques minutes Juan et Maria vont souscrire auprès de Pablo pour l’achat d’une maison en bois au milieu de nulle part et qui, s’il venait à y avoir une détérioration de l’économie, atteindraient les 15 voire 20 % annuels. Le tout bien entendu classé dans la catégorie des obligations à fort rendement, High Yield. Du juteux, bordé par les assurances CDS et l’hypothèque! Les banques qui rachetaient ces crédits et faisaient des CDO les écoulaient sur un marché toujours plus vaste, en Europe, au Japon, bref, même là où l’immobilier était calme ! Et les acheteurs les remélangeaient avec d’autres, qu’ils revendaient à leur tour à des caisses de retraite, à des épargnants. Voire en immobilisaient pour garantir des crédits à cours terme.

Mieux (c’est-à-dire, pire), comme l’immobilier, alimenté par une demande boostée de toute part par du crédit abondant) ne cessait de monter, les sociétés de crédit proposaient à des gens comme Maria et Pablo des crédits à la consommation toujours plus importants, reposant sur la valeur estimée de leur seul bien, une maison au milieu de nul part achetée à crédit teaser. Ces sociétés de crédit, selon le même principe, les revendaient à des banques qui les titrisaient, les transformant en ABS, Assets Back Securities. Mélangés à des CDO.

Du sûr.

Évidemment, Juan et Maria ne pouvaient résister et au début de 2006, ils emménagèrent dans leur maison en bois de pierre apparente avec une cheminée décorative et un jardin de gravas que Juan décida d’aménager avec le temps libre qu’il avait. Car depuis quelques mois, d’autres promoteurs avaient fait faillite et la cimenterie tournait vraiment au ralenti. Ça va repartir, lui avait dit Pablo en les quittant, le jour où il leur remit les clefs.

Fin de la troisième partie

Le 12 septembre 2007, Susan reçut de sa banque un appel inhabituel, lui demandant de couvrir rapidement le compte de FHRE. Jusque récemment, elle avait pu « jouer avec la trésorerie », couvrir les découverts d’un coût quand les ventes se réalisaient, mais depuis un ou deux mois, c’était de plus en plus difficile, et les taux n’arrêtaient pas de grimper. Le conseiller qui l’appelait ajouta qu’il faudrait revoir le contrat car ce n’était pas possible de continuer comme ça. Susan appela Peter qui lui raccrocha presque au nez. Il était irascible depuis quelques semaines, il ne lui disait plus rien, rentrait à pas d’heures, engueulait ses employés en permanence. Elle savait que ça avait un lien avec les derniers crédits qu’il ne réussissait pas à mettre sur le marché, et ceux qu’il avait du revendre à perte. Mais il y avait autre chose, visiblement.

Maria et Juan travaillaient dans leur « jardin ». Ils virent un grand camion se garer en face, puis leurs voisins y mettre leurs affaires. Leur piscine n’était pas finie, ils déménageaient déjà. Ceux d’à côté aussi étaient partis et dans le voisinage, les rires des enfants avaient été remplacés par les couleurs des panneaux « Foreclosure », « To Sell », « Bargain ». Leurs voisins, avant de partir, leur avaient dit qu’après révision, leur taux de crédit était passé à 16,17%, qu’ils avaient demandé des explications, mais que comme on leur avait demandé de payer sans discuter, ils avaient préféré partir, et laisser la clef sur la porte, comme la loi les y autorise. Maria avait des maux de tête qui ne s’arrêtaient pas, elle attendait la lettre. Le facteur arriva.

Leur taux serait relevé à 21,11% à compter du mois de décembre et leurs remboursements passeraient à 1.754,11 dollars. Juan téléphona à Fantastic Loans, puis à Fantastic Homes, mais partout on lui confirma que désormais, c’était Merryll Lynch qui était en charge de leur crédit, qu’ils ne savaient pas qui y contacter, mais que si le taux avait été relevé, c’était qu’il avait dû l’être.

Juan fit des recherches sur Internet et trouva cette banque qui s’appelait Merryll Lynch, à New York, et téléphona. Là, il fit le tour, de bureaux en bureaux, rappelant quand on lui raccrochait au nez, et arriva à une jeune femme chargée des relations extérieures qui l’écouta comme on écoute le bruit d’un ventilateur ou d’une autoroute. Quand il eut fini, elle lui expliqua qu’à priori, personne ne savait qui s’occupait de son crédit, que Merryll Lynch avait des activités bien plus importantes que ses petits soucis, et que peut être Merryll ne le possédait même plus. Puis, elle lui demanda s’il travaillait, quels étaient ses revenus, combien avait coûté leur maison. Quand il eut répondu, la jeune femme (qui depuis occupe le même travail à Bank of America, qui a racheté Merryll Lynch avec l’argent des contribuables américains, parmi lesquels figurent Juan et Maria), lui répondit que « Quand on n’a pas les moyens, on n’achète pas une maison! Vous êtes tous pareils, vous voulez tous une maison pas cher, mais c’est nous qui prenons le risque, Monsieur, si vous ne payez pas, alors le nouveau taux couvre ce risque : en Californie, est-ce que vous vous rendez compte que les prix ont baissé en moyenne de 20 %, et encore, je préfère pas imaginer dans votre coin, hein, qui voudrait habiter à, heu, comment vous avez dit ? Enfin, personne ne connaît cette ville, vous m’auriez dit Beverly Hills, encore, enfin bref, en plus, votre revenu a baissé et la Federal Reserve a augmenté les taux d’intérêts. On ne peut pas vous faire moins cher, vous savez, nous avons des obligations envers nos clients et nos actionnaires, et j’en suis la première désolée, vous savez… Maintenant, si vous pensez vraiment que c’est trop cher, vous pouvez toujours déménager, ou vous pouvez nous écrire et contester le taux. Je vous informe toutefois que tous les frais seront à votre charge! Je ne comprends pas, vous en aviez vraiment besoin, de cette maison ? »

Juan était assommé. Depuis un an et demi, ils payaient leur crédit le jour dit. Ils étaient même parvenus à faire un peu d’économies, pas beaucoup, juste 4500 dollars, et commençaient à regarder l’avenir avec un peu de confiance. Cette situation les mettait au pied du mur.

Après une deuxième fausse-couche, Pamela ne pouvait plus voir leur résidence, qu’elle maudissait en l’accusant de tous les maux qu’elle y avait endurés. Sans compter que Stewart commençait à perdre de la clientèle, certains de ses clients ayant quitté la Californie après y avoir perdu leur emploi ou avoir été mutés ailleurs, en Chine par exemple. Ce jour-là, elle téléphona à Fantastic Homes RE, et demanda à parler à Susan. Elle désirait vendre à tout prix et lui demandait de leur trouver quelque chose ailleurs. Vite.

La tête de Susan tourna: elle avait un moyen de faire deux bonnes commissions.

Elle appela Peter sur son portable et lui expliqua brièvement qu’elle pourrait se faire 500.000 dollars sur cette vente et qu’en « retenant »  le nouveau bien quelques semaines, ils pourraient utiliser l’argent de la résidence comme collatéral pour combler les dettes liées aux prêts hypothéqués non encore vendus par Fantastic Loans F. Peter la rappela deux minutes plus tard, et au ton de sa voix, excitée, elle comprit qu’il lui cachait la réalité de la situation. Il est vrai qu’elle-même ne lui avait pas encore expliqué qu’au dernier pointage, son chiffre d’affaire avait baissé de plus de 80 % depuis un an. Tous les deux étaient comme séparés, tout semblait leur filer entre les mains.

Onze crédits

Ce que Peter ne lui avait pas dit, c’est que pour que Fantastic Loans F puisse survivre, il avait hypothéqué la maison, les trois voitures et leurs économies y étaient passées. Il se retrouvait avec 11 crédits garantis par la société et toutes les hypothèques sur le dos, pour une valeur de 2.450.000 dollars. Les intérêts commençaient à chiffrer à la banque qui, en échange exigeait toujours plus de garanties (collatéral) car parallèlement, la valeur des biens en garantie semblait comme fondre au soleil, inversement proportionnellement aux trou qui lui, s’agrandissait de jours en jours.

Il ne comprenait plus. Pourquoi en trois mois lui demandait-on 11% d’intérêts sur sa trésorerie alors qu’il y a un an, sa banque le laissait filer avec un trou de plus de 5 millions à un taux de seulement 4%? Sans compter que désormais, les augmentations étaient hebdomadaires, les coups de téléphones quotidiens. Il ne voyait pas comment en parler à Susan, par quel bout commencer. D’autant qu’un des emprunteurs dont il avait toujours le crédit était parti en laissant les clefs sur la porte. Il savait que Susan ne pouvait pas vendre les deux dernières maisons du Golden Village, où les précédents acheteurs, eux, quittaient leur maison, comme des voleurs, et qu’elle avait du se séparer de Pablo, un de ses meilleurs commerciaux.

Dès l’annonce de difficultés par UBS, puis après que BNP Paribas eut publiquement annoncé la suspension de la valorisation de 3 fonds composés de produits (des ABS) exposés au marché des sub-primes (crédits hypothécaires consentis à des emprunteurs de mauvaise qualité et donc assorti d’un taux plus élevé), les taux courts pratiquées par les banques commencèrent une envolée inédite dans l’histoire de la finance, en tout cas après guerre. Les taux courts, à un jour, à un mois, étaient les plus volatiles car certaines banques, désormais, étaient à court de cash au jour le jour pour honorer leurs obligations financières. Et encore, en échange de cette trésorerie vitale, devaient-elles immobiliser des biens en collatéral pour que d’autres banques leur prêtent cette précieuse trésorerie. Des biens, immobiliers, valeurs et titres, dont la valeur, elle, était de plus en plus difficile à évaluer, et dont on commençait à douter sérieusement, puisque ces problèmes de trésorerie était justement liés à cette difficulté. Le serpent qui se mort la queue… Et comme toute la place était inondée de ces CDO, de ces RMBS, de ces ABS et autres CDS dont les subtiles architectures reposaient sur des crédits immobiliers qui désormais tournaient au vinaigre, tout le monde semblait douter de la solidité des bilans trimestriels de tout le monde, et tout le monde savait que tout le monde avait de ces produits notés AAA, mais qui s’apparentaient visiblement plus à des junk bonds, à très haut risque.

Les banques demandaient maintenant des assurances quand elles se prêtaient entre elles, et cela se traduisit par une très forte montée du spread (différence entre le taux auquel on emprunte normalement et le taux auquel on prête), parfois autours de 8 ou 9%. Cette nervosité se traduisait au final par une augmentation quasi exponentielle des taux réclamés pour les facilités de paiement (la « trésorerie ») accordées à certaines activités para-financières, sociétés de crédit, agences immobilières et promoteurs, obligées de baisser les prix de leurs biens et services pour trouver des acheteurs et avoir le cash que désormais les banques leur facturaient si cher quand elles ne leur refusaient pas, avec pour résultat de dévaloriser encore plus la valeur de leurs biens, conduisant en retour les banques à réclamer encore plus de garanties.

La banque d’affaires Bear Sterns était désormais étranglée, se finançant à des taux de plus en plus élevés et devant engager toujours plus de biens. Ce qui ne l’empêchait pas de continuer ses activités sur le marché des CDO, mais cette fois en achetant les CDO des autres, confiante dans le rebond prochain de l’économie: de toute l’histoire de l’humanité, foi de génies de la finance, ça n’avait jamais baissé. En parallèle, le cours de l’action dégringolait. De plus de 129 dollars en 2007, alors célébrée « meilleurs banque de l’année », l’action chuta, chuta, pour atteindre à peine 2 dollars le jour de la suspension de sa cotation. Après maintes protestations des actionnaires, JP Morgan Chase, son repreneur « aidé » par le gouvernement US et la FED, accepta de payer 10 dollars par titre (en échange de lignes de crédit illimités…).

Lehman Brother également continuait son activité, mais en commençant à restructurer les CDO, c’est-à-dire en achetant des dérivés et en les recomposant, prête à saisir toutes les opportunités sur le marché high yield, à fort rendement.

Pour se couvrir, ces deux banques, tout comme toutes les autres d’ailleurs, achetaient des CDS, destinés à couvrir le risque, auprès de AIG, Fanny Mae et Freddie Mac. Goldman Sachs, dont les analystes voyaient la fin du cycle immobilier depuis 2006, avaient quand à eux assuré leurs propres CDO, en misant sur un chute prochaine du marché: GS était short sur ses propres dérivés, et avait complété le tout de CDS. Tout le monde avait posé ses pions, mais personne ne savait exactement de quoi ces pions, ceux du voisin comme les siens, étaient faits. L’asphyxie était désormais proche.

La clef sur la maison

Juan et Maria décidèrent de miser tout leur avenir sur leurs 4.500 dollars d’économie. Un beau matin d’octobre, ils quittèrent leur maison en laissant la clef sur la maison. Juan avait entendu par un oncle qu’il y aurait un travail pour lui, s’il voulait, en Virginie de l’Ouest, comme livreur pour Amazon. La voiture s’éloigna et on ne revit plus jamais Juan, Maria ni leurs enfants. On raconte qu’après avoir été hébergés par cet oncle et avoir tous deux trouvé un travail, ils viennent d’acheter une maison avec un jardin aux enchères, pour 67.000 dollars.

Susan, elle, fut avisée par Merryll Lynch deux mois plus tard que la maison avait été désertée et que le crédit était désormais en défaut. Elle recevrait sous peu l’avis de mise sur le marché. Susan s’arrachait les cheveux, c’était la 42e maison qu’une banque lui confiait en moins de deux mois. Et elle avait toujours sur les bras la maison de Stewart et Pamela. Ça, c’était le sujet tabou, car Peter et elle avaient misé sur elle pas mal d’espoirs. En effet, ils avaient hypothéqué la maison pour permettre au couple de s’acheter une maison dans Beverly Hills. Peter avait acheté la nouvelle maison avec l’hypothèque et l’avait revendue à Susan 200.000 dollars plus cher, et Suzan l’avait revendue au couple. Pour la résidence, ils en avaient tiré un crédit de 1.800.000, mais Peter l’avait acheté par le biais d’une société écran, officiellement, 1.500.000 dollars. Le couple n’avait pas bronché, ils voulaient s’en débarrasser et avaient attendu la chute du marché. L’échéance du crédit relais arrivait et ils ne voyaient pas comment s’en sortir. La banque imposait désormais des taux de trésorerie incroyables. Pour la première fois, Susan pensa au suicide : elle avait découvert que tous leurs biens étaient hypothéqués, certains jusque trois fois.

Fantastic Homes Real Estate et Fantastic Loans Financial firent faillite en janvier 2008. La maison de Maria et Pablo n’était pas encore mise sur le marché et la situation juridique de la résidence vendue par Stewart et Pamela était des plus compliquée.

Fin de la quatrième partie

Svenn Olafsonn travaille pour la Caisse de Prévoyance des Travailleurs du syndicat des marins d’Oslo. Cette caisse investit une épargne complémentaire, gérée par le syndicat, composée à 50 % d’obligations monétaires, sûres, et de 50% d’obligations d’État et de grandes entreprises, principalement européennes, bien plus sûres que des actions et rapportant un peu plus que les placements monétaires. Ainsi, quand les membres du syndicat prennent leur retraite, la Caisse leur verse une rente trimestrielle complémentaire composée des intérêts et d’un amortissement négocié sur cette épargne.

Depuis trois ans, sur l’insistance de nombreux organismes financiers qui l’ont démarché en ce sens, il a décidé de diversifier une partie du portefeuille et d’acheter des fonds sûrs et performants, des fonds monétaires « dynamiques ». Prudent, il a fait de longues recherches sur Internet, et tous ces fonds sont investis dans des produits notés AAA par Fitsch Rating, Moody’s et Standart and Poor. Des ABS, des RMBS et des CDO. Il ne comprend pas bien comment cela fonctionne, mais cela lui semble sûr, très sérieux et intéressant. Les Asset Managers à la tête de ces fonds, des gens extrêmement brillants ayant fait des études supérieures dans des universités prestigieuses dont les noms garantissent le sérieux sur les fiches descriptives des sites Internet, expliquent en quoi ces investissements représentent une nouvelle forme de sécurité, car il est avéré que les prix de l’immobilier sont toujours à la hausse et que les acheteurs de biens immobiliers remboursent toujours leur crédit, dont les taux, intéressants, rémunèrent ces placements de façon bien plus attractive qu’un simple placement monétaire.

Le raisonnement semble juste aux oreilles de Svenn, les graphiques représentant l’évolution du marché depuis 1995 étayent ces analyses. Il rédige donc un rapport où il propose une diversification des 50% investis en monétaire pour des produits plus dynamiques en vantant leurs performances alliée à une très grande sécurité. Il rappelle que la structure démographique des adhérents incite à aller dans ce sens. Il y note notamment l’excellente performances de ces fonds.

La diversification fut votée fin 2006 avec effet sur le budget 2007.

Pourtant, dès septembre 2007, en pointant la valorisation trimestrielle du fond California Gold 345, il constata que le fond avait perdu 1,5% de sa valeur, et que les versements de California Gold 347 et California Gold 350 n’étaient pas valorisés. Il contacta l’émetteur des fonds, la banque où travaille Sandrine, mais personne n’était en mesure d’apporter des réponses claires. Quand à la baisse, elle ne devait être que passagère et résultait d’une baisse assez marquée de l’immobilier américain. L’opérateur lui vanta toutefois la grande qualité du placement, en lui faisant remarquer que malgré tout, sa performance restait positive sur les trois dernières années.

Les jours qui suivirent, il n’y eu pas plus de valorisation et, début octobre, la banque lui envoya une note pour l’informer que les valorisations étaient impossibles sur California Gold 347 et California Gold 350, qu’elles étaient suspendues jusqu’à une date indéterminée, mais qu’il faudrait peut-être prévoir une décote d’environ 50%. Par ailleurs, la banque émettait un avertissement sur California Gold 345, qui fut décoté de 60% en décembre 2007.

Le 16 mars 2008, en entendant la nouvelle du renflouement de la Banque Bear Stearns, emportée par la crise des crédits immobiliers, Svenn Olafsonn repensa à la chute de 30% des investissements de la Caisse de Retraite. Il se sentait responsable. Il regarda par la fenêtre, pensa aux adhérents du syndicat, à leur avenir. Et son Coeur s’arrêta de battre. Peu avant de se jeter par la fenêtre, il avait porté plainte contre X pour escroquerie, en tant que comptable et représentant du syndicat.

Bear Stearns & JPMorgan Chase

La suite de l’histoire, vous la connaissez car c’est à partir de là que les journaux ont commencé à vous en parler.

La banque Bear Stearns, après avoir dissimulé son état de quasi faillite, vit le cours de son titre en bourse chuter de plus de 100 dollars avant que la FED et Henry Pawlson ne se décident à demander l’assistance d’une tierce partie, JPMorgan Chase. Le problème était très simple. Ses obligations financières étaient importantes et la chute de ses avoirs rendait son refinancement de plus en plus difficile au quotidien. Pour y faire face en effet, tout comme d’autres, elle posait en garantie ses avoirs, mobiliers mais aussi financiers, et  obtenait une ligne de crédit, jusqu’à la prochaine fois, c’est-à-dire le lendemain. En janvier, la faillite de deux fonds rendaient cette gesticulation beaucoup plus difficile car c’était toute la solidité des autres fonds qui était remise en cause: la banque ne trouvait à se refinancer qu’à des taux proches de 10%. L’endettement prenait l’allure d’une boule de neige toujours plus grosse. Et c’est ainsi qu’elle fut avalée par JPMorgan pour une bouchée de pain. Et que Svenn compris qu’il ne retrouverait jamais la couleur de leur placement.

À partir de là, les spread (différence entre le taux auquel on emprunte au jour le jour, et le taux auquel on prête à un autre) des taux interbancaires commencèrent à monter, irrésistiblement.  En moyenne, 1,5% sur les taux à court terme à partir de janvier 2008, ce qui est énorme (habituellement 0,1 ou 0,2%).

Tout le monde avait de ces placements, notés AAA, qui s’avéraient encore plus pourris que n’importe quelle dette douteuse car personne n’était capable de dire ce qu’il y avait dedans. Désormais, deux marchés propéraient.

Les placements Futures sur matières premières, qui montaient, poussées par cet afflux de liquidités, transformant le ralentissement de l’économie en coup de frein brutal sous le coup d’une inflation incontrôlée, pur produit de la spéculation.

Et le marché des CDS, tout le monde cherchant à s’assurer contre tout le monde. Les contrôleurs de résultats de portefeuilles (product controlers) s’arrachaient les cheveux en constatant de plus en plus d’anomalies dues à l’envolée des spreads et aux dépréciations d’actifs qui dévalorisaient les portefeuilles.

Finalement, on apprit en août 2008 que l’économie américaine était entrée en récession depuis au moins décembre 2007, la FED, qui n’avait cessé d’augmenter les taux au moment où les spreadss’étaient envolés décida dans l’urgence de faire machine arrière. Mais c’était inutile, tardif. On ne prêtait plus désormais entre banque qu’avec 3% de spread, ce qui voulait dire qu’il n’y avait plus de crédit disponible pour les particuliers ou les entreprises, petites et même les grandes, particulièrement les plus endettées, comme l’industrie automobile également touchée de plein fouet par l’envolée du pétrole du à la spéculation sur les matières premières et une chute des ventes. En septembre, le scénario Bear Stern se reproduisit avec Lehman qui, cette fois, fit faillite. Avec toutes ses CDO, ses RMBS et autres swaps. Les bourses s’écroulèrent, le crédit était paralysé.

Une nouvelle histoire…

Henry Pawlson concocta un plan d’urgence destiné à ranimer le secteur financier, menacé désormais de faillite. Depuis 2 ans, les défauts de remboursements de crédit immobiliers se multipliaient sous le feu conjugué des resets de taux teaser et du ralentissement économique, avec l’entrée dans la récession, on s’attendait désormais à un écroulement global de toutes ces MBS, de toutes ces ABS composées également de cartes de crédits dont les détenteurs étaient étranglés par la montée des taux, de toutes ces CDO dont on ne savait pas trop ce qui les composait et de toutes ces CDS destinées à assurer les faillites éventuelles. En septembre, le FMI estimait à 400 milliards de dollars les besoins de refinancement, il révisa ses figures en octobre à 700 milliards. L’assureur AIG, à lui seul estimait ses pertes liées au paiement des primes sur CDS à 170 milliards de dollars, Freddie Mac et Fanny Mae avaient été mises sous tutelle du trésor et les pertes étaient estimées à plus de 100 milliards de dollars. L’action de CITIBANK chuta à à peine un dollar après avoir longtemps caracolé à plus de 100, affichant des pertes en dizaines de milliards de dollars. À New York, la finance licenciait par dizaines de milliers ses salariés. L’indice Dow Jones, qui avait frôlé les 14000, descendait, cassant le 10000, puis les 9000 points. On reparla de 1929, de dépression.

C’était l’élection aux USA, et un jeune candidat, tout sourire, s’apprêtait à remporter la présidentielle sur la promesse d’une réinvention du rêve américain.

Mais ça, c’est une autre histoire…

A suivre dans Debt Fiction, la seconde nouvelle

La partie suivante est accessible par l’onglet en tête de l’article

Minorités 87 | Une déception de gauche

Paru dans la revue Minorités.org le dimanche 19 juin 2011.
Il y a un argument imparable utilisé par les militants de tous les partis, de toutes les associations, quand on leur dit que l’on n’a pas confiance en eux, que l’on n’est pas d’accord. « C’est facile, vous critiquez, vous ne faites rien, vous n’avez qu’à venir avec nous et militer, vous verrez, si c’est facile. » Imparable. Voici mon histoire militante, ce qui m’a conduit à ne plus militer, et à critiquer les organisations politiques ou associatives « installées », et à en avoir parfaitement le droit. Je serai sans aucune pitié pour le parti où j’ai milité et pour lequel j’ai désormais un profond mépris, avec son appareil fermé au bruits de la société et aux vents du monde, le Parti Socialiste. En sachant parfaitement que c’est la même chose ailleurs, voire bien pire.

Ma formation politique fut marquée très tôt par divers facteurs. Mon homosexualité, pour laquelle je me formai « intellectuellement » sur le tas, dès l’âge de 14 ans, en lisant Guy Hocquenghem (que je considère mon « père » en homosexualité). Et le Gai Pied, que je lisais en cachette chez le marchand de journaux.

Ma classe sociale. J’avais vu mon père au lendemain de la nuit électorale de mars 1978, il avait visiblement pleuré. Le programme commun PS/PC prévoyait de nationaliser son entreprise où, depuis trois ans les grèves et des périodes de chômage partiel alternaient, et où tout le monde était venu. Georges Séguy, Georges Marchais, Arlette Laguillier, Alain Krivine, et bien entendu, François Mitterrand. Deux fois. L’entreprise ferma un mois après la victoire inattendue de la droite, et nous rentrâmes vite dans la pauvreté, puis la grande pauvreté. Mes parents ramassaient les fruits et les légumes à la fin des marchés et les vêtements jetés pour nous habiller. Ma Catholique de mère et mon Musulman de père s’enfermèrent dans le silence en s’accordant sur un point : ils ne se plaignirent jamais.

Mes origines. Mon père était un militant. Cégétiste jusqu’en 1969, il avait rejoint la CFDT (métallurgie). Il avait été militant indépendantiste au FLN jusqu’à l’indépendance. Il était très politisé, oscillant entre républicanisme Pan-Arabe, communisme, et conservatisme. Il était pétri de morale musulmane. Il n’a pas prié jusqu’à sa cinquantaine,mais respecta toujours le Ramadan. Je me souviens l’avoir vu lors d’une veillée en Kabylie avec ses amis réciter des sourates prises au hasard dans le Coran. Il ne les récitait pas, il les chantait.

Ma vie bascula quand après m’être interrogé sur mes désirs sexuels, je tombai amoureux du surveillant, allez comprendre, en fin de troisième. Je m’étais ouvert à une amie, qui éventa l’histoire. Je venais de présenter un livre de Bory et Hocquengem en cours de Français. J’avais lu une scène de drague et une scène de sexe. La professeur, une « catho de gauche » assez âgée, m’avait laissé faire. Et pourtant je revois son visage, son étonnement, son malaise, peut-être. Madame De Witt. Longtemps après, je suis allé lui rendre plusieurs fois visite avec mon amie Frédérique, et une fois nous avions abordé cet épisode. J’ai appris son décès depuis, cela m’a attristé.

L’été arriva, et j’oubliai mon amour solitaire pour le surveillant…

Bondy et le PCF

Peu après la rentrée en seconde, il y eu un tremblement de terre en Algérie, à El Asnam. Un petit groupe se forma autours d’un professeur d’histoire du lycée, Gérard Clergue, communiste. Il faut avoir à l’esprit que l’époque était politisée, et qu’à Bondy, ville socialiste d’union de la gauche où j’habitais, le PCF était très fort, même si son autorité était contestée par d’autres formations, la CFDT, le PS, le PSU et myriade de formations. Nous montâmes autour de cet enseignant un PACTE (Projet d’Activité Culturelle et Educatif) sur l’Algérie. Son histoire, la guerre d’indépendance, sa culture, etc, et nous organisâmes une collecte de solidarité, 30.000 francs, ce qui était beaucoup. C’est dans le cadre de cette activité que je me rapprochai de celle qui reste ma meilleure amie, Frédérique, et acquit le début de mon autonomie. Elle était fan de Bernard Lavilliers, politisée, anarchiste. Je me mis à lire Guérin, Bakounine, Proudhon, Kropotkine.

Toutefois, j’avais du mal avec l’idée de révolution. Même si elle me semblait nécessaire, je restais témoin de la pauvreté à la maison. Je regardais donc du côté d’un petit parti politique sur le déclin, en fin de course, le Parti Socialiste Unifié, PSU, qui réconciliait très bien mes aspirations libertaires, l’autogestion, le féminisme, l’idée de « vivre et travailler au pays », « travailler moins pour travailler toutes et tous », « prendre en main notre quotidien ». Le PSU était le seul parti à parler du droit des homosexuels et de sa dépénalisation, des immigrés, de leur place et de leur culture. Et je savais par mon père que c’était le refus de la guerre d’Algérie qui était à son origine, qu’en mai 1968, ç’avait été le seul parti dans les luttes. J’admirai la performance d’Huguette Bouchardeau en 1981, interdite d’antenne, car elle voulut donner la parole à un homosexuel.

La victoire de Francois Mitterrand restera pour toute ma vie un moment inoubliable où la politique, mes premiers amants et mes 16 ans me donnèrent, sur l’air de Chagrin d’amour, un sentiment d’invincibilité.

Le 10 mai 1981, je vis le sourire de mon père, ses larmes. À Bondy, Mitterrand fit 73%. NOUS avions gagné. Le soir, avec mon amie Freddie et d’autres du PACTE, nous retrouvâmes Gérard Clergue chez lui. Il y avait d’autres professeurs, nous partîmes à la Bastille. Le lendemain, je n’avais plus de voix. Des professeurs mettaient l’Internationale à plein tube dans leur classe, il y avait des banderoles aux fenêtres. Même la petite bande d’Autonomes du lycée était de la partie. La proviseur faisait profil bas, elle ne souriait pas. Pendant quelques jours, son monde s’effondra. Mon professeur de mathématique portait un jeans. Il était de droite, et j’ironisais : maintenant, c’était nous qui allions mettre des costumes!

Entre Broad et LO

Les trois années qui suivirent furent pour moi l’entrée dans la vie gay. Je n’avais pas 17 ans quand j’allai au Broad, LA boîte, pour la première fois.

Au lycée, il y avait Pascal, de Lutte Ouvrière. On allait « discuter ». Ils ne m’ont jamais séduit, avec leur côté austère, mais il me transmit une culture : étudier pour penser le monde, l’idée que le sort des travailleurs est le même partout, et qu’il faut donc lire des auteurs étrangers, que la force des capitalistes est leur connaissance des rouages de leur société sur lesquels ils bâtissent leur pouvoir. J’appris la lutte des classes.

Je garde pour LO un attachement particulier. Je comprends de quoi ils parlent, je peux le ressentir, même si je suis en profond désaccord.

Mais ma vie était invariablement « gay ».

L’identité homosexuelle est indissociable d’une vie homosexuelle. On peut prendre ses distances, on peut rencontrer l’amour et se fixer, mais celui qui n’a pas vécu sa sexualité manque de quelque chose, car c’est le sexe qui fait notre différence.

À 18 ans, je saisis l’opportunité de pouvoir habiter seul. Ma mère avait une chambre en plein centre de Paris. Là, ce fut un peu tout et n’importe quoi, entre les soirées du jeune rocker que j’étais, les concerts, l’alcool, la drogue, le sexe et, par exemple, l’inauguration de Haute Tension, mes sorties au Broad et au Limelight, mes copains des Gays PTT et le projet associatif l’Escargot. Je m’étais rapproché de militants homosexuels avec lesquels je passais pas mal de temps.

En 1984, alors que je commençais une conversion au psychédélisme, je reçu trois chocs politiques qui allèrent réorienter mon engagement.

Une queue de manifestation de droite contre la loi Savary sur les universités, avec des militants d’extreme droite habillés comme en 1940, vendant des journaux titrant sur le complot judéo-maçonnique, alors que j’arrivais aux Tuileries pour draguer.

La manifestation contre la loi sur l’école privée, avec des cortèges de bonnes soeurs accusant « l’avorteuse », les émeutes entre néo-nazis et forces de l’ordre en soirée dans le quartier latin.

Et enfin le score du PS aux élections européennes: 20%, le PCF à 11%, juste devant le FN qui émergeait pour la première fois au niveau nationale. On parlait du Chili, Jacques Chirac réclamait la démission de François Mitterrand et « la fin de l’expérience socialiste ». Cette perspective nous terrifiait car nous pensions qu’il gouvernerait avec le FN, contre les immigrés, et mènerait la même politique que Margaret Thatcher, contre les travailleurs.

La Marche des Beurs

C’est à cette époque, vers 1983/1984, suite à la résurgence du discours xénophobe et sécuritaire à droite ainsi qu’une série d’échauffourées estivales dans la banlieue de Lyon qu’avait été organisée une marche anti-raciste, la Marche des Beurs, première tentative des jeunes issus de l’immigration afin de s’organiser politiquement pour peser.

Pour replacer dans le contexte, il faut rappeler que Beur est un terme créé par nous, la « deuxième génération », avant qu’il ne soit récupéré. Radio Beur, née durant l’été 1981, premier média communautaire d’une France « socialiste » qui tenta l’aventure multi-culturelle, et qui diffusa enfin des musiques et des informations qui pouvaient intéresser les parents, dans leurs langues, et qui aida aussi à la diffusion du rai et à diffuser la renaissance culturelle Berbère.

La marche des Beurs fut un succès en 1983, mais les résultats politiques de 1984 les effacèrent, en tout cas visiblement, d’un coup. À Bondy, des amis connus dans l’enfance au cours d’arabe ou au lycée créèrent une association, Ça bouge. Nous avions été marqués très tôt par l’extrême droite, en 1980, quand une bande de néo-nazis agressèrent trois jeunes de la cité De Lattre de Tassigny. Ce genre de crimes etait assez frequent et restait impuni.

Le soir des Européennes de juin 1984, j’étais avec un ami, on s’essayait à chanter du Cure avec un synthétiseur, une guitare et de la bière. On alluma la télévision. Le score du FN me glaça. La semaine suivante, ma décision était prise : j’adhérerais au PS.

Nous fûmes très nombreux dans mon cas.

Cet été-là, je bavardai pour la première fois avec Patrick Bloche : il vendait des canettes pour le CUARH au bal du quai des Tournelles. Il me dit qu’ils reprenaient la structure pour en faire quelque chose de nouveau…

L’adhésion

Je ne savais pas comment on adhérait à un parti politique. Je contactai la Fédération de Paris, mais pendant des mois aucune réponse ne vint. Je finis par convaincre mon amie Maria de m’y accompagner. Fidèle à la leçon de Lutte Ouvrière, j’avais dévoré en quelques semaines l’intégrale de Mitterrand, Pierre Mauroy, deux livres sur Jaurès, Michel Rocard, Jean Poperen, un livre sur Bruno Kreisky, un autre sur Olof Palme, des essais sur la social-démocratie, Pierre Mendes-France, une histoire du Parti Socialiste. Enfin, la démission de Pierre Mauroy et son remplacement par Laurent Fabius avaient été l’occasion pour Le Monde de publier des bilans tous azimuts sur les trois ans de « changement » et « d’expérience socialiste ».

Mon image des socialistes était très simple. Les communistes, c’étaient les ouvriers. Les socialistes, c’étaient donc Michel Pollack (Droit de Réponse) et Philippe Calloni (les matins de France-Inter commençaient par du jazz, et ça parlait littérature), bref, les intellectuels. Armé de toutes mes lectures, j’espérais réussir un examen d’entrée. À noter que la même année, je n’avais pas fait grand-chose à l’université où je ne me sentais pas à ma place, les étudiants me donnant l’impression de ne pas appartenir à mon monde.

Je ne me rappelle plus comment s’appelait la permanente blonde d’une trentaine d’années qui me reçut. Je pense l’avoir saoulée. Elle me dit qu’elle demanderait à la section de mon arrondissement de me contacter rapidement.

En partant, j’étais content. J’avais réussi mon examen.

Je fus reçu quelques semaines plus tard par la secrétaire de section du dixième arrondissement, Cécile Marcovicz, chez elle. Il y avait un jeune, Philippe. Ils me posèrent des questions et finirent par s’excuser de m’avoir fait attendre si longtemps : ils avaient des problèmes dans la section. Sans le savoir, je venais d’atterrir dans une des sections où se jouait alors toute l’histoire du PS jusqu’à nos jours.

Vous ne me croyez pas ?

Le parti de Mitterrand

Pour prendre la tête du Nouveau Parti Socialiste, créé à partir de la SFIO en 1969, lors du congrès de réunification d’Épinay en 1971, parti dont il n’était pas membre, François Mitterrand se rapprocha de tendances minoritaires à qui il promit la promotion de l’idéologie (CERES de Jean-Pierre Chevènement, proche idéologiquement du PCF ainsi que Jean Poperen et ses amis transfuges du PSU), la garantie de l’inamovibilité électorale (Gaston Deferre), et l’assurance que les clefs de la «vieille maison », dans le nord, seraient toujours entre les mains de son détenteur (Pierre Mauroy). Son rapprochement avec Jean-Pierre Chevènement garantissait, en gauchisant le parti, l’alliance avec le PCF, condition nécessaire à la victoire dans l’analyse, très juste, de Mitterrand.

En 1974, la gauche perdit les élections à 100.000 voix. L’idée d’une victoire faisait son chemin. Il faut bien avoir à l’esprit que la gauche était dans l’opposition depuis 1958. Et encore, même avant 1958, on peut s’interroger sur « quelle gauche »…

Mitterrand organisa les « Assises du Socialisme ». Des courants réformateurs chrétiens (Jacques Delors) et un gros bloc du PSU, derrière Michel Rocard, rejoignirent le PS. L’arrivée de la deuxième gauche donna à Mitterrand la possibilité de s’éloigner de Jean-Pierre Chevènement et du CERES qui furent renvoyés à la minorité.

Une nouvelle garde entourait Francois Mitterrand, des gens neufs, nouveaux, venus de sa Convention des Institutions Républicaines, la CIR. Pierre Joxe, Louis Mermaz, Yvette Roudy, Edith Cresson, Charles Hernu… Et des plus jeunes ayant adhéré au nouveau parti, comme Laurent Fabius. Jacques Attali, Robert Badinter, Jack Lang s’en rapprochèrent. Ces groupes étaient le coeur du « mitterrandisme ». Lionel Jospin, agissant clandestinement pour le compte d’une organisation trotskiste, l’OCI, en était. À la base également, la renaissance du parti amena une nouvelle génération, jeune, volontaire, imprégnée d’idéaux socialistes renouvelés, croyant en l’Union de la Gauche, au Front de Classe et en une politique qui engagerait la transition vers une société fondée sur l’égalité et la liberté. Jusqu’au syndicalisme étudiant, il fallut apprendre à composer avec le retour de ces militants volontaires, décidés, et cela entraîna des manoeuvres incroyables entre les différentes familles du trotskisme qui, jusqu’alors, avaient eu un monopole.

Giscard d’Estaing, le nouveau président, avait lui aussi « ouvert » son gouvernement aux « réformateurs » mendésistes, comme Yvette Giroud, qui ne mirent pas longtemps à être déçus. Ils se tournèrent vers Mitterrand car ce dernier, en rassemblant à ses côtés la « deuxième gauche », avait préparé leur ralliement.

La victoire de la gauche était désormais inéluctable. Les mitterrandistes contrôlaient plus de 50% du parti et s’appuyaient soit sur le CERES, soit sur les rocardiens pour garder ce contrôle. Les congrès étaient l’occasion de guerres intestines invisibles de l’extérieur, mais où se jouait le contrôle des fédérations, des sections, et donc des futures candidatures aux élections. Il y avait toutefois beaucoup de grain à moudre pour ce jeune parti, et beaucoup de places à prendre. Les luttes de pouvoir étaient donc des luttes relativement classiques. Légitimes, je dirais.

Le Parti était mitterrandiste, mais Paris était CERES. C’était un bastion que contrôlaient, entre autres, Georges Sarre, conseiller de Paris pour le 11e arrondissement, et Michel Charzat, dans le 20e arrondissement. Ce contrôle fut confirmé par le congrès de Metz en 1979. La Fédération de Paris était ultra-gauche.

Ce subtile équilibre fut pourtant rompu par la victoire de 1981. Tout d’abord avec l’afflux de nouveaux adhérents désireux d’aider « le changement ». Ensuite avec la vague rose qui permit l’élection de figures montantes du mitterrandisme. Lionel Jospin dans le 18e arrondissement, et Paul Quilès dans le 13e arrondissement. L’argent commença à irriguer cette fédération jusqu’alors austère et militante. L’argent des élus, le travail de leurs assistants, l’envoi de courrier. Et puis l’argent des ministères, leur « caisse noire », cette pratique ancienne héritée du gaullisme dont on pouvait espérer qu’elle disparut avec l’arrivée d’un pouvoir « socialiste ».

Jospin en sa fédération

François Mitterrand fut remplacé à la tête du parti par Lionel Jospin, dont l’arrondissement, le 18e, était un bastion mitterrandiste et le fief du fidèle sénateur Claude Estier, qui dirigeait parallèlement l’Unité, l’hebdomadaire des socialistes. En tant que nouveau premier secrétaire, Jospin se fixa l’objectif d’un contrôle de la Fédération.

Le courant mitterrandiste était alors assez homogène, et les luttes internes étaient directement gérées par Francois Mitterrand avec celles et ceux qui lui avaient été fidèles. En revanche, Jean-Pierre Chevenement, inspiré par son mentor Didier Motchane, s’apprêtait à décréter que l’heure n’était plus au socialisme, mais à la République. Le CERES se saborda en 1983 et devint donc La République Moderne, déstabilisant profondément une base qui, au même moment, se désillusionnait. L’hémorragie de militants du CERES commença. Au congrès de Bourg-en-Bresse, en pleine rigueur, l’influence de l’ex-CERES n’était plus que la résultante de la coalition formée avec les mitterrandistes au niveau national et dont les rocardiens étaient les perdants. Ces derniers, pourtant, piaffaient dans les sections, « on vous l’avait bien dit », décourageant un peu plus les militants de l’ex-CERES qui voyaient leur parti se « rocardiser ».

C’est dans ce contexte qu’il faut revenir aux trotskistes, ceux de l’OCI et de la LCR. Au sein de ces deux organisations, on avait mal vécu la victoire de la gauche et d’innombrables débats les traversaient. Un petit groupe avait quitté la LCR autour de Julien Dray, Bernard Pignerol, Laurence Rossignol et d’autres, et fit son entrée au PS en 1981. Un autre commençait, à l’OCI, autour de Jean Christophe Cambadélis et Marc Rosenblat, à s’interroger sur l’opportunité d’un tel rapprochement. De discrètes tractations avaient lieu dans les arrières boutiques du Parti Socialiste pour essayer de voir comment, sous quelle forme, on pourrait « digérer » ces troupes, mais pour Lionel Jospin, c’était du pain béni car elles viendraient renforcer ses rangs.

L’UNEF, le syndicat étudiant, avait d’ailleurs connu sa « réunification » à la fin des année 70 et l’UNEF-ID en naquit en 1981, créant les nécessaires passerelles. Jean-Christophe Cambadélis, Marc Rosenblat, Julien Dray, Jean-Marie Le Guen, Alain Bauer, toute une génération de militants entre socialisme, trotskisme, gestion de l’UNEF-ID et de la mutuelle étudiante MNEF partageaient, au delà de désaccords idéologiques, une même pratique militante : celle du contrôle des appareils et de la mise en réseaux pour affirmer ce contrôle et prendre le pouvoir.

Autour de Julien Dray et de celui qui allait se faire appeler « Harlem Désir »  se constitua au PS Questions Socialistes, sorte d’aile gauche néo-trotskiste comme il en existait à ce moment en Grande-Bretagne dans le Labour, pendant que le même groupe rejoignait à l’UNEF-ID la tendance PLUS animée par Jean-Marie Le Guen.

La seule section disponible pour accueillir ces transfuges de la LCR était la section du 10e arrondissement où adhérèrent Julien Dray, Bernard Pignerol, Laurence Rossignol et leurs amis, qui passa ainsi entre les mains des mitterrandistes, accélérant l’hémorragie militante. Le plus amusant dans cette histoire, c’est que la LCR était, indirectement, par l’entrisme trotskiste organisée entre autres par Jacques Kergoat, des deux côtés. Voilà pour Paris.

Fabius, la cassure

Au niveau national, 1984, ce fut la nomination inattendue de Laurent Fabius.

Autant Mauroy appartenait à l’héritage historique, à la « vieille maison », et en ce sens ne rompait pas les équilibres internes du parti, autant la nomination de Laurent Fabius bouscula l’édifice de fond en comble car, alors que la gauche semblait ratatinée électoralement après l’élection européenne et la manifestation des droites pour l’école privée, chacun avait en tête le prochain scrutin, la succession de Mitterrand, et le contrôle du parti. À Paris, Paul Quilès et beaucoup de mitterrandistes se rangèrent du côté du premier ministre. Il y avait pour Lionel Jospin un risque de perte de contrôle de la Fédération, du Parti et de la campagne législative à venir. Des négociations commencèrent donc dans le but d’opérer l’absorption des trotskistes de l’OCI, dont il avait été membre et où il avait gardé des contacts.

La rivalité entre « jospinistes » et « fabiusiens » allait donc se régler par ex-trotskistes interposés.

Dans le 10e arrondissement, où j’allais adhérer, la situation tourna à la catastrophe car c’était une section où désormais ne dominait aucune tendance ni aucun courant, mais que Julien DrayLaurence Rossignol et leur groupe de QS étaient bien décidés à ne pas lâcher. Ma première réunion reste un souvenir mémorable, une guerre sourde, des conflits idéologiques majeurs, des disputes. Une section ingérable.

Pour contrôler cette section après le congres de Bourg-en-Bresse en 1983, les mitterrandistes avaient composé avec QS. Or, cette faction issue de la LCR, qui prétendait faire du PS un acteur des luttes sociales au sein d’un front de classe à ses adhérents tout en servant le discours officiel mitterrandiste en réunion, venait de se voir présenter l’opportunité d’être le fer de lance de l’opération reconquête menée par Matignon et l’Elysée. SOS Racisme.

Et si pour les mitterrandistes fédéraux cela ne posait aucun problème, la situation était très différente localement. L’adhésion en masse de membres de la jeune association, alors en plein essor, rompait les équilibres internes. Mon adhésion fut donc retardée. Cécile Marcovicz avait décidé, pour se maintenir, de putscher sa propre direction en s’appuyant sur toutes les autres tendances. Elle n’avait pas eu de mal en cela car tout le monde s’inquiétait du poids que prenait SOS racisme. Harlem Désir n’était pas resté longtemps, Julien Dray venait de partir pour l’Essonne.

Il avaient importé les méthodes du syndicalisme étudiant et de la LCR : l’adhésion en nombre, le fagocitage. Je vis adhérer Malek Boutih, Malik Lounès, Fode Silla, trois marionnettes à qui visiblement on demandait de se taire. Parmi les mitterrandistes, il y avait ceux qui étaient pour, et il y avait ceux qui désapprouvaient et qui se rapprochèrent progressivement de Lionel Jospin.

J’avais pensé que le PS était un lieu de débat, de discussions. Avant la première réunion, j’avais avalé l’audace et l’enlisement d’Alain Lipietz, et la contribution d’André Gorz au congrès du SPD allemand publiée par Les Temps Modernes m’avait beaucoup plu. Je rêvais de discuter de refondation des objectifs de la social-démocratie par l’écologie politique. Mon accueil fut des plus froids.

— Pourquoi adhères-tu au Parti Socialiste ?
— Je suis social-démocrate, je ne crois pas à la révolution.

Les CERES se sont effondrés.

À cette époque, pour adhérer, on devait ainsi répondre à des questions. J’adhérai donc au pire moment, car à ce climat délétère s’ajoutait la perspective du congrès qui se tiendrait à Toulouse.

Michel Pollack ?

Il y avait heureusement ce jeune, Philippe, qui avait construit son espace alternatif : un MJS. J’y adhérais donc malgré ma profonde réticence. De Michel Polack à la classe baigneur, en quelque sorte. Très vite pourtant, je rencontrais celles et ceux avec qui j’allais militer pendant plusieurs années. Et deux amis.

Je « relookai » le bulletin du MJS local pour lequel nous militions beaucoup. Nous voulions peser dans la section.

Philippe était un garçon rare. Il m’apprit les rudiments de l’appareil, on faisait des virées à Solférino où nous prenions de vieilles affiches, des stocks de livres invendus : nous créâmes une petite bibliothèque dans le local de la section, rue de la Grange aux belles. Grâce à notre activisme, nous étions à égalité avec les MJS à têtes montantes, celui de Christophe Carèche ou celui de Patrick Bloche, nouveau patron de Homosexualité et Socialisme, assisté en cela par son partenaire platine Philippe Ducloux. Nous finîmes par atteindre la trentaine de personnes et fournissions un contingent non négligeable d’adhérents à la section où le flot SOS, encore domiciliée dans le 10e, rue Martel, ne tarissait pas.

Les membres de la commission administrative proches de SOS, Laurence Rossignol au secrétariat administratif, Bernard Pignerol à la trésorerie, démissionnèrent. La trésorerie fut rendue dans trois sacs poubelles après un mois de guerre, liquide, chèques, courriers de demandes d’adhésions non ouverts, et enfin, après trois mois de réconciliation comptable qui donna du travail à plus de 5 militants, on retomba, à quelques milliers de francs près, sur nos pieds. Ils avaient bloqué toutes les adhésions, n’avaient pas mis à jour les adhérents présents pour au final ne faire voter que les leurs.

Notre section réunissait environ 100 adhérents.

Je me décidai à présenter la contribution de Pierre Mauroy lors du Congrès qui se préparait en octobre de cette année-là. Les textes se valaient tous, sauf quelques uns. Il y avait le texte de H&S, que j’introduisis, le texte des Gays pour la Liberté. Il y avait aussi un curieux texte, que personne n’aimait, mais dont j’aimais bien la problématique, Démocratie 2000. Les « trans-courants ».

On dit souvent que l’héritier de Mitterrand est Laurent Fabius. À mon avis, c’est une erreur. Laurent Fabius était une carte dans les mains d’un joueur. Brillant toutou fidèle à son maître, servant à faire diversion avec ses 36 ans, destiné à rivaliser avec les « quadras » de la droite, les Juppé, Léotard, Noir, Barzac, Madelin, Longuet, Toubon, et pour « faire moderne ». Un pendant gouvernemental de SOS Racisme, une France jeune, moderne, multiculturelle face à une droite agressive, xénophobe, ultra-libérale et déconnectée de la société. Autour de Fabius, les clubs se multipliaient, l’argent de Matignon et de l’Élysée coulait à flot. Personne ne se posait de questions car à droite, c’était l’argent du CNPF et de la Mairie de Paris qui coulait, encore plus, à flot.

Démocratie 2000 était un club différent, on le disait « téléguidé par l’Élysée », espace « trans-courant », jeunes énarques repérés par Jacques Attali qui inspira certaines options de la contribution, l’une des moins pauvres de ce congrès. Le thème central était la question toujours en suspens : si nous acceptons les règles qu’imposent l’exercice du pouvoir, de quels leviers disposons-nous, quelles sont les transformations possibles, et par conséquent, nécessaires… Parmi ses signataires, Ségolène Royal, Francois Hollande, Martine Aubry. Les vrais héritiers.

Je présentai donc le texte de Mauroy avec le camarade et ami que je m’étais fait au MJS, David. Il était très fin, très amusant, et j’admirais sa culture.

Bisexuel…

Rocard fit cavalier seul et la rocardienne Violette Bakovic entra au bureau de la section sur sa contribution (le PS est un parti démocratique où les postes sont attribués à la proportionnelle sur la base des textes soumis au vote). Au titre de la contribution Mauroy, j’entrai au bureau. David, lui, prit place en CA et devint secrétaire du MJS local pendant que Philippe Aymard devint secrétaire de section. Le MJS prenait la section! Les amis de Julien Dray était marginalisés même s’ils restaient présents.

Un soir, en petit comité, je fis une première tentative de coming out. Je voulais voir les réactions. Je dis donc que j’étais bisexuel. Ça peut paraitre bizarre, mais bisexuel, ça me semblait « moins pire » car c’était « à moitié hétérosexuel ». Dans les cités, à mon époque, mes copains Algériens raisonnaient comme ça. « T’aimes un peu les filles, quand même, hein… ». Cependant, un mois plus tard, Philippe me demanda si j’avais déjà eu une copine et je répondis que non. On en rit pas mal. J’étais désormais outé. David, lui, n’avait rien dit, mais il avait entendu. L’été 1987, il débarqua chez moi avec un Gai Pied, et il fit son coming out. Quand il s’est éloigné de la section, il s’est investi dans le Beit-Averim qu’il a présidé pendant trois ou quatre ans…

Il y eu une université d’été durant l’été 1986 réunie autour de Pierre Mauroy. Je me souviens d’une vieille militante détestant Laurent Fabius qu’elle accusait d’être un « radicreux » (appellation socialiste pour les « radicaux » dans les années 30, un peu équivalent de socialope, ou de Verts moulus). Il y eu une rencontre entre « jeunes » mauroystes. À trois d’entre eux qui me demandaient quelles étaient les options politiques, je leur dis que plus jeune j’avais été proche des militants de LO, du PSU et de la FA, mais que j’étais social-démocrate car je ne croyais pas en la révolution, mais que, dans le fond, j’étais un peu communiste. Ce fut un électrochoc pour mes interlocuteurs dont l’un d’entre eux, Bruno Le Roux, voulant jouer au bon élève alors que Pierre Mauroy passait par là, saisit l’ancien premier ministre et lui rapporta mes propos. Ça le fit rire, il me mît la main sur l’épaule, puis il passa son chemin. Bruno Le Roux était vanné. Son camarade Franck Contat aussi, mais son attitude fut assez différence. Il chercha à en savoir un peu plus. Par la suite, nous nous rencontrâmes assez souvent, il était ami de Philippe. Pour le reste, je garde assez peu de souvenirs, si ce n’est que, tout de même, cette Université d’été était chiante à mourir.

Pour le congrès de 1987, nous présentâmes David et moi une contribution locale (elle comprend, au passage l’égalité des droits pour les gays), puis nous rejoignîmes le texte Rocard alors que nous avions été marqués « mauroystes » pendant ces deux années. J’aurais éventuellement aimé rejoindre Rocard plus tôt, mais j’en fus découragé par la rocardienne, Violette Bakovic, la personnalité qui a le plus marqué ma formation politique.

Violette Bokavic

Elle planifia une très belle prise de pouvoir : à quelques uns en 1985, nous allions arracher cette section des calculs de l’appareil, et devenir majoritaires en deux ans.

Les deux ans qui séparent le congres de octobre 1985 à octobre 1987, c’est l’histoire de combinaisons à géométrie variables dont Violette avait le secret, et de présence militante aux quatre coins de l’arrondissement, seul moyen de peser contre un appareil qui ne cessa d’interférer pour reprendre le contrôle. SOS tenta un dernier coup en envoyant son avocat Francis Terquem. À l’annonce de son arrivée prochaine, Violette Bakovic obtint du renfort de chez les rocardiens, dans l’indifférence des autres courants. Nous accueillîmes des militants venus du 15e, et au milieu un renfort de poids, Alain Bauer, au printemps 1987.

Violette Bakovic réglait son compte à l’appareil. Nous, nous voulions des débats théoriques. Nous en eûmes.

David et moi allions souvent chez elle. Nous y buvions beaucoup, elle nous détaillait sa stratégie, et puis nous racontait sa vie. L’UEC, la guerre d’Algérie, mai 68, Récanaty, le MLF, l’Espagne, ou le service d’ordre pour protéger le CUARH de la CGT en 1973. Elle nous fit écouter Léo Ferré, Il n’y a plus rien, nous conta la fin du gauchisme. Elle redoutait l’appareil, et son passé militant comme ses riches lectures, que ce soit Trotsky, Broué, Marx ou Bernstein, Luxembourg ou Stendahl lui permettaient de manoeuvrer. Fille d’immigrés Espagnols, professeur de français, elle était mariée avec un Yougoslave Chilien, Danko. Le pouvoir de Philippe s’affaiblissait au fur que s’affirmait l’influence de Violette. Elle ne le détestait pas, voyant juste en lui un pion de l’appareil mitterrandiste. Ce qui est rare en politique, ses intérêts convergeaient avec ceux des militants : elle avait besoin de la section pour exister, il lui fallait que la section reste indépendante car elle n’était pas de l’appareil.

Nous étions parvenus pour la première fois à faire plus de 34% dans l’arrondissement aux élections de 1986 : ce score accentuait la pression et accroissait les appétits.

Nous avions circonscrit SOS, mais un autre danger planait.

L’UNEF-ID

En avril 1987, Violette arriva en section, nous prit à part, David, moi et la responsable SR (le nom du courant de Jean-Pierre Chevenement, Socialisme et République). Dans Le Monde, un article parlait de « Convergences Socialistes ». Après la déferlante des ex-LCR de SOS Racisme, c’était désormais au tour de l’OCI, téléguidée par les mitterrandistes proches de Lionel Jospin pour reprendre la main sur les fabiusiens que SOS soutenait. On parlait de plus de 400 militants, et Jean Christophe Cambadélis ou Marc Rosenblatt pensaient atterrir dans le 10e arrondissement. Nous verrouillâmes les procédures d’adhésion. SOS, se sachant vaincu, se joint à nos efforts pour empêcher le débarquement de leurs ennemis historiques, les « lambertistes ». Violette aimait d’ailleurs appuyer sur « lambertiste » et rappeler qu’avec les « lambertistes », les désaccords politiques se réglaient « à la bâte de base-ball ». Elle souda toute la section et réussit à importer encore une vingtaine de rocardiens d’autres sections en encourageant le transfert de quelques SR de chez Georges Sarre. Tous se résignaient à voir la section passer dans son giron. Alain Bauer ne participa pas à cette guerre contre les ex-OCI de Convergences Socialistes, et pour une bonne raison.

Cette absorption dans le PS de deux ex-tendances trotskistes mettait en scène la MNEF et l’UNEF-ID : le point culminant avait été les manifestations de novembre-décembre 1986 contre la « loi Devaquet ».

Fin octobre 1986, une « jeune étudiante », passionaria anonyme comme sortie de nulle part, lança un appel à la grève de l’Université de Paris 13. Isabelle Thomas, membre de SOS, de QS et du PS, que nous avions « bloqué » dans la section du 10e, était née. Cette grève qui mobilisa la France étudiante, pour des raisons légitimes, permit de terminer à l’UNEF-ID et à la MNEF la prise de contrôle commencée en 1981 entre certains groupes trotskistes (Dray, Cambadélis) et certains membres du PS (Jean-Marie Le Guen).

Ces manifestations furent donc pour le Parti Socialiste et l’UNEF-ID une cuisine interne. « Apolitiques » aux tribunes, les leaders du mouvement se répartissaient les postes à la MNEF et à l’UNEF-ID, préparaient leur entrée au PS et, pour SOS, s’apprêtaient à entrer au conseil national du PS. Même le vice-Président de Paris I, Alain Bauer, tout en costume-cravate, chauffait les étudiants à Tolbiac. Il fallait « refuser la sélection ». Curieux quand on sait qu’il conseille Sarkosy depuis 2002.

Le mouvement terminé, la situation du Parti Socialiste allait complètement changer, ce ne serait plus le même parti. Si les amis de Julien Dray pouvaient être regardés comme des militants experts en jeux d’appareil, les ex-OCI allaient importer leurs pratiques, jusqu’ici absentes du parti : l’appareil uniquement, le verrouillage, la prise de contrôle, l’infiltration, la neutralisation par l’utilisation de réseaux. Jospin allait enfin avoir son courant.

Après être parvenus à bloquer Jean-Christophe Cambadélis et et Marc Rosenblat, le courant rocardien dominait la section, unifié dernière la personnalité particulière de Violette dont il faut reconnaitre toutefois que le comportement irrationnel et paranoïaque alimentaient des doutes sur ses capacités. Elle « les » connaissait, comme elle disait, et savait que tant qu’elle n’aurait pas de poste de pouvoir, conseillère de Paris, par exemple, elle pourrait être évincée à tout moment. Elle était donc de plus en plus manipulatrice. Chez les rocardiens, elle était en guerre avec Alain Bauer et Manuel Valls qui incarnaient ces liens avec la MNEF et l’UNEF-ID et, déjà, l’aile droite.

Les rocardiens

Le MJS était désormais un espace riche et varié, militant. Francois Geismar, le trésorier, avait fait adhérer son frère Pierre, récemment décédé. Certains soirs, ils nous racontaient leurs parents, Jean-Paul Sartre, ou Mimi Perrin.

Il y eut donc un raz-de-marée « rocardien » local au congrès fin 1987. Beaucoup « devinrent » rocardiens pour préserver notre autonomie. Pour y parvenir, car SOS avait jusqu’au bout représenté une menace, on avait fait adhérer nos amis. Je fis adhérer mon ami Olivier, et même Pascal Abel Basque qui, bien qu’il n’y milita que quelques mois, trouva un réel plaisir à la politique qui ne se démentit pas par la suite.

Mais tout cela me fatiguait. J’eu envie de tout plaquer à l’automne à la suite du krach boursier. Je ne parvenais plus à penser par moi-même avec tous ces jeux d’appareil. Je me repliai sur moi-même après avoir envisagé de quitter le PS pour rejoindre le PSU…

J’en fus découragé par Philippe qui me suggéra une autre idée. Il m’invita à adhérer au groupe sous-marin de la LCR que pilotait Jacques Kergoat. Notre MJS était une belle réussite, comme quelques autres en Seine Saint-Denis, et le vieux journaliste trotskiste s’etait approché en proposant un travail sur l’histoire du Parti Socialiste. Puis, de fil en aiguille, avait repéré ceux qui pouvaient éventuellement faire le pas et intégrer « le réseau ». Nous passâmes un week-end dans une maison dans la Sarthe, destiné à « discuter ». Je tentai de résister. Pour moi, ça avait toujours été très clair : le jour où je croirai une révolution possible, ce serait Lutte Ouvrière ou la Fédération Anarchiste.

Je fis le mort pendant deux semaines espérant que les camarades qui allaient tenter l’aventure comprendraient. Trois ans plus tard, je croisai Jacques Kergoat dans une manifestation. Je me dirigeai vers lui et il fit mine de ne pas me voir : il était persuadé que j’avais dénoncé leurs activités, peut être parce que je suis homosexuel et qu’à cette époque encore, beaucoup à l’extreme gauche pensaient que c’était un vice bourgeois qui disparaitrait après la révolution. Malgré toute sa culture, Jacques Kergoat n’était qu’un vieux con puant, homophobe. Un de ceux qui rapporta l’existence du « réseau » au PS me fit lire un jour un rapport interne de la LCR, et j’en éprouve depuis un mépris profond pour cette organisation, une organisation homophobe (je ne commente pas comment a été présenté le décès d’un de ses membres éminents), blanche et machiste, sectaire, juste bonne à infiltrer les associations qui marchent, les noyauter et les vider de leur énergie. DAL, Act Up…

Je finis par retrouver un équilibre, et la présidentielle arriva. Entre temps, mes prises de distance avec la section et avec la manipulatrice Violette m’avaient valu de me brouiller avec mon ami Olivier. L’amitié fut la plus forte, mais il me rapporta ce qui se disait dans mon dos. J’étais une folle, pas fiable.

L’idée selon laquelle la gauche est pour les homosexuels est une illusion. Des militants ouvertement homosexuels, comme moi, il n’y en vraiment avait pas beaucoup, et aujourd’hui non plus. Je ne trouvais aucun soutien sur ce sujet, notamment de la part de ceux dont je savais qu’ils étaient homosexuels dans la section, toujours très discrets dans l’espoir d’obtenir un poste qu’il n’obtiennent qu’à force d’obéissance, par cooptation.

Malgré tout, les quelques mois qui allèrent de février 1988 à juin 1988 furent une sorte de parenthèse enchantée. Je n’étais plus qu’à la CA, j’avais de nouveau du temps pour moi. Et j’aimais l’ambiance militante dans cette section. Nous collions désormais plus d’affiches que le RPR. Nous recouvrions leurs affiches de tout ce que nous pouvions, avec art. Nous avions confectionné des balais de 10 mètres, les militants du RPR n’en pouvaient plus. Nous finîmes par négocier une trêve que certains parmi eux rompirent. Nous nous vengeâmes de la pire façon : en se divisant en trois voitures. Deux pour coller, une troisième pour décoller leurs affiches en les suivant. Nous renegociâmes une trêve, qu’ils respectèrent. Le maire du 10e était Juif, et le RPR y était donc très anti-FN : un soir, nous nous nous partageâmes l’arrondissement pour recouvrir les affiches Le Pen : sur cette base, on avait fini par nous entendre relativement bien avec eux.

Les vrais militants respectent les vrais militants.

Eux étaient un groupe masculin, nous étions un groupe mixte avec autant de filles que de garçons, quelques Juifs, deux Kabyles, un Comorien et deux pédés outés. C’était pas si mal…

Je ne votai pas pour Mitterrand au premier tour en 1988 : ce n’était pas possible. J’avais fait sa campagne, c’était déjà pas si mal, mais quand on s’appelle Ben Chikh, on ne vote pas pour l’ancien ministre de l’intérieur de la quatrième république, eut-il changé, au premier tour. Je choisi Arlette Laguillier. Je n’ai eu en revanche aucune hésitation au deuxième tour. Il fit un beau score dans l’arrondissement, et notre section était désormais une grosse section.

Cela n’empêcha pas la Fédération de Paris, pilotée par les mitterrandistes désormais fusionnés avec les ex-OCI, en accord avec l’appareil rocardien, de planifier un parachutage. Le nom de Marc Rosenblatt refit surface. Violette Bakovic fit jouer ses relais et elle alla chercher elle-même un candidat avec l’aide de Philippe Colanéri, un papy qui, l’air de rien, était Grand Maitre du Grand Orient, et appartenait à l’aile gauche du courant. Gilles Martinet fut notre candidat et il souda la section derrière lui. Résistant, fondateur de France-Observateur, opposant à la guerre en Algérie, ami de Rocard et de Mendès, écrivain. J’étais sous le charme, je devins permanent pour un mois. C’est la seule fois où j’ai accepté. Martinet racontait notre histoire, il avait une culture incroyable.

Les bénévoles

Souvenir. Il faut savoir que quand vous allez voter, les gens qui vous font signer, derrière l’urne, sont des bénévoles qui chacun représente un parti politique. Un militant. À cette époque là, à Paris, lors des élections, seuls les assesseurs RPR avaient droit à un plateau repas municipal. Les autres assesseurs devaient se débrouiller. Longtemps, les socialistes mangeaient de vagues sandwichs. Avec Philippe, François, Violette et David, en 1986, nous avions organisé un meilleur ravitaillement, avec des fruits, des croissants le matin, du café. Comme je vous l’ai écrit, le principe était de mettre les compétences en commun. Pour les législatives de 1988, nous nous dépassâmes, car malgré des divergences et des ambitions différentes, nous avions le sentiment de partager notre section, et que le candidat était vraiment notre candidat. Nous nous réunîmes donc un samedi après-midi. Nous préparâmes des salades, des rôtis, et des plateaux repas. Le lendemain, nous eûmes le choix entre café, thé ou chocolat avec nos croissants, le midi nous avions deux types de plateau repas, on devait « passer commande » vers onze heures pour que des camarades volontaires au ravitaillement les préparent. Nous eûmes un goûter et le soir une collation, à ce moment où il y a le dépouillement, et où ça creuse un peu. Le RPR, qui avait pâli durant toute la campagne de nous voir si unis, eut la malchance de recevoir vers midi une mauvaise nouvelle : leurs plateaux repas étaient contaminés. Ils ne mangèrent que vers 16 heures.

J’eu du mal à ne pas en rire.

Nous n’avons pas gagné, mais pour la première fois, la droite était en ballotage dans l’arrondissement, de nombreux quartiers avaient basculé, et nous avions dépassé les 45%, un score inimaginable dans ce bastion du RPR. Avec Martinet, de vieux réseaux militants du PSU, de la CFDT, du Nouvel Observateur, mais aussi les associations de quartier (comme La Gazette du Canal, animée par Hervé Latapie) dialoguaient avec nous. Nous étions une force militante riche, variée, ouverte, mixte et à ce titre, incontournable. Nous étions convaincus que nous pouvions gagner la municipale, l’année suivante.

Hélas, rien de pire qu’une presque victoire d’une équipe militante dans un parti reconverti aux pratiques d’appareil du syndicalisme étudiant. Surtout avec la personnalité paranoïaque de Violette Bakovic. Après maintes péripéties qui m’éloignèrent progressivement de la section, j’appris que l’appareil du parti organisait le parachutage du secrétaire d’Etat auprès de Michel Rocard, Tony Dreyfus, propriétaire d’un imposant cabinet d’avocats dans le 12e arrondissement et résident du 7e arrondissement. Il débarqua avec une vingtaine de types en costumes cravattes. Et négocia une liste municipale à sa façon. À partir de février 1989, de gigantesques portraits de lui sillonnaient l’arrondissement sur de gros camions. Il y avait ses pins façon bébête show, ses badges. La campagne coûta « officiellement » 600.000 francs, soit trois fois plus que celle de Gilles Martinet un an avant, il y avait un local à côté de la mairie, avec trois permanents dont je ne connaissais personne et m’accueillirent une fois que je passais par là comme un espion venu du RPR et me renvoyèrent presque avant qu’un militant n’arrive et ne me reconnaisse. L’argent de Matignon coulait à flot. Ça me dégoutait. Les électeurs du 10e non plus ne comprirent pas, et le résultat fut sans appel : 35% pour toute la gauche. Mais « Tony » venait de se faire élire conseiller de Paris, et il s’apprêtait à dégager Violette Bakovic. Il redistribua des postes, ce moyen éternel d’acheter les militants un peu naïfs, et divisa les rocardiens puis, s’appuyant sur les mitterrandistes jospiniens, assit son contrôle. C’est cette tendance qui dirige le Parti Socialiste jusqu’à nos jours, et elle a été expérimentée dès 1989 dans le 10e pour « rendre » la section à l’appareil. Le congrès de Metz fut l’occasion pour Tony Dreyfus d’accroitre son influence en plaçant ses pions dans le bureau et la commission administrative. Il laissa, toutefois, le secrétariat à Violette pour ne pas l’attaquer de front.

Dreyfus s’achète la section

Je me souviens de Tony Dreyfus me répondant alors que j’étais venu, au cours des débats du congrès de Metz, exceptionnellement défendre la contribution de Homosexualité et Socialisme, en insistant sur l’épidémie de sida et la nécessité d’adopter rapidement une loi instaurant un partenariat civi. Il répondit à sa façon, en blaguant, « sacré Madjid », que la tontine pouvait suffire pour régler les problèmes de succession liés au décès d’un partenaire. Je le haïs, et je le hais encore.

Je revins en section en décembre 1990. Pour voir. La guerre du Golfe allait commencer, Tony Dreyfus sortait la propagande officielle. Seul un courageux militant, folle comme c’est pas permis, Michel Roussel, critiquait. Violette Bakovic n’était plus que son ombre, elle savait qu’elle avait perdu. La réunion se tenait dans une petite salle, comme quand j’adhérai en 1985 : il y avait des costumes cravattes, et beaucoup moins de militants.

La guerre vit partir les derniers chevènementistes, Dreyfus avait gagné. Il tenta une manoeuvre dont j’ai entendu parler mais que je maitrise mal : je sais juste que Violette « passa chez Fabius » pour obtenir une protection, il obtint de Lionel Jospin, ministre de l’éducation, sa mutation en province. D’une section ouverte sur l’extérieur, sur le monde, militante, l’appareil avait fait une coquille vide destinée à prendre le pouvoir. Un appareil qui ne voyait pas que le monde changeait, et qui ne le voit toujours pas.

Le sida, d’abord. Act Up n’était pas encore l’association qu’elle allait devenir, mais pour moi, depuis 1989, elle alimentait mes doutes, mes réflexions. Mon ami Olivier, contaminé en 1990, la rejoignit et m’invita à nous retrouver un matin vers Notre Dame. Ce fut mon premier zap. Je ne comprenais pas l’action, mais je retrouvai devant la cathédrale, alors que dedans il se passait des choses, ce que j’avais toujours aimé dans le militantisme. Les sourires de connivence, la satisfaction d’« être là ». Peut de temps après, Olivier me téléphona, il voulait que j’adhère car il n’avait pas confiance dans la direction. Il se sentait « manipulé », il voulait connaître mon avis. J’adhérai. J’assistai à une réunion où Rocard, le PS et l’AFLS s’en prenaient plein la vue. Je n’étais pas d’accord sur un point : l’AFLS, c’était les associations bref, il aurait aussi fallu taper sur les associations. Mais en même temps, j’entendais exactement ce que je pensais du bilan de ce 2ème septennat. Des Renault 25 avec des passagers en costumes cravates qui traversaient Paris avec escortes. Voilà ce qu’était devenu ce parti, mon parti. Concernant Act Up, j’expliquais à Olivier qu’à priori il y avait trois groupes qui visiblement s’opposaient, mais que c’était naturel, et que Didier Lestrade tâchait de garder la cohérence. Je n’ai jamais rien eu contre cela, à partir du moment où le contrat « militant » est rempli, comme au temps de Violette. Je n’étais pas séropositif, mais je continuai à fréquenter les AG pour donner des coups de main. Pendant les poses cigarettes, je surmontais une timidité que ma séronégativité exacerbait, et je bavardais. Je participai à quelques collages, je participai au picketing devant le ministère de la santé.

Et puis j’avais gardé le contact avec un petit groupe, en gros ceux du « réseau » de la LCR au PS. Ils s’étaient tous regroupés au sein du courant de Jean Poperen pour faire une « aile gauche » opposée à la guerre en Irak. J’y retrouvai entre autres Franck Contat, et fis connaissance d’une apparatchik de l’UNEF-ID qui me détesta à la première conversation, Sylvie Scherrer. Ce fut réciproque. Je l’ai suivi, dans le 10e, sur les professions de foi à chaque élection, dans des formations politiques différentes où elle dégommait le PS, pour mieux devenir ensuite conseillère de Paris, avec Tony Dreyfus.

Ils causaient, ils causaient. Ils étaient tous imprégnés de culture d’appareil, leur critique sociale était abstraite, et ils me faisaient chier. Pour leur « apprendre la vie », je leur suggérai de venir diffuser des tracts à une manifestation d’Act Up. Ce fut houleux. Sylvie Scherrer était contre. Mais finalement, ils acceptèrent. Nous y entrainâmes une sénatrice popereniste, Maryse Berger-Lavigne, ainsi que Jean-Yves Autexier, conseiller de Paris, chevènementiste, et homosexuel.

Je pense que ce que ce groupe les troubla. Ils attendaient une manifestation, ils virent Act Up, une force militante montante pointant d’un doigt accusateur une maladie qui révélait tous les dysfonctionnements de la société, sorte de bilan involontaire de 10 ans de socialisme. Ils étaient troublés. La sénatrice fut bouleversée par le die-in. Elle me dit, des sanglots dans les yeux, « il faut faire quelque chose ». Jean-Yves Autexier, d’abord un peu mal à l’aise, était lui aussi bouleversé. Je pris une photo, on y voit son désarroi.

Je quittai le petit groupe militant. J’appris plus tard que l’un d’eux avait commencé à prendre ses distances, Franck Contat, mais que ce fut comme les procès de Moscou.

Pour moi, cette manifestation me confirmait que les cercles militants, à gauche comme à l’extrème-gauche ignoraient ce qui se passait autours d’eux.

Voter ailleurs

En 1993, je m’apprêtais donc à ne pas voter socialiste, comme aux régionales de 1992, où j’avais voté pour les listes Waechter.

Dans le dixième, avec le départ de Violette Bakovic, les guerres intestines, le départ de Chevènement, les scandales à répétition, le sang contaminé et la politique conservatrice de Pierre Bérégovoy, la section s’était vidée. Tony Dreyfus, désigné par lui-même pour être candidat, se désista en janvier, les sondages prévoyant une bérézina. Il céda la place à son suppléant, la folle que j’avais vu s’opposer à la guerre du Golfe en 1990. Michel Roussel. Un catholique de gauche, cédétiste.

Celui-ci, aidé des dernier cinq militants, confectionna son propre programme : 35 heures, partenariat civil. Je le croisai qui distribuait ses tracts, et je me décidai à lui donner un coup de main. Rocard putscha le parti, se déclara pour un « big bang ». Nous réactivâmes les réseaux de 1988, et d’un petit groupe, nous atteignîmes rapidement les cinquante personnes. Je me retrouvai coopté à l’accueil des nouveaux adhérents. Michel, militant ouvertement outé, me disait qu’on était la section la plus folle de toute la France et qu’avec moi, en plus, on avait un Arabe. Généralement, ça me file de l’urticaire, mais venant de lui, je comprenais parfaitement ce qu’il voulait dire. D’autant qu’il avait corrigé, « enfin, un Berbère ». Il avait travaillé au lycée d’Alger.

Non seulement nous mîmes la droite en ballotage, mais nous dépassions le score de 1986. De nouveau, les associations se rapprochèrent de nous, il y avait des volontaires pour prendre des tracts. Le soir du premier tour, à cinq, dont trois pédés, deux outés (Michel et moi) et un « çassait » (Michel Ottaway), nous allâmes à la Fédération de Paris rédiger la déclaration de foi pour le deuxième tour. Les copines Patrick Bloche et Bertrand Delanoé n’en revenaient pas. Le 10eme avait passé le premier tour, avait fait un score qui n’avait rien à leur envier. En riant, nous parlions de Marx, de mariage gay et de couscous en rédigeant le document, nous étions euphoriques. Eux, non.

Au niveau national, hormis Ségolène Royal qui fut réélue en progressant par rapport à 1988, le résultat du deuxième tour fut vraie une chasse d’eau javellisée sur des toilettes pas très propres. Le message était clair. Et pour nous aussi, le message était clair. Nous pouvions battre la droite.

Alors Tony Dreyfus revint, discrètement d’abord, puis de plus en plus visiblement, il donnait l’impression d’arbitrer, affirmant son emprise sur les nouveaux adhérents qui ne connaissaient pas la mécanique du pouvoir. Ses assistants en costume cravates aussi revinrent. Puis de jeunes militants de l’UNEF ID et du MJS, parmi lesquelles un très jeune garçon obéissant qui allait devenir son héritier coopté, l’actuel maire du 10e, Rémy Féraud. Je quittai la section en juillet pour ne plus y revenir. Ils avaient de nouveau tous les postes, et Michel était mis sur la touche de façon visible. Il abandonna en 1995 : Tony Dreyfus lui proposa la dernière place de la liste municipale, celle dont on dit qu’elle est honorifique, qu’elle « pousse la liste ».

Au niveau fédéral, Jean Marie Le Guen, député du 13e depuis 1988 après que Paul Quilès lui eut cédé la place en devenant ministre, avait repris la Fédération en main. Un plan drastique d’économies était en cours pour la désendetter. L’UNEF-ID et de la MNEF avaient triomphé. Ayant besoin de taper des documents dans les nouveaux locaux, je fis connaissance de Stéphane Martinet, qui relançait Homosexualité et Socialisme. Patrick Bloche et Michel Charzat n’avaient pas suivi Jean-Pierre Chevènement, ils étaient désormais membre de ce courant informe, le courant jospinien en devenir, fait de rocardiens, d’ex-OCI, d’ex-UNEF-ID et d’ex-MNEF.

Les divisions claniques du parti conduisirent un certains nombre de socialistes, pour la plupart Fabiusiens, à se présenter aux élections européennes de 1994 sur les listes Radicales de Bernard Tapie. Sitôt les élections passées, un nouveau putsch conduisit au pouvoir les derniers quarterons mitterrandiens, soutenus par les Fabiusiens. Ce fut la fin de la carrière de Michel Rocard. Et par conséquent, la fusion définitive de son courant avec les Jospiniens. Henry Emmanuelli devint premier secrétaire, sorte de miroir crépusculaire, au Parti Socialiste, de la phase finale du septennat.

Jospin candidat, l’appareil aux commandes

Lionel Jospin n’eut donc aucun mal à être désigné candidat à l’élection de 1995 : il avait avancé ses pions patiemment depuis près de 10 ans, et s’était « retiré de la vie politique » en 1991, laissant à d’autres le soin de gérer cette fin de règne et d’écrire un livre rempli de banalités destiné à se présenter comme un homme simple, nouveau, et moderne. Les militants se jetèrent dans ses bras tant Emmanuelli leur semblait usé et peu crédible.

Jospin trouva donc un courant taillé à sa mesure, des têtes renouvelées venues directement du syndicalisme étudiant et de l’OCI, du 18e arrondissement, du rocardisme et des ministères : l’ancien ministre de Pierre Bérégovoy Dominique Strauss-Kahn, l’ancien OCI et fondateur de la coquille bureaucratique « Le Manifeste » Jean-Christophe Cambadélis, Pierre Moscovici, Jean-Marie Le Guen, la fille de Jacques Delors Martine Aubry, l’ombre de Lionel Jospin et ami de Dalida pas encore outé Bertrand Delanoé, et la conseillère de Francois Mitterrand Élisabeth Guigou. Le renouvellement des têtes et son discours simple le placèrent en tête, contre toute attente, au premier tour. Il réalisa l’honorable score de 47% au deuxième tour.

Il reprit sans difficulté le parti en main sitôt l’élection passé. Les querelles du passé, rocardiens contre le monde entier, avaient disparu. Seul Laurent Fabius était marginalisé…

Comme je l’ai déjà écrit, vers 1992/93, j’entamai une analyse. À la rentrée 1993, je me décidai à reprendre mes études. Parallèlement, je travaillais en CES pour une compagnie théâtrale, un cirque, pour être exact. J’étais RMIste.

À l’Université, je retrouvai le même appareil qu’au PS. À Tolbiac, les militants UNEF-ID étaient au 12e étage. Certains étaient permanents, payés par la MNEF. On ne les voyait jamais en cours, sauf pour venir se plaindre que « c’est dégueulasse ». On voyait leurs affiches écrites au marqueur, avec des fautes d’orthographe, leur vocabulaire clos. Invisibles physiquement, ce que l’on voyait d’eux était crade. Je confectionnai quelques affiches à l’esthétique particulière, je les signai Arnantulfe Blazor, et SPONT’EX, comme Spontané et Existentialiste. Je venais de dévorer presque tout Beauvoir et durant l’été, France Culture avait retracé l’histoire de la résistance.

Je rencontrai pas mal de gens, et SPONT’EX eut son heure de gloire. Un groupe qui fut classé comme « situationniste » parce que nous nous nous appelions SPONT’EX, et que nous utilisions tous les médias possibles pour introduire du débat politique. Nous fûmes partie prenante et leaders de la grève à Tolbiac contre le CIP, et fûmes suivis par une équipe de Canal Plus qui, finalement, ne diffusa pas les images. Je rencontrai également une journaliste qui nous suivit pour la collection Combien de Divisions, qui avait également publié un livre sur Act Up, et préparait une enquête sur « les étudiants ». Un type de l’UNEF-ID vint me voir un jour et nous proposa de travailler ensemble, de faire des choses. Les SPONT’EX ne savaient pas trop quoi en penser mais ma réponse fut très simple. Commencez par faire quelque chose, on verra si on peut travailler ensemble. Nos relations s’arrêtèrent là. Je raconterai ça un jour… Nous ne continuâmes pas l’année suivante, ce n’avait pas été le but. Cette expérience m’avait fait revivre, cheveux blonds platines et idôle des foules…

La main à la pâte

En septembre 1995, je proposai donc à d’anciens SPONT’EX de créer une section socialiste à la Sorbonne. Ils étaient septiques, mais je leur expliquai que d’abord, on nous ficherait la paix, qu’ensuite j’étais connu au PS et que ça ne poserait aucun problème.

J’imposais le nom : ce serait la « Section Socialiste de l’Université Panthéon-Sorbonne, Charles Louis Secondat, Baron de la Bresdes et de Montesquieu ».

L’extrème gauche et les socialistes de l’UNEF-ID ne nous prirent pas au sérieux car ils n’avaient pas pris SPONT’EX au sérieux : nous ne squattions pas au 12eme étage de Tolbiac. Seuls deux militantes du SCALP que j’aimais beaucoup et un militant de LO me signifièrent une certaine déception.

Mon camarade et désormais ami Nicolas et moi déposâmes la section, j’eu une vague discussion avec Jean-Marie Le Guen et ce fut fait. Puis nous rédigeâmes un tract « en mode majeur », entièrement positif, sans aucune formule négative. Nous nous mîmes d’accord sur notre devise : contre le capitalisme et sa société brutale et archaïque, pour une société douce et moderne.

Autant les étudiants à la Sorbonne réagissaient assez bien, autant les socialistes de l’UNEF-ID et le MJS « rive gauche » l’avaient mauvaise : nous diffusions beaucoup, pas eux, et nous parvînmes à trouver des militants. Et quand les jeunes FN vinrent distribuer, c’est aux côté du SCALP que nous nous retrouvâmes à impulser une gigantesque mobilisation spontanée en allant vider les amphithéâtres au cri de « les fachos sont là », ce qui nous valut un respect unanime. Sauf au MJS, justement, et leur annexe, l’UNEF-ID.

Concernant l’appareil, j’expliquai à mes camarades un principe simple : on ne va pas se prendre le chou à choisir tel ou tel courant, de toute facon, les textes sont idéologiquement extrêmement pauvres. Débattons. Nous commençâmes chichement, je ne voulais pas passer par l’UNEF-ID pour les salles. Nous finîmes par nous réunir au sénat, ou à la Fédération.

Nos meilleurs moments furent une réunion sur la guerre civile au Congo-Zaïre, qui réunit plus de 40 personnes de plusieurs sections parisiennes ainsi que des membres de l’opposition, la publication d’un 6 pages un jour après l’annonce de la dissolution en 1997, un tract format A6 lors d’une manifestation anti-FN qui fut cité par les Inrockuptibles, une présence remarquée lors de la manifestation de Strasbourg en février 1997, deux passages à l’émission de Gildas grâce à la journaliste rencontrée lors des événements de 1994. Nous ne nous mêlions pas de courants, nous ne gênions donc personne. Jean-Marie Le Guen nous regardait d’un oeil bienveillant. De rien du tout, rassembler une quinzaine de cartes en un an, c’était un beau résultat. Mais le MJS et les jeunes apparatchiks nous considéraient comme des intrus.

Après le retour de la gauche, nous votâmes une motion pour la régularisation des sans papiers quand déjà le parti s’aplatissait. Elle fut remarquée, nous eurent quelques soutiens à la Fédération, dont un député. Je transmis les clefs à l’un d’entre nous, je ne voulais pas garder le pouvoir. Je commençai de mon côté à m’intéresser à la commission internationale. À l’Algérie, en particulier.

Crise Algérienne…

Et j’arrive à ma vraie rupture, définitive, avec le Parti Socialiste, en 1998, un moment extrêmement douloureux pour moi, très éprouvant.

Mes trois années de secrétaire de section à la Sorbonne, une section que j’avais créée pour y faire un peu ce que je voulais, loin des « courants », furent interrompues devant l’implacable logique d’un appareil devenu autiste, rigide, verrouillé.

La guerre civile Algérienne atteignait en 1998 des proportions intolérables.

L’histoire était simple. Le parti unique FLN était dès le départ partagé en tendances antagonistes que le raïs, Houari Boumedienne, arbitrait. À sa mort, le FLN, parti unique, fut le théâtre de divisions et de luttes internes violentes: la manne pétrolière représentait des fortunes pour ceux qui mettraient la main dessus. Le Président Chadli émergea. Sa présidence fut marquée par un rapprochement de l’Algérie avec les USA d’où, à son retour de voyage officiel, il rapporta l’idée de faire peindre tous les taxis en jaune. Il encouragea la tendance conservatrice au sein du FLN, et on sait maintenant que ses proches initièrent les émeutes de 1988 qui conduisirent à la démocratisation de 1989. Son but était d’encourager l’intégrisme religieux, le FIS, pour rendre le système politique ingérable et garder le pouvoir politique. À partir de 1990, Alger était livré à des fanatiques qui fanatisaient une jeunesse en déshérence.

Le FIS gagna les municipales, interdit les maillots de bain aux femmes, le raï à Oran.

Parallèlement, une presse incroyablement libre avait vu le jour, et politiquement, les Berbères furent heureux d’accueillir l’opposant historique Hocine Ait Ahmed, qui reprit les rênes du Front de Forces Socialistes, FFS, membre de l’internationale socialiste. Le retour de ce héros de la guerre de libération nationale après un exil de 40 ans fut diversement apprécié, et beaucoup de militants de l’époque de la clandestinité refusèrent cette reprise en main, quittèrent le FFS et créèrent le Rassemblement pour la Culture et la Démocratie, RCD. Le Mouvement Culturel Berbère, créé en 1980, se divisa entre ces deux tendances. La position de l’un trouvait toujours la position opposée chez l’autre.

Le RCD boycotta les élections législatives de décembre 1991, arguant qu’elle étaient truquée et que le climat de terreur que faisaient régner le FIS ne permettait pas une réelle transparence. Le FFS se présenta, et espérait remporter 17 sièges au deuxième tour, mais le grand vainqueur fut le FIS qui, grâce à la forte abstention, 50%,, remporta 45% des voix. Le lendemain du premier tour, les associations de femmes, d’écrivains, le RCD, le petit Parti Communiste et d’autres mouvements se retrouvèrent à plusieurs centaines de milliers de manifestants pour demander l’arrêt du processus électoral. Le FFS organisa de son côté des marches pour demander la poursuite du processus.

Au FFS, l’idée était que le FIS ne pourrait pas faire ce qu’il voudrait, que sa victoire chasserait les généraux et le FLN et qu’après une période instable, les Algériens choisiraient d’autres partis. Au RCD et dans les organisation qui marchèrent, la crainte était que les violences que l’on avait vu se multiplier depuis 1990 se développeraient et que ce serait vraiment une chasse ouverte aux démocrates.

Les deux arguments sont fondés, ils reposent chacun sur des arguments sensés. Me concernant, je me sentais plus proche du RCD : je suis homosexuel, et je réagis en homosexuel. Or, les prêches hystériques de Ali Belhadj et Abassi Madani n’étaient pas équivoques. Ce qui arrivait était pour moi une catastrophe.

Le processus fut arrêté. L’opposant historique Mohammed Boudiaf fut rappelé de son exil par les généraux et mis a la tête d’un exécutif provisoire que le RCD et les organisation de « démocrates » soutinrent. Le FFS s’y opposa. Il découvrit l’ampleur de la corruption et se décida à « sauter une génération » politique tout en faisant la chasse aux mafias. Il fut assassiné en juillet par un membre de l’armée. Intégriste pour les uns, aux ordres des militaires pour les autres. La guerre civile commença. Intellectuels, syndicalistes, féministes étaient assassinés.

En 1995, le FFS mît au point une plateforme politique avec le FLN, désormais opposant à la tendance au pouvoir pourtant issue de ses rangs, le FIS et le Parti des Travailleurs, Trotskiste. Ce texte prévoyait une amnistie des crimes commis, une libération des leaders du FIS. Ce texte radicalisa le RCD à soutenir encore plus la politique dite d’éradication du FIS.

… et rupture sans retour

Quand je commençai à aller en commission internationale, je découvris que le PS soutenait intégralement le FFS et sa plateforme, appelée accords de Rome, ce qui me surprenait : le PS commençait en France à développer un discours anti-islamiste.

Seul, je m’invitai à une réunion du RCD, je rencontrai des gens, et même Saïd Saadi, le président du RCD, deux fois. Son intelligence me rappela immédiatement celle de Michel Rocard. Je rencontrai souvent Rafik Hassani, représentant du RCD en France. Nous bavardions, et je me rapprochai de groupes proches de cette tendance, communistes algériens, féministes en exil. Mon but n’était pas de les rejoindre. Je suis beaucoup fin que ça. Mon analyse n’aurait plus ni à l’une ni l’autre tendance.

Je suis Français. Mes urgences et mes problématiques ne sont pas algériennes. En Algérie, ma famille est partie prenante du mouvement Berbère, et parmi les quelques députés élus, il y avait mon oncle Madjid, mon homonyme, membre du FFS. Mon parti était le PS. Mon idée était de parvenir à introduire le RCD au sein de cette commission internationale, directement pilotée par le Bureau du PS et Pierre Guidoni, ami de Ait Ahmed, le président du FFS. Mon analyse était la suivante.

La situation Algérienne — un parti unique et un président calculateur, des généraux avides d’une mise sous contrôle des matières premières à leur profit, des islamistes ayant fanatisé les masses urbaines paupérisés par l’accaparement des richesses par quelques-uns, ainsi que des classes moyennes frustrées, les crimes de masse produits par ces 3000 « afghans », jeunes algériens partis s’entrainér en Afghanistan à la fin des années 80 et devenus incontrôlables, agissant en quasi-impunité, permettant au pouvoir de privatiser les entreprises sans que la population, terrorisée, ne réagisse — avait conduit les démocrates à des analyses différentes pour des raisons diverses, des « situations ». Il n’en demeurait pas moins qu’ils étaient tous les deux démocrates.

Mon idée était que le PS pouvait offrir un espace où les deux courants irréconciliables, en Algérie, pourraient dialoguer, car la vraie solution était, et reste toujours, la réconciliation des différentes tendances démocratiques, les « dialoguistes » comme les « éradicateurs ». Je dialoguais bien, moi, avec les uns et les autres. On pouvais au moins bien essayer.

J’allai a la préparation de la journée Un jour pour l’Algérie, en 1997, opération téléguidée par le PS, les amis de Jean-Christophe Cambadélis en particulier. La Fédération de Paris était fortement impliquée, le ministère de la culture poussait à fond. Je fis connaissance de Nadia Amiri, candidate Radicale en 1994. Nous discutâmes, elle était d’accord sur le fait que cette journée ne devait pas être purement sur la ligne du FFS (« c’est l’armée qui tue »), mais devait pointer la responsabilité des mouvements terroristes intégristes et réaffirmer la réalité d’une Algérie laïque, féministe et Berbère. Je la retrouvai une semaine plus tard et elle me tint cette fois le discours du PS, donc celui du FFS.

Oubliés la berbérité, la condamnation de l’intégrisme. J’appris aussi qu’elle était la compagne de Marc Rosenblat, et les élections européennes approchaient. Elle avait obéi.

Qu’on soit clair. Je ne sais pas qui tuait, en Algérie, et quelque part, je m’en suis toujours un peu fichu. Les intégristes tuaient et, au minimum, le pouvoir les protégeait. Il est certain que ces meurtres d’intellectuels, de militants et militantes démocrates arrangeaient la clique qui manipulait le jeu politique depuis l’indépendance. Mon point de vue est ailleurs. Je suis démocrate et pour la pluralité des vues. La division des démocrates est une aberration, quelque soit leur rapport aux islamistes ou à l’interruption des élections.

À la base, je le constatais. Les militants du FFS n’étaient pas si chaud pour une « réconciliation » avec le FIS, et les accords de Rome ne les excitaient pas. Et les militants du RCD, tout « laïcs » qu’ils étaient, admettaient qu’on ne décrète pas ce que pense le peuple, que ce qui compte est la promotion d’un projet culturel et l’éducation. Il était évident pour moi qu’à la base, le dialogue était possible car ces deux organisations avaient les mêmes origines politiques : l’opposition au parti unique FLN et la Berbérité. De plus en plus de Kabyles étaient quand à eux dégoutés par cette division qui avait ruiné la revendication berbère en la réduisant à un jeu politicien qui, finalement, n’arrangeait que les généraux en place et les intégristes, les deux frères jumeaux. Mahtoub Lounès, avant d’être assassiné, portait un regard anarchiste sur cette situation où il renvoyait dos à dos les partis, le pouvoir et les islamistes, après avoir un temps, lui aussi, soutenu l’annulation des élections.

Or il faut toujours, en France, que dans les questions étrangères on choisisse un camp. Me concernant, je pense que notre rôle, ici, aurait plutôt pu être d’encourager le dialogue et la pluralité. Par la suite, j’ai lu des articles de Nadia Amiri, devenue une « laique radicale », suivant encore une fois le PS. Voilà le problème de beaucoup de militants « Beurs » et « Gays ». Ils obéissent aux injonctions : lors de cet événement, elle défendit le dialogue avec le FIS, et la voilà depuis devenue passionariat laïque et défenseur de Caroline Fourest.

Je participai en pointillé à la journée, sans trop y croire. Je continuai de tisser une toile de relations, de gens aux opinions variées, réfugiés proches du FFS ou du RCD, ce qui pouvait être utile pour, un jour, organiser un  débat contradictoire, une confrontation, des rencontres. Je fus invité par Gildas au sujet de l’Algérie et, dans les coulisses, je fus coatché et recoatché par des militants du FFS, extrêmement gentils. Nous n’étions pas d’accord, mais on était d’accord sur le point principal.

Le régime algérien était pourri jusqu’à la moelle. Et oui, en effet, l’état Algérien devait garantir la liberté religieuse et la pluralité culturelle, ce sur quoi les militants du FFS ne transigeaient pas. Je leur donnais d’ailleurs raison sur un point. La volonté d’« éradiquer » le FIS, au RCD, posait la problématique des 9000 prisonniers envoyés dans le sud du pays. Je rencontrai une militante RCD qui convenait qu’en effet, c’était problématique, mais que le vrai problème était que le pouvoir restait confisqué mais que si le pouvoir se démocratisait, alors ces prisonniers pourraient être jugés. Je ne trouvai pas les points de vue si éloignés.

La commission organisa une rencontre avec Yvette Roudy. Je me vis fermement signifier par Jérome Coumet, alors assistant de Jean-Marie Le Guen, pourtant habituellement amical, de « bien me tenir ». Le conseil venait de Jean-Marie lui-même. Mon activité à la commission lui était remontée, et visiblement, je faisais beaucoup de vagues.

J’assistai à la réunion, sage comme une image. Yvette Roudy disait exactement ce que je pensais, notamment sur la difficulté de militer pour le droit des femmes en Algérie du fait du terrorisme, et du besoin, peut être, d’accueillir en France certains militants directement menacés. C’était une revendication du RCD : obtenir des visas de quelques mois pour pouvoir venir « se reposer en France », sortir de l’hystérie là-bas, et retourner militer.

En matière d’hystérie, ma tante Daouia m’avait rapporté avoir vu un policier se faire tuer à bout portant par un type en gandoura, et tout le monde se cacher ou se mettre à plat ventre. En plein Alger.

La réunion suivante, je reçu l’appareil PS en pleine figure. Le fait d’avoir joué le jeu dans la réunion avec Yvette Roudy n’y avait rien fait.

Je pouvais bien créer une section « intellectuelle », à la Sorbonne, ça ne posait pas de problème. Mais avoir une vision, des idées politiques et commencer à agir pour les réaliser fut une autre affaire. Dans cette commission où les Algériens étaient des invités, où j’étais le seul Français d’origine Algérienne, j’avais agi comme j’agis toujours. Sans me cacher, en parlant d’égal à égal, pensant que le fait de ne pas rechercher le pouvoir suffirait à calmer les craintes éventuelles.

Choisir

Alors que je m’apprêtais à prendre la parole, Jocelyne Berdu, alors présidente de cette commission, m’interrompit.

« Madjid, tu dois choisir : est-ce que tu t’exprimes en tant que militant socialiste ou en tant que représentant d’une organisation politique étrangère? ». Je fus extrêmement surpris et choqué, je lui répondis que je parlais en tant que socialiste. Elle me signifia qu’alors, je devrais me conformer à la ligne du Parti qu’elle ne pourrait plus tolérer mes prises de positions, qu’il fallait choisir entre la France et l’Algérie.

J’y ai repensé il y a peu de temps, quand Marine Le Pen a critiqué la double nationalité. J’y repense à chaque fois que je les entends critiquer le voile et parler de laïcité ou de république.

Je n’y suis pas retourné. À cette époque, je donnais un coup de main à AMAL, association homosexuelle communautaire maghrébine. Et j’ai laissé tomber le PS. J’ai vu les videurs à oreillettes à « L’atelier de campagne », le « loft », de Jospin en 2002, et je n’ai pas voté pour cet appareil que j’avais vu briser des gens des années durant, qui m’avait pris comme d’autres pour un bouffon. Un appareil où les homosexuels, condamnés au non-dit, sont cantonnés à HES quand ils se visibilisent. Où la deuxième génération doit obéir aux représentations que l’appareil s’en fait, mais ne peut que très rarement afficher des vues indépendantes que lui auraient suggéré son vécu sous peine d’avoir à  « choisir ».

J’ai choisi. Je n’ai pas fait de « carrière » car je ne voulais pas en faire, et en tout cas pas comme eux.

Ma conclusion

Tout d’abord ces trotskistes qui sont un des éléments centraux de ce récit. Que l’on ne s’y trompe pas, ils ont rompu avec le trotskisme depuis longtemps déjà, et ce n’est pas le trotskisme que je leur reproche. Je leur reproche d’avoir importé dans le parti les mœurs du syndicalisme étudiant, de considérer les militants comme de la chair à coller les affiches et à accepter leur domination.

D’avoir une immense culture politique qui ne leur a servi à rien d’autre que prendre et garder le pouvoir. D’avoir perdu toutes les élections présidentielles depuis qu’ils ont le contrôle de ce qui est devenu un appareil totalitaire, coupé des banlieues qu’ils n’aiment que lorsqu’ils ont peuvent les instrumentaliser, coupé de l’immigration qu’ils aiment représenter et façonner à leur image invariablement blanche, coupé des pauvres qu’ils regardent depuis leur jeunesse comme on regarde les poissons dans un aquarium tout en prétendant les défendre, mais en faisant tout, surtout, pour que ces pauvres, surtout les basanés, ne s’organisent pas eux-mêmes et ne pensent par eux-mêmes.

Ils ont abandonné le trotskisme pour n’en garder que le plus détestable trait : l’esprit d’appareil, l’esprit totalitaire de contrôle. Ils ont renvoyé ce parti aux scores nationaux de la SFIO et aux pratiques bureaucratiques de leur syndicat de prédilection, Force Ouvrière. Ils se sont répartis le gâteau en excluant les militants, et en se cooptant mutuellement.

Ensuite, ce parti lui-même, et ses dinosaures qui, tout soucieux de garder le pouvoir, on eux aussi concouru à renvoyer le PS à ce qu’il était avant Mitterrand : un parti de notables de province, vieux, avec des homosexuels invisibles et de gentils Mohammed, et des femmes qui, les bouches s’ouvrent, acceptent en silence depuis des années que l’un des possibles présidentiables se tienne avec elles comme on ne le permettrait à aucun autre homme. Un parti coupé de la société civile qui brandit le mariage homosexuel comme preuve de sa modernité quand pendant des années il a refusé jusqu’au PACS, quand il n’arrête pas depuis des années de parler des efforts à faire pour réaliser la parité sans avoir fait aucun effort réel pour la réaliser.

Ce n’est pas un hasard si le PS perd les présidentielles. C’est un parti détestable où on ne s’interroge pas pour savoir pourquoi les nouveaux adhérents ne restent pas. Un parti qui a vu partir de réels talents, comme récemment encore Pierre Larrouturou.

Je ne m’illusionne nullement sur EELV ou le PG. À d’autres de raconter.

Je suis simplement un socialiste qu’une clique bureaucratique a dépossédé, comme beaucoup d’autres comme moi, de son parti et à qui il ne reste que l’écriture pour tenter d’aider de faire du monde un endroit meilleur.

Madjid Ben Chikh

Minorités 86 | Bareback ou sexualité, il faut choisir

Paru dans la revue Minorites.org Vendredi 10 juin 2011.
À la suite d’un échange avec Didier Lestrade au sujet de Treasure Island Media… Après une profonde descente dans une dépression nerveuse, j’ai eu recours à la psychanalyse pour retrouver mes marques et apprendre à vivre. L’analyse n’apprend pas seulement qui on est : elle nous aide à travers nous à apprendre les autres. Loin de moi l’envie de vous faire une lecture « psychanalytique » de Treasure Island Media. Mais plutôt à partir de Treasure Island, une envie de parler de sexe, le parent pauvre du bareback et du LGBTetc. Et irrésistible envie de livrer ce qui chez moi provoque un refus intellectuel, conceptuel, politique, esthétique, culturel pour l’univers du bareback. Esprits chastes s’abstenir.

Je n’écrirai jamais que les films Treasure Island sont « mauvais » en soi, ni que toute la production du label est équivalente. Ils sont ce qui se fait de mieux et de plus abouti dans le genre. Ils peuvent avoir un pouvoir hypnotique certain, un peu comme certaines séries télévisées un peu médiocres dont on ne peut se passer car on attend la suite. Car dans un film Treasure Island, c’est « la suite » qui retient, justement.

Commençons par le commencement.

Le générique. C’est la première clef de l’univers Treasure Island. Il s’agit d’une tête de mort tachée de sang, sur fond noir. Bien entendu, c’est un drapeau pirate, mais ce qui barre l’écran est une tête de mort. Le spectateur est donc prévenu: c’est un film qui ignore les règles (pirate), qui n’a pas de limite (le sang) et qui n’est pas du côté du vivant (la tête de mort sur fond noir). S’y rajoute une touche rebelle, ce rouge et noir un peu « libertaire ».

Les titres, le vocabulaire. La deuxieme clef du film bareback est le mot « loads ». Le suspense, ce n’est pas combien de fois l’acteur ou les acteurs passifs vont se faire mettre, comme dans les films « classiques ». C’est combien de « load » il va, ils vont prendre. En Francais, « load » se dit  « jet » ou « charge », et c’est l’un des compteurs les plus importants des examens sanguins des personnes séropositives, la « charge virale ». Les titres font donc implicitement référence au VIH, au « viral load ». Combien de centaines de milliers de copies du virus par centimètre cube de sperme va t-il prendre, voilà le vrai suspense.

Répétition de la mise en scène

Cela se traduit par une mise en scène assez répétitive. Un hangar ou une chambre, et le plus possible d’enculeurs pour un minimum d’enculés, un ou deux suffisent. L’un des films Treasure Island s’appelle The 1000 Load Fuck, ça vous laisse deviner ce qu’il peut avaler par l’anus et par la bouche. En faisant abstraction de toute considération esthétique, ce que l’on retient est que la contamination d’un séronégatif dans de telles conditions est inévitable. Sans compter la syphilis, les différentes variétés d’hépatites et de champignons, l’herpès…

L’esthétique, justement. Une autre clef de cet univers. Certains acteurs présentent des signes assez évidents de lipodystrophie, déplacement des graisses de certaines parties du corps, notamment sur les joues, signe d’un traitement anti-VIH. Alors que d’autres studios éviteraient ce type d’homme, cela ne rebute pas Treasure Island: cela atteste qu’il y a du virus qui circule. Une sorte de « label qualité ». Et même si le virus est invisible dans les tonnes de sperme que l’on voit dégouliner des culs et des bouches, c’est bien lui que l’on voit.

Car le VIH est l’acteur principal de ces films, et les acteurs ne sont que les accessoires nécessaires à sa mise en scène. C’est lui qui excite le spectateur. « Vas-y, envoie-lui ton load », tel est le message subliminal, implicite. Inavoué.

Si une grande attention est accordée à mettre en scène le virus, le contenu de ces films est en revanche assez pauvre et, là je ne suis pas d’accord avec l’avis général: Machofucker ne déroge en rien à la règle. Cette collection présente des types beaucoup plus « racaille », avec une incroyable faculté à baiser sans s’arrêter, dans toutes les positions, et là, c’est le côté performance sexuelle qui compte, l’endurance du passif. Dans ces films, le fait qu’il n’y ait pas de capote est relégué au second plan, même s’il alimente l’idée que les « blacks à grosse queue » et portant une casquette, les bodybuilders de cité et les Brésiliens baisent forcément unsafe. Mais la même incroyable pauvreté se dégage du tout.

Dans les deux cas, le sexe est réduit à un exercice d’endurance, anale, à un fantasme de loubard endurant dans la série Machofucker, à un virus qui ne dit pas son nom, mais qui dégouline de ces loads généreuses qui suintent de partout. On a beau chercher, les chambres sont invariablement les mêmes, les oreillers sont les mêmes, les appartements sont des chambres d’hôtel, et les hangars désaffectés sont cradingues comme il faut. Un univers masculin dans le sens le plus machiste du terme, avec des trous (bouche, anus) et des bites. Le corps, le plaisir qu’il procure, sont absent.

On prend des risques, mais dans un lieu clos, en toute discrétion: derrière cette incroyable mise en scène qui instrumentalise, exploite et reflète une fantastique haine de soi, le fantasme sexuel et l’érotisme sont les grands absents de ces films.

Réactionnaire

Ce sont des films réactionnaires, où être homosexuel, voire séropositif, rime avec le manque de respect pour soi et les autres, rabaisse le désir au niveau du rut, et où les minorités ethniques sur-performent les blancs avec des bite plus grandes que les autres, des anus plus résistants, et une aptitude à égaler les animaux en chaleur. Des films où de toute façon, on est condamné « à l’avoir ». « Tiens, vas-y, prends-toi un bon load / Vas-y, charge-moi ton load bien au fond ».

Avant l’âge des bars et des boites, il y a eu des centaines d’années pendent lesquelles les homosexuels se rencontraient dans des parcs, dans des chantiers et de vieux immeubles désertés, sous les ponts. Ces espaces continuent de vivre dans les pays où règnent encore le secret, le tabou, ils se sont certainement developpés dans les banlieues de nos villes, mais les plus anciens, à Paris, ont progressivement disparu, pris en tenaille entre la généralisation de la video-surveillance, des polices municipales, les espaces commerciaux (bars, discothèques, saunas, backrooms, sites Internet) et la quête de respectabilité des élites homosexuelles. Les Tuileries vers l’Orangerie, le quai de Jemmapes et l’Ile aux Cygnes, à Paris, ne sont plus les lieux de rencontres et de consommation sur place qu’ils furent pendant des centaines d’années (pour les bords de Seine et les Tuileries, tout au moins).

On pouvait critiquer ces lieux. La consommation sur place, leur caractère strictement sexuel. Mais dans le cas de lieux comme les Tuileries, qui étaient un lieu de jour aussi, on y rencontrait aussi une convivialité gratuite qui aidait les plus jeunes à s’accepter en rencontrant d’autres jeunes comme eux avec qui ils deviendraient amis, amants, ou simplement copains et confidents. La disparition de ces lieux au profit de lieux payants a changé le rapport des homosexuels les uns aux autres. Et on peut éventuellement considérer qu’au placard du passé, fait de silence, de non dit et de solitude, a succédé un placard tarifé, au sein de lieux clos, de quartiers étanches fermés sur le reste de la société, où peut se pratiquer une sexualité normalisée aux sein d’établissements spécialisés que personne ne vient inquiéter, ou si peu, s’il s’y pratique du sexe unsafe, voire contaminant, enrobé de l’idéologie du bareback pour les plus pointus, et simplement jemenfoutiste pour le plus grand nombre. Des lieux sales ou aux décors sombres, aux éclairages glauques savamment calculés. Des lieux dont sont absents les jeunes issus de l’immigration africaine et maghrébine, sauf là où on fait la promotion de leur présence, tourisme sexuel pour 10 euros. Ils ont toutefois « leur place » au sein du Tea Dance qui leur est « réservé », le Black Blanc Beur, où les pectoraux s’exhibent au même rang que les bronzages et les fessiers mis en valeur dans des pantalons de survêtements griffés dont une jambe est relevée, sous l’oeil qui salive du petit bourgeois blanc en mal d’aventure…

Pas étonnant que les films Treasure Island trouvent un public: ils sont le reflet de notre quotidien de pédales consuméristes blanches de classes moyennes dans le monde réel. Nous avons déserté les pissotières pour aller au Dépôt. Belle avancée.

Minorités abordait récemment la question des troubles bipolaires: quelle chance un pédé à la psychologie fragile aurait d’échapper à une contamination dans un tel univers où il faut payer pour rencontrer ses semblables, où règnent les backrooms et la consommation immédiate, le tout dans le brouhaha des sonos, l’obscurité des recoins, où on désapprend à parler tout en apprenant à fister. Avec l’alcool, les distributeurs de poppers, l’impératif d’amortir le prix d’entrée et de performer.

Aucune. Et comme partout règne l’omerta sur l’envolée des contaminations. Ça contamine, en silence.

L’interdit

Les films bareback, particulièrement ceux de Treasure Island, avec leurs anus qui dégoulinent, filmés en gros plan, les bites qui entrent, et qui sortent, la contraction prostatique en gros plan quand le type éjacule bien au fond d’un anus, sont un désert d’érotisme et de fantasme. La seule chose qui compte est que, en silence et sans que cela soit dit, celui qui regarde sera complice d’une transgression, d’un acte « interdit », et qu’il sera associé virtuellement à une contamination rédemptrice qui le placera à égalité avec ceux qui sont dans le film, car — ça ne plaira pas à Aides — Treasure Island exploite le désarroi érotique des séropositifs en leur proposant un nouvel objet d’excitation: le partage de la contamination. Vas-y, file-le lui à cette chienne, elle l’a bien mérité, elle n’aura « à se plaindre » — je cite une phrase du premier roman d’Erik Rémès, de mémoire.

Alors le décor, l’érotisme pour l’autre, son corps, le lieu… À moins qu’il ne soit « exotique », black pour le Machofucker et reubeu pour le Black Blanc Beur.

Notre histoire. Les rencontres en plein air. La consommation en plein air. Souvent occasion de bavarder. De se faire des amis. Des amants.

Je suis tombé par hasard sur une collection de vidéos prises dans des lieux publics. Supermarchés, parkings, entre deux voitures, cabine téléphonique, tout y passe. Et je n’ai pas été étonné de voir les protagonistes utiliser des préservatifs: ce qui compte est le caractère défendu, réellement interdit du sexe en plein air. Les types donnent l’impression de s’amuser, pas de chienne ni de salope, ils gardent une partie de leurs vêtements, exactement comme le pédé moyen dans ce type de lieux. Ils rient parfois, et c’est vrai qu’il y a de l’humour à filmer une pénétration entre deux voitures avec des ménagères poussant leurs caddies à cinquante mètres. C’est du sexe, pas du bareback.

Il y aura toujours, bien entendu, des amateurs de surcontamination, c’est « une niche », et c’est eux que ça regarde, mais l’existence des barebackeurs ne doit pas cacher la réalité. La majorité des homosexuels est toujours séronégative, surtout parmi les jeunes, et ce type de fantasme est donc circonscrit à un groupe très particulier, il ne doit en aucun cas être regardé comme une tendance, et c’est précisément sur le groupe séronégatif qu’il convient de focaliser. Des campagnes de sensibilisation sur le caractère très lourd des traitements et la très grande légèreté, en comparaison, du sexe sûr sans risque devraient pouvoir limiter l’emprise de telles productions. Pour la vaste majorité des pédés, le sexe dans un parking, dans un ascenseur, avec un type de passage représente à priori un fantasme bien plus grand qu’un anus dégoulinant le contenu d’une vingtaine d’éjaculations. Pour preuve, le succès des sites de masturbation en ligne, qui recréent ces espaces défendus. Combien de salariés se branlant au bureau, derrière leur webcam, tout autant excités par ceux qui peuvent les regarder que par le risque d’être surpris…

Il est urgent de nous réapproprier notre sexualité. Non?

L’après-sida

Le bareback est le produit ultime de l’époque du sida. Il a marqué la transition entre l’épidémie mortelle et le retour à une vie presque normale. Il a pu tenir le haut du pavé car il n’y a eu (presque) personne (enfin si, Didier…) décidé à le penser frontalement en tant que phénomène social. Il n’a eu finalement que des promoteurs, que ce soient Guillaume Dustan, ou Treasure Island. Mais il correspond aussi à une génération, à une difficulté à penser l’après-sida. Car oui, malgré les morts, malgré la souffrance de ceux qui ont traversé le pire de l’épidémie, malgré la reprise des contaminations, les trithérapies ont changé la donne. Nous sommes dans l’après-sida.

On peut être étonné par l’obstination du milieu VIH à, d’un côté, couvrir le bareback, à vouloir en parler sans jamais le condamner, à refuser d’y voir la libération d’une pulsion de mort (comme l’expriment le logo et le vocabulaire des films bareback), et de l’autre à accuser tous ceux qui  parlent du sujet de « stigmatiser » les pauvres / malheureux séropositifs (au mépris, au passage, de la très grande majorité de séropositifs qui continue de se protéger et protéger l’autre), renversant de fait ce qui doit être un tabou nécessaire (baiser sans capote) en en créant un autre (les malades sont ceux qui condamnent le bareback).

Le milieu militant gay est lui dans un autre type d’attitude. Son obsession est la respectabilité. Déni de l’urgence d’une nouvelle mobilisation contre le VIH car une telle mobilisation supposerait que l’on mette sur la table le rôle que jouent les établissements de sexe dans la propagation de la maladie, la transformation profonde de la sociabilité gay au cours des 30 dernières années (disparition de la drague en plein air, disparition des discothèques et prima des bordels), la multiplication des espaces de rencontre sur le net, bref une remise à plat qui obligerait à parler de sexe, à dire que les hommes homosexuels aiment le sexe, qu’ils aiment multiplier les rapports sexuels quand ils en ont la possibilité parce que ce sont des hommes et que l’éducation des hommes, de Don Juan à DSK, ne les conduit pas à dresser un mur de honte dans la satisfaction de leurs pulsions sexuelles comme c’est le cas aujourd’hui encore pour les femmes. Bref, les hommes, entre eux, baisent. Et d’ailleurs, c’est avec qui nous baisons qui nous définit comme homosexuels. C’est tout le contraire de la discussion que tiennent à avoir les militants homosexuels. Pour ces militants, nous sommes sortis du placard, on a fait trois petits tours (1980/1985), et nous voilà désormais dans une salle d’attente dont « la gauche » nous libérera en nous octroyant le mariage en Mairie et l’adoption, pourvu que nous soyons bien sages, et surtout pas sexués.

Le tabou renversé du milieu VIH et la quête de respectabilité petite bourgeoise du milieu militant gay se rejoignent donc pour censurer toute discussion sur la sexualité gay en général, et le bareback en particulier. Qu’importe si la courbe des contaminations ressemble à un revival années 80, pourvu que ce soit en silence. Comme dans les backrooms, comme dans un film Treasure Island, deux lieux où ne règne que le bruit de la baise. On obtiendra le mariage (LGBT) et, de toute façon, il y a des médicaments hors de prix gratuits (milieu VIH).

Qu’on me permette pour conclure de parler de moi. À mon âge, j’appartiens à la génération d’avant, qui a baisé en plein air, dans des caves, dans des cages d’escalier, dans des voitures, dans des parkings, dans des jardins, sur des chantiers, dans les toilettes de Charing Cross, le jour, la nuit, comme tous les pédés depuis le début de l’humanité, de ceux qui ont toujours su que c’était défendu, interdit; il m’est arrivé de devoir courir, culotte baissée ou non, il m’est arrivé d’avoir peur aussi. Et j’aimais ça. Il m’arrivait, il NOUS arrivait, souvent, de bavarder, de rencontrer d’autres comme moi, de me faire des amis, d’aimer. C’était pour moi, pour nous, un monde complémentaire aux discothèques où nous allions aussi, parfois en nous faisant beau, pour plaire. Et pour danser, et pour NOUS retrouver.

La disparition d’un grand nombre d’espaces de rencontres extérieurs n’a jamais été réfléchie, discutée. Celle des clubs non plus. Leur disparition a arrangé tout le monde. À mon avis, il y a pourtant un lien très net entre d’une part la situation actuelle où le bareback semble dominer, le déni de reprise de l’épidémie, la suffisance des militants qui limitent leurs ambitions à l’élection présidentielle en méprisant totalement ce qui se passe en dehors de « leur » monde et les contaminations et d’autre part la disparition des espaces de sociabilité et de sexualité qui furent les nôtres. En bordure. En marge.

Alors il n’est pas étonnant que le bareback fascine certains. Il est la nouvelle marge, proprette, en lieu clos, en non dit, à l’âge où le militantisme voudrait éviter que nous exprimions ce que nous sommes vraiment.

Madame Le Doaré, en attendant de lire ce que le centre que vous représentez commence à parler de notre sexualité, du bouleversement des 30 dernières années, de la disparition de nos lieux de drague, de la reprise des contaminations, et des films exposant des pratiques (culs débordant de sperme) qui n’interpellent personne ni dans la communauté VIH, ni par chez vous, je conclurai en citant Justin, dans Queer as Folks US. « I like dick, I wanna suck dick, I wanna be fucked by dick ». Et je rajouterais, à la Brian Kenny, « Use a condom, and fuck with whoever you want, wherever you want, whenever you want. Fuck wedding ».

Madjid Ben Chikh

Minorités| L’agence |La diplomatie française a peur du MOX

Paru dans la revue Minorités.org / L’agence/ le 22 mars 2011.

La suite des aventures de Madjid depuis Tokyo. 

J’ai lu un très bon billet sur ce blog, « La fin du monde n’aura pas lieu ». Excellent car il a réveille l’historien en moi, ou le « fouille merde » que l’on est quand on travaillé en Back Office sur produits derivés, et que l’on travaille bien. « Investigation », qu’on appelle ça. Le billet est très intéressant car son auteur, Alex, y relate la réunion d’information organisée à l’ambassade de France en milieu de semaine dernière, avec l’ambassadeur, un representant d’Areva et un membre de l’IRSN.

On y apprend pas mal de choses. Le principe de précaution qui aurait dicte le mail dont je rapportais la teneur et qui a fait fuir des milliers de Francais sur les 9.000 qui résidaient au Japon. Que certains services sont relocalisés à Osaka « par mesure de précaution ». Et que l’ambassadeur fait confiance aux autorités japonaises.

La tonalité de la réunion était à l’appaisement, à la relativisation de la menace. En gros, ce n’est pas un nouveau Tchernobyl, et la responsabilité incombe aux journalistes qui ont dramatisé la situation à outrance, obligeant le gouvernement francais et l’ambassade à ajuster une strategie pour ne pas être accusés de ne rien faire. Inciter les gens à partir. Distribuer des pilules d’iode. Mais en fait, meme en cas de déterioration de la situation, nous ne courerions aucun risque a Tokyo.

Ce billet, principalement inspiré par le contenu de la réunion, a au moins l’aventage de concourir à calmer les esprits. Jun et moi sommes partis à Kyoto mardi 15 en comptant rentrer lundi 21, histoire d’avoir le recul, à savoir si ça empirait ou pas. Car si ça empirait, en fait, il y aurait certainement eu l’état d’urgence. Moi, cela m’a laissé le temps de me documenter. Et d’arriver à une conclusion sensiblement differente de nos amis de l’ambassade, et qu’un « fait divers » en cours me confirme.

La structure même de la centrale interdit en effet un scénario de type Tchernobyl. Ni les materiaux, ni la structure meme ne le permet. Plutot un scénario à la Three Miles Island. Voila qui est rassurant, et qui va dans le sens du discours de l’ambassade. La où il y a un hic, c’est qu’il y a une difference entre Three Miles Island et Fukushima. Hormi le fait que cette centrale soit vétuste, que les USA ont demande a plusieurs reprises depuis 2001 son démantelement à cause de fissures maquilles et de rapports falsifiés (ayant entrainé des démissions importantes a TEPCO entre 2003 et 2005), cette centrale utilise depuis fevrier 2011 un combustible particulier, compose d’uranium recyclé (retraité) et de plutonium, hautement instable (d’où de tres hautes performances), le MOX.

Le MOX

Un combustible produit par une société Française, AREVA, qui en produit 95% de la quantité mondiale dans son usine MELOX. Ce combustible a la particularité de monter très vite en température et de mettre beaucoup plus de temps à refroidir. Il est aussi hautement radioactif du fait de sa très haute instabilité. À l’ambassade , il y avait un responsable AREVA dans la salle, a-t-il parlé de l’utilisation de MOX à Fukushima?

D’ailleurs, on pourrait se poser la question : que vient faire un responsable d’AREVA dans une communication de crise ? Et savez vous que le principal souci dans cette centrale est le reacteur numéro 3, le reacteur contenant 30% de MOX, que TEPCO ne parvient toujours pas à maîtriser ? En parcourant le net, je me suis appercu que quand il s’est agit de poser la question à l’Assemblee nationale, ce ne sont pas des experts, qui ont fait une déclaration sur l’accident, mais la présidente d’AREVA elle-même. Curieux mélange où le suspect se trouve également juge et partie, et expert.

Le nouveau discours dominant consiste à pointer l’incompétence des journalistes. Soit, ils ont exageré, mais peut on leur reprocher d’avoir eu à l’esprit les deux grands accidents de l’histoire, à savoir Three Miles Island et Tchernobyl ? Depuis quand la diplomatie se calque-t-elle sur l’opinion publique ? Si l’évacuation des ressortissants français obéissait à une pure logique de « marketing politique » comme cela est suggéré dans le blog d’Alex, c’est une honte !

Venant d’un gouvernement soit-disant gaulliste, nous nous retrouvons dans la liquidations des restes politiques du president, à savoir une certaine idée de la France et de sa grandeur, en offrant aux Japonais une vision pas très héroïque de ses ressortissants. À moins que… Je vous parlais d’un fait divers : en ce moment, le bras de fer entre la France et le Japon continue au sujet des sauveteurs. Le Japon les veut à 80 kilometres, à Sendai. La France les veut à 350 kilometres.

Et là, ça me pose un probleme. Soit ce n’est pas « plus dangereux qu’un vol Paris New York », et dans ce cas, la France fait des simagrées. Soit la France a de veritables raisons de vouloir envoyer ses sauveteurs à 350 kilometres, et tout le discours rassurant tenu lors de cette réunion sort fragilise. Pour information, Tokyo est à 220 kilomètres.

Mon sentiment reste le même et n’a pas changé depuis la semaine dernière. Je reste d’abord pour rester avec mon ami. La France ne reconnaît pas le mariage entre personnes de même sexe, il ne pourrait beneficier d’un rapatriement. Partir à Kyoto était aussi un moyen d’être ensemble au cas où la situation aurait empiré. Ensuite, je reste à Tokyo (revenu depuis lundi) non pas parce que c’est « moins radioactif que l’Italie », mais parce que je ne peux pas partir d’un pays ni d’une ville qui m’a accueilli à la premiere difficulté. C’est malpoli.

Une grosse saleté

Je suis parfaitement conscient, pourtant, que TEPCO ne parvient toujours pas à stabiliser le réacteur 3, gavé d’un produit que mon pays, la France, a vendu le mois dernier à TEPCO, avant de vider le pays de ses ressortissants à la premiere fuite. Je me sens solidaire, et je me sens aussi un peu responsable. Et parfaitement conscient que le vrai risque n’est pas Tchernobyl — ce que je sais depuis presque le debut. Non. Mais autre chose. Une grosse saleté. Des dégagements radioactifs pendant des semaines.

À chaque fois, les communiqués de presse diront que c’est très peu, et AREVA vous le martelera, comme elle le fait déjà sur son site remodelé en site solidaire (le site de BP avait pris le meme type de couleurs au moments ou ils ont salopé le Golfe du Mexique l’an dernier). Rachel Maddow avait montré comment les entreprises adoptent des strategies de communications d’absorption en cas de pepin, destinées à guider le vocabulaire utilisé : ainsi, vous apprendrez, avec AREVA, a parler de « crise nucleaire », et non de « catastrophe ». Et tous les gens « contaminés » par cette communication utiliseront ces termes, et mettront en exergue la catastrophe humanitaire engendrée par le tsunami.

En ne faisant pas le lien, bien entendu, entre ces gens qui ont déjà souffert d’avoir eu leur vie balayée en deux secondes par la nature et qui plus tard ne pourront pas retourner vivre dans des terres radioactives polluées par la main des hommes. Le Tohoku sera ainsi victime de deux catastrophes humanitaires. Oui, une grosse saleté qui va contaminer les cultures, grosses consommatrices d’eau, comme le riz à Akita ou à Ibaraki où l’on a déjà noté de fortes contaminations.

On vous dira que c’est peu, mais faites donc le compte. Manger un Paris New York arrosé d’une sauce rayon X trois fois par jours, sur 10 ans, ca fera beaucoup, et c’est precisemment ce risque que les vrais experts, eux redoutent.

Alors bien sûr, nous n’en sommes pas là. Peut-être tout le MOX ne s’évaporera pas et TEPCO parviendra à le refroidir avant de le refroidir plus fortement, voir de piéger dans un sarcophage. Je reste assez optimiste, c’est ma nature. Mais realiste.

La communication concernant ne doit pas passer entre les mains d’un groupe industriel. Les Japonais se mefient, en toute discrétion, de la communication du gouvernement, de la presse, et de TEPCO. Je n’accorde pas plus de confiance à la communication de la France où les intérêts industriels se mèlent à une politique qui, comme ailleurs, est d’abord faite de gesticulation.

Ceux qui me connaissent seront surpris par ce que je vais écrire, mais en cette histoire, je n’ai confiance qu’en Dieu. Et au passage, dans divers rapports américains qui pointaient le danger de cette centrale à qui AREVA n’a pas hesité, tout en ayant connaissance de ces rapports, à vendre un combustible hautement instable qui inquiète le Quai d’Orsay au point d’avoir conduit à une évacuation de la quasi-totalité des Francais du Japon et a une crise diplomatique au sujet des sauveteurs.

Madjid Ben Chikh

Minorités| L’agence | Je suis un français du Japon en colère

Paru dans la revue Minorités.org / L’agence/ le 14 mars 2011
Réaction de colère et d’amour de Madjid qui vit au Japon. À lire absolument.

La presse va vous offrir dans les heures et les jours qui viennent des mines de Français en larmes arrivant à Roissy, arborant cette tête des grands malheurs et du jaitouperdu. Et ce sera vrai que pour certains, la tragédie que nous traversons laissera des marques. D’autres encore, que vous avez certainement déjà vus, laisseront derrière eux un travail de trader ou de manager d’une grande banque, d’une grande compagnie d’assurance ou d’une marque de prêt-à-porter. Leur malheur tournera en boucle, ils vous raconteront tous les terribles secousses et puis ce risque radioactif maintenant que l’on sait que des fuites, bien que minimes semble t-il, se sont produites. Le lamento des expatriés à haut salaire dont la plupart ne parlent pas un mot de japonais viendra nourrir ces images déjà vues et revues des jesavaipa en provenance de Cote d’Ivoire, d’Egypte ou d’ailleurs.

Je ne suis pas membre de ce groupe, comme vous le savez, et ce que je vis est un drame beaucoup plus intime, personnel. Et nous sommes quelques milliers, comme moi, dont vous n’entendrez pas parler car nous sommes le flot anonyme de ceux qui ont fait leur vie au Japon, par choix, par amour du pays, qui ont parfois comme je l’ai fait tout quitté (BNP Paribas, pour moi…) par amour de ce petit bout de pays ou les gens sont chauvins comme des roquets, et parfois gentils comme vous ne pouvez pas en avoir idee sans l’avoir vu. Un petit bout de pays avec l’histoire d’un continent… Un tout petit archipel avec une langue qui peut se faire d’une tendre douceur ou d’une infinie violence, ou la politesse prend la forme de la gentillesse et de l’attention. Ici, on vous laisse parler même si vous dites une abomination, simplement parce que c’est malpoli de dire que l’on est choqué.

J’en ai appris comme je l’ai pu des rudiments de la langue, de l’écriture, et cela fait longtemps que je prends du plaisir à parler avec ces vieux qui ont parfois tant à raconter. J’ai pris mes petites habitudes, mes promenades du dimanche ou des jours de congés. J’aime le Japon, malgré tout ce nationalisme dans lequel on baigne les gens mais dont on voit qu’il est, face à l’ampleur d’une catastrophe comme celle que nous traversons, bien peu efficace. Quand tout se sera tassé, il faudra sortir l’argent et pour la première fois depuis longtemps, le Japon devra faire face à la crise économique qu’il élude tant bien que mal depuis 20 ans, à ses 220% de dettes qui en font potentiellement un pays pauvre. Pour quelques années au moins.

L’amour

Un petit bout d’ile du Pacifique où j’ai rencontré mon ami, un petit bonhomme au caractère japonais, introverti et discret, très poli. Combien sommes nous à être plus ou moins dans cette situation. Ici, avec quelqu’un que nous aimons, mariés ou non. Avec un quotidien, des habitudes inscrites dans des quartiers banals, que ni les touristes ni les expatriés que vous verrez à la télévision ne fréquentent. Qui viendrait à Kasai, si ce n’est un amoureux comme moi des quartiers populaires de l’est ? Celles et ceux qui habitent loin dans l’ouest vers Hachioji, ceux qui habitent Chiba. Celles et ceux qui ont des métiers qu’on veut bien nous donner. J’ai toujours satisfait mes supérieurs à BNP Paribas ou à Lehman, mais quand je cherche, non, pas assez comme ci ou pas assez comme ça. Il faut croire que celles et ceux qui quittent le Japon après y avoir flambé dans les quartiers à étrangers et qui ne connaitront du Japon qu’une sorte de mélange Cergy-Pontoise / quartier des Halles / Opéra / Champs-Elysees sont plus compétents que moi; ou que mon ami Yann qui, bien que diplômé et avec de l’expérience en marketing et événementiel, et bien que lisant et parlant le japonais, bien qu’ayant fait des traductions de livres sur le Bouddhisme et des interviews de moines, ne parvient pas à satisfaire les exigences des recruteurs qui lui préfèrent les diplômés standards et couteux envoyés par Paris à Tokyo. Ces expatriés qui vous diront à quel point tout est hors de prix, justifiant d’incroyables notes de frais à leur société alors que le Japon est un pays où on mange très bien pour pas cher et où une livre de fraise ne coûte pas forcement 1000 yens (dans mon quartier, en ce moment, c’est entre 250 et 300 yens…). Ces expatriés qui vous parleront de leur appartement à 600.000 yens, payé par leur entreprise, quand en fait on trouve des surfaces identiques et de même qualité pour trois fois moins cher… Ces gens qui ne fréquentent que des étrangers qui, comme eux ne parlent pas ou très peu japonais, et des Japonais qui ne fréquentent que des étrangers, principalement des femmes avides d’un mariage avec un de ces portefeuilles ambulants.

La majorité des Français du Japon sont différents. Il y a les mordus, en vacance-travail, venus ici apprendre ou perfectionner la langue. Il y a les mariés, qui supportent, comme je le fais, un travail peu valorisant pour rester ici avec l’être cher. Il y a les passionnés de culture, comme moi, qui aiment être ici, y vivre, y découvrir des lieux différents, les jardins, les temples, et l’incroyable végétation luxuriante, sorte de force vitale sans cesse renaissante, avec ce vert puissant (une secousse un peu forte, à l’instant) pour lequel j’ai tout sacrifie après l’avoir découvert. J’ai proposé à Jun de passer quelques jours à Kyôto, le temps que ça se tasse. Pour moi, le Japon, c’est Fushimi Inari. Je me souviens un collègue à Lehman, un expatrié original, de type « baroudeur », au CV impressionnant, brillant, et aujourd’hui manager dans une grande banque à Singapour, tombant amoureux de Shikoku. Qui ne tomberait pas amoureux de Shikoku…

Nous, les Français ordinaires, n’intéresseront pas les médias, sauf si nous mourons, car alors nous alimenterons le moulin à désolation sur la « tragédie japonaise ». A cet égard, 21 sont toujours portés disparus du coté de Sendai et vous imaginez qu’il y a peu de chance de les retrouver vivants car la ville a été dévastée.

Pourtant, et c’est là que je suis en colère, l’ambassade de France est fermée. Il y a une ligne téléphonique, injoignable. Nous vivons à l’heure du Web, et la France, sa représentation, est injoignable. Des touristes, certains certainement pris de panique, trouvent grille fermée quand ils viennent chercher un peu d’écoute, de réconfort. Nous, les expatriés pas trop fortunés, incapables d’acheter ces billets d’avion à tarif prohibitifs, ou bien incapables de quitter notre famille, l’être cher, ne trouvons dans notre ambassade, aucune permanence, rien. Au contraire, l’ambassade a livré sa dernière respiration avant de s’évaporer, sous cette forme:

Debut de citation:

« Dimanche 13 mars à 18.00 heures

1. Pertes humaines

Nouveau bilan provisoire : au moins 10.000 morts (source : police de Miyagi)

2. Points ressortissants :

Sur les 137 ressortissants français présents dans la région Nord-Est, la plus touchée par le séisme, 116 ont pu être contactés et sont indemnes. La cellule de crise de l’Ambassade met tout en œuvre pour rentrer en contact avec les 21 dont on reste aujourd’hui sans nouvelle.

Miyagi : 77 personnes sur 93 recensées

Iwate : 5 personnes sur 10 recensées

Fukushima : 19/19

Aomori : 15 personnes sur 15 recensées

La France envoie en ce moment une équipe de plus d’une centaine de personnes de la Sécurité civile au Japon, afin de prêter main forte aux autorités japonaises et de les aider dans leur travail de secours.

3. Point nucléaire:

Deux scénarios sont actuellement possibles:

– Une mise sous contrôle des centrales défectueuses: dans ce cas le risque reste celui d’une contamination résiduelle liée au relâchement contrôlé de gaz radioactifs, avec un risque négligeable pour l’agglomération de Tokyo. Ce scénario est actuellement privilégié par les autorités japonaises et par un grand nombre de scientifiques.

– Ou au contraire l’explosion d’un réacteur avec dégagement d’un panache radioactif. Ce panache peut être sur Tokyo dans un délai de quelques heures, en fonction du sens et de la vitesse du vent. Le risque est celui d’une contamination. La période critique sera les trois à quatre jours à venir. En raison de la mise à l’arrêt d’une partie du parc nucléaire, des coupures d’électricité sont annoncées, notamment dès cette fin de journée. L’Agence Météorologique japonaise vient de faire état de la probabilité d’un nouveau séisme de force 7 localisé dans le nord Kantô. Cette probabilité est de 70% dans un délai de trois jours et de 50% dans les jours suivants.

4. Recommandations:

Compte tenu de ce qui précède (le risque d’un fort tremblement de terre et l’incertitude sur la question nucléaire), il paraît raisonnable de conseiller à ceux qui n’ont pas une raison particulière de rester sur la région de Tokyo de s’éloigner de la région du Kantô pour quelques jours.  Nous déconseillons fortement à nos ressortissants de se rendre au Japon et nous recommandons fortement de reporter tout voyage prévu.

Le lycée sera fermé pour trois jours jusqu’à mercredi inclus, pour permettre une inspection des locaux suite au tremblement de terre. L’Ambassade continue de suivre de très près l’évolution de la situation, en contact à la fois avec Paris et avec les autorités japonaises. Nous recommandons à nos ressortissants de suivre en toutes circonstances les consignes des autorités japonaises. Il est notamment conseillé à nos ressortissants vivants dans les zones à proximité des centrales de se calfeutrer dans leur domicile (il faut couper les systèmes d’aération), et de faire, quand ils le peuvent, des provisions de bouteilles d’eau potable et de nourriture pour plusieurs heures. En cas de sortie indispensable, il est nécessaire de porter un masque respiratoire. 

Nous rappelons que l’absorption de capsules d’iode n’est pas un acte anodin. Un usage répété à l’excès peut être dangereux pour la santé. Il est donc très important de choisir le bon moment pour en absorber lorsque cela devient nécessaire. Là encore, il conviendra de suivre les conseils des autorités japonaises et nos propres consignes que nous vous communiquerons.

L’Ambassade ne manquera pas d’informer ses compatriotes si de nouvelles consignes devenaient nécessaires. »

Fin de citation.

Incompétence

L’incompétence, c’est cela. C’est quand quelqu’un recopie une dépêche, ne l’analyse pas, et la livre, brute.  Et s’en va, laissant les gens à leur solitude, à des choix difficiles, impossibles. Que font mes anciens collègues, petits salaires, mariés, après un tel mail ? On sait que le Japon est un pays à fort risque, on y vit. Pourquoi ne pas avoir écrit simplement des conseils de vigilance, avoir un peu décortiqué la dépêche de l’agence Kyodo News. Pourquoi avoir fermé l’ambassade ? Et que sont devenus ces « ilotiers » qui étaient sensés nous contacter en cas de crise ? Pas un mail, pas un contact. Rien. Le silence. La solitude. J’étais avec Jun, hier, nous avions fait une belle promenade, il faisait beau, regardez

Le mail brutal de l’ambassade, sans aucune pédagogie, m’a tué, retourné, torturé. On fait quoi, quand on reçoit ça. Longue conversation avec Jun. Yann, de son coté, traversait la même situation avec son ami Sho. Et je crois, sans me tromper, pouvoir affirmer que les personnels qui pondent ce genre de dépêche n’ont pas leur place au Japon. Car la réponse de Jun a été extrêmement logique: tu ne savais pas qu’il peut y avoir un tremblement de terre, à Tokyo ? Les Japonais vivent avec le risque. Pendant 5 ans, j’ai moi-même vécu avec, et l’ambassade m’a renvoyé à mon état de Français qui « découvre ». Ce matin, j’avais retrouvé un certain calme. Ben oui, au Japon, particulièrement à Tokyo, ça peut arriver. Si j’avais eu la responsabilité d’un tel message, j’aurais pondéré sans dissimuler la gravité. Plutôt que reprendre bruts ces pourcentages, j’aurais rappelé que la situation particulière de Tokyo ainsi que la force du tremblement de terre de Miyagi rendaient le risque d’une forte réplique quasiment inévitable (et là, j’aurais donné les pourcentages). Ca peut vous paraitre du chipotage, mais pour nous, les Français du Japon, nous naviguons entre deux psychologies et généralement, avec le temps, pour les séismes, c’est la psychologie Japonaise qui l’emporte. Ce n’est pas une question d’enrobage, c’est nous rappeler ce que nous savons. Et j’aurais rappelé les principales précautions à observer en cas de séisme, tout en invitant ceux qui le pouvaient à reporter leur voyage où à visiter leur famille en province. On aurait compris ce que l’on savait déjà, car depuis vendredi ça n’arrête pas de secouer, mais cela aurait été dit comme une piqure de rappel. Pas comme un avis officiel invitant à fuir. Et ainsi, concernant le risque nucléaire, j’aurais juste délayé en une phrase, expliquant que le risque est inconnu, compte tenu de la force du tremblement de terre, mais il est situé (autre secousse à l’instant) entre minime et critique. J’aurais rappelé les précautions à prendre, la proximité de la centrale et la nécessité de suivre les informations. Là encore, c’est peut être du chipotage, mais nous sommes des adultes et nous pouvons comprendre, nuancer et nous organiser. Et non paniquer.

Et j’en reviens à l’ambassade fermée, aux ilotiers absents. Pourquoi lesdits ilotiers n’auraient pas pu prévoir des regroupements de Français, pour rompre notre solitude, casser ce cycle de rumeurs, ces mails affolés venant de nos proches en France. On aurait pu s’organiser pour se retrouver les uns chez les autres, tranquillement, dès samedi. Pour libérer du stress. Les couples mixtes auraient pu recevoir, donnant ainsi un sentiment de Fraternités. Aujourd’hui, ces ilotiers ou l’ambassade auraient pu créer un groupe Google Group, animer un forum. Non. Ils ont fui. Ils nous ont laissé avec un quotidien, nos attaches. Et l’ambassade fermée, c’est la France absente. Les commandants autrefois gardaient le navire. Nous sommes aujourd’hui livrés au sauve qui peu thatcherien, chacun pour sa gueule. Vous êtes blessés ? On vous avait prévenu, on a envoyé le mail, vous n’aviez qu’a fuir, nous, on a appliqué le principe de précaution. Je me demande qui ils joindront, les survivants de Sendai, s’il en est. Ils ne trouveront personne, qu’une ligne téléphonique occupée.

Quand la presse vous parlera de l’impréparation du gouvernement japonais, pensez donc a notre ambassade fermée et à ce message en forme de sauve qui peu indigne de la France, à ces « îlotiers » sensés  nous aider, nous contacter, et qui sont introuvables. Et pensez bien que ces mines défraîchies à Roissy ne représentent en rien le déchirement, la tragédie silencieuse de la communauté française du Japon, amoureuse de ce pays et abandonnée à son sort.

Madjid Ben Chikh

Minorités 71 | Israël : le péché européen

Paru dans la revue Minorites.org Dimanche 27 février 2011
En parcourant le net, on rencontre assez souvent cette focalisation tiers-mondiste sur la question Palestinienne, et on y lit même que les insurrections en Afrique du Nord sont le début d’une sorte de rédemption universelle qui va abattre les méchants… Ce qui se cache derrière beaucoup de têtes est en fait la question Palestinienne! Les prises de positions des uns et des autres rendent le message assez clair. Alors chiche, puisque le Proche-Orient est à la mode, parlons-en! Et nous sommes au bon endroit, en France: car le droit des Palestiniens n’est pas une question Arabe, c’est avant tout une question Européenne… 

Les Palestiniens n’ont rien fait pour mériter ce qui leur arrive, être dépossédés de leurs maisons, de leur quotidien, de la terre de leurs ancêtres. Tout d’abord, parce qu’on ne fait pas cela à des gens. « Gens», c’est le terme que Montesquieu utilise quand il énumère ce que peuvent être des universaux du droit, et le droit des gens est le premier: ne pas avoir peur d’être tués pour le simple fait d’exister. Ensuite, parce que les Palestiniens n’ont jamais mis des gens dans des fours, une de ces expressions du « génie » européen.

Il y a donc quelque chose d’amoral à ce que l’Europe soit incapable, pour cause de sentiment de culpabilité, de se montrer plus ferme, plus exigeante, dans la revendication de principes simples concernant le droit des Palestiniens, principes que par ailleurs elle proclame haut et fort, au risque de les tourner elle-même en dérision par sa politique.

Cela étant écrit, revenons à la situation créée avec la création d’Israël en 1948 dans les conditions que l’on sait. Il y a un droit à interroger une occupation de type européenne, unilatérale et non négociée, imposée par la force, c’est à dire un fait colonial (qui ne remet pas en cause l’existence d’Israël mais qui interroge les conditions dans lesquelles Israël a été créé, c’est-à-dire la colonisation Européenne, la Shoah, ainsi que la guerre froide, le monde Musulman ayant prouvé dans son histoire qu’en matière de relation avec les Juifs, c’était l’Europe qui avait une sérieuse leçon à apprendre…) comme il y a un droit à interroger tout autre fait colonial, toute autre occupation et le droit de tout autre peuple. Ni plus, ni moins. Droit des Tibétains à réclamer leur état ainsi qu’une condamnation des crimes contre l’humanité opérés par la Chine. Droit des Indiens d’Amérique Latine, droit des populations musulmanes massacrées en Côte d’Ivoire, droit des Chrétiens massacrés au Soudan… Ce ne sont pas les Évangiles, la Bible ou le Coran, ce monothéisme culturel, alpha et omega officiel, sans cesse rabâché par les médias pour expliquer les événements, qui définissent les zones sensibles, prioritaires, les guerres.

C’est la négation des droits élémentaires des gens.

Penser mondial

Ainsi, à l’heure du net et de la communication, il est plus important que jamais de penser mondial. Et de remettre les évènements à leur juste place. Les Tunisiens comme les Égyptiens, dominés par des cliques militaro-financières, ont les mêmes droits que les autres à aspirer à un peu de bonheur, à maîtriser le destin de leur pays, à contrôler leurs dirigeants. Les évènements des dernières semaines sont une manifestation de ce ras le bol de régimes corrompus. Rien de plus, rien de moins.

Si d’un côté la clique tiers-mondiste piaffe à la vue de ces soulèvements « rédempteurs », on constate de l’autre côté que certains intellectuels agitent désormais le « péril islamiste », trop conscients que des démocraties au Proche Orient rendraient plus urgente une remise à plat de toute la région, frontières, relations commerciales, et par conséquent une acceptation par Israël de la réalité palestinienne, ce que les politiciens populistes au pouvoir à Tel Aviv sont incapables de réaliser: ceux qui ont, verbalement, participé à l’assassinat de Isaac Rabbin pour éviter cette révision, ceux qui ont fait pourrir Arafat sous les bombes alors qu’il était un quasi-chef d’Etat, continuent d’entretenir dans la population israélienne l’idée d’une exception israélienne ainsi qu’un imaginaire du Palestinien qui vacilleraient si les régimes alentours se démocratisaient.

Savoir que les Égyptiens des différentes classes sociales ont manifesté au point de gagner une manche contre le pouvoir corrompu, que la revendication continue de porter sur la nature du régime et pas la politique extérieure, cette tarte à la crème longtemps servie aux populations pour les détourner des questions qui importent, sont la preuve d’une très grande maturité politique. On n’en est que plus étonné du malaise des BHL et autres Finkielkraut qui partout ailleurs sont prompts à dénoncer les atteintes aux Droits de l’Homme, et qui soudain préfèrent presque la corruption des dictatures Proche-orientales au pari démocratique. On inclue souvent à tort Alexandre Adler dans ce concert, mais ce dernier est plutôt une sorte de porte parole de la CIA, sur laquelle il calque toutes ses positions. En 2003, vantant la modération de l’Iran, au moment où l’administration Bush cherchait un allié à Téhéran. Et puis sa volte face devant la « tyrannie islamiste » de Téhéran, qui « finance le terrorisme ». Ou alors ses « espoirs de paix » au Proche Orient vers 2000, et puis son admiration pour Sharon et accusant Arafat après la provocation de l’extrême droite israélienne sur l’Esplanade des mosquées. Écoutez-le, quand il évoque son passé maoïste. À chaque fois, cela précède ou suit une prise de position du conservateur pro-américain qu’il est.

BHL, Finkielkraut, Israël et les dictatures arabes

Chez BHL ou Finkielkraut, on est plus généralement dans le registre de la malhonnêteté partisane. On fait plein d’émissions pendant quinze ans pour rappeler que les régimes arabes sont des dictatures et que c’est difficile pour Israël de faire avec. Et quand les foules manifestent contre les tyrans, les voilà presque, comme la Chine si chère à Alexandre Adler, à soutenir les tyrans. Il faut dire que cela fait vingt ans qu’ils accompagnent le glissement à droite de la société israélienne sans broncher et en la justifiant. Alain Finkielkraut voit ainsi du communautarisme « islamiste » partout, mais passe également son temps à vanter ce qui distingue, en bien, le judaïsme.

Curieuse contradiction: je pense qu’à Minorités, on préférerait nettement qu’il défende l’expression des différentes religions, le droit à la différence, le multiculturalisme, puisqu’il est persuadé de la particularité de la sienne, ce qui est son droit le plus pur: nous sommes démocrates, nous. Hélas, il a fait un choix inverse, persuadé qu’une approche multiculturelle conduirait la France à être plus critique à l’égard d’Israël. Ses prises de positions récentes en font désormais presque un théoricien du nouveau populisme européen d’extrême droite, mêlant la peur de « l’islamisme » à des considérations d’ordre moral sur un danger multiculturel et égalitaire. Un curieux parcours.

Je n’aime guère m’exprimer sur les Palestiniens. En fait, je n’aime pas le faire car je sais que plus de la moitié des lecteurs vont me dire que j’en parle parce que je suis aussi d’origine algérienne.

Alors que le problème du Proche-Orient touche à l’histoire de l’Europe, aux pogroms, aux ghettos, à l’étoile jaune créée au 13e siècle par le « bon roi Saint-Louis », à l’affaire Dreyfus, aux camps d’extermination. Jamais les Musulmans n’auraient pu concevoir une « solution finale », alors que le Christianisme s’est bâti, entre autres, dans son rapport au judaïsme, accusant très tôt les Juifs d’avoir tué le Christ. Jamais les Musulmans n’ont envahi un territoire pour y massacrer 80 millions d’habitants en l’espace de 50 ans comme le fit la Chrétienté au 16e siècle en Amérique du Nord…

Or, les intellectuels anti-Palestiniens accusent les Musulmans des crimes que les Européens ont, eux, commis à travers l’histoire: massacres à grande échelle, anti-sémitisme, discriminations, etc. Voilà pourquoi, sous cet angle de l’histoire européenne, il apparait que la question du droit des Palestiniens à leur patrie est avant tout une question européenne et non pas arabe.

Gros déni occidental… sur nous-mêmes

Il est plus pratique pour les Européens, les Américains, de ne pas interroger leur histoire en soutenant la dérive solitaire et paranoïaque d’Israël, que de regarder leur responsabilité en face et d’avoir le courage de constater que tant la colonisation puis l’expulsion des Juifs de la Palestine au début du premier siècle, que leurs exterminations permanente au cours de 20 siècles d’histoire jusqu’à l’apothéose dans l’abomination, l’extermination à échelle industrielle des Juifs dans les années 1930-1940 (assortie à l’extermination des malades mentaux, des infirmes, des homosexuels, des Gitans ainsi que l’emprisonnement des opposants, la destruction en place publique de livres interdits et « enjuivés », l’endoctrinement des enfants et leur utilisation à des fins d’espionnages ou des buts politiques, l’enlèvement de femmes norvégiennes et leur insémination dans le but de régénérer la race, toutes choses que les musulmans n’ont jamais faites), sont responsables des conditions de vie actuelles des Palestiniens, payant ainsi la facture d’une réalité historique qui ne leur appartient pas. Le conflit Israélo-Palestinien est avant tout un problème lié à l’histoire coloniale, religieuse, politique de l’Europe.

Voilà ce qui est donc le plus intolérable quand les journalistes, chroniqueurs et « intellectuels » (antipalestiniens ou autres) font de la « géopolitique monothéiste » (la tarte à la crème du « prochain conflit qui sera entre Juifs et Musulmans, puis entre Musulmans et Chrétiens »), c’est qu’en donnant une lecture religieuse centrée sur le monothéisme, on détourne le regard des réelles responsabilités, on fait de ce conflit un conflit important, vital, comme inspiré par une autorité supérieure. Dieu. Alors qu’il est avant tout un conflit parmi d’autres, et qui trouve sa source dans l’histoire des hommes, des guerres, des massacres et des décisions politiques.

Cette lecture religieuse du conflit conduit à des manipulations dans les représentations qui sont devenues aujourd’hui des vérités, démenties pourtant par les faits et par l’histoire. Il y aurait ainsi « toujours eu un conflit entre les Arabes et les Juifs » (que dire de Bagdad et de Cordoue…). Les musulmans constitueraient une menace pour le monde libre en ayant des valeurs incompatibles avec le respect des droits de l’homme (que l’on pense à Aristote, qu’ils étudiaient quand en Europe on l’interdisait). Les Palestiniens seraient un peuple fanatisé (repensons au blocus de Gaza). Tous mensonges qui masquent de fait l’histoire tristement sanguinaire d’une Europe esclavagiste, antisémite et colonialiste.

Un espace de civilisation à construire

S’il est donc un espace de civilisation qui doit commencer à changer son regard et son attitude vis-à-vis des Palestiniens, c’est avant tout l’Europe, et non les pays arabe-musulmans qui se trouvent aujourd’hui à gérer un problème dont ladite Europe s’est joyeusement débarrassée en leur faisant porter la responsabilité et en trouvant dans un soutien inconditionnel à Israël un moyen d’oublier l’antisémitisme qui l’a définie pendant 20 siècles.

Aux peuples du Maghreb, Tunisiens et Égyptiens, Algériens qui sait demain, de faire la fête en pensant enfin, un peu égoïstement, à leur propre destin, à leur bonheur d’être redevenues des nations comme le proclame la Déclaration des Droits de l’Homme, à savoir une envie de vivre ensemble et de choisir un destin commun. Et aux Européens de s’interroger sur leur responsabilité afin d’oser enfin parler clairement à Israël: il ne peut y avoir de paix sans un État Palestinien, il ne peut y avoir de paix sans liberté de circulation entre les deux États, il ne peut y avoir de paix sans respect mutuel, chose dont les nouveaux leaders israéliens semblent totalement incapables. Et il ne peut y avoir d’Europe sans reconnaitre que la sécularisation dont elle chante les louanges comme autant d’exigences adressées aux pays musulmans, doit commencer en son sein par une acceptation sans ambiguité de sa réalité multiculturelle, produit de son histoire si troublée, une réalité où l’islam a autant sa place que le christianisme, le bouddhisme, la libre-pensée ou le judaïsme.

Une Europe qui continuera à se rêver blanche, chrétienne et à regarder le monde comme une donneuse de leçon, ignorante de son histoire, décadente car incapable de se réinventer, voyant du péril islamiste partout, est, dans le concert fantastique des peuples du monde dont nous avons encore vu ces dernières semaines le visage magnifique inspiré par la liberté, condamnée à disparaitre.

Madjid Ben Chikh

 

Minorités 68 | Du Caire à Tokyo via Washington

Paru dans la revue Minorites.org Dimanche 06 février 2011
J’habite au Japon depuis 2006. Un pays loin de tout, sentiment que renforce cette obsession de la télévision à ne parler que de ce qui touche de près au Japon, ou plutôt à l’idée que se font les journalistes de ce qui touche de près au Japon. Autant dire que les troubles sociaux et politiques traversant l’Afrique de l’Ouest, le Maghreb et le Machrek depuis quelques mois sont regardés à travers le prisme déformant de l’insularité, de la distance (nous sommes quand même à au moins 10.000 kilomètres de tout cela), du filtrage médiatico-nationaliste des médias. Moi-même, je ressens cette distance et, quand j’entends que certains d’entre vous ont regardé, étonnés, la télévision jusqu’à trois heures du matin, ma première pensée a été de me dire que ce devait être l’heure où je terminais mon petit déjeuner.

Définitivement, le monde s’inscrit de là où on le regarde. Ainsi, je n’ai guère ressenti d’émois par chez vous quand la Corée du Sud a été attaquée il y a deux mois par la Corée du Nord, subissant plusieurs pertes civiles. Cela ne vous a guère interpelé, et pourtant, la Corée du Nord est une puissance militaire. Nous, ici, on a été un peu inquiet. Pareillement, les arraisonnements de bateaux de pêche vietnamiens, cambodgiens, thaïlandais et japonais par des bateaux chinois, souvent protégés par des escortes militaires ne semblent pas vous émouvoir outre mesure. En entendez-vous seulement parler?

Vous me direz que c’est loin de chez vous, et je vous excuserai de votre indifférence. Pardonnez donc la notre quand nous ne voyons pas bien ce qui se passe de par chez vous. La Thaïlande a bien connu de terribles affrontements il y a deux ans, j’hallucinais de ne voir cette actualité traitée par chez vous que sous l’angle des pauvres touristes bloqués à l’aéroport et craignant pour leur vie.

Pourtant, dès qu’il s’agit d’une crise majeure du monde monothéiste, il est quasiment impossible d’y échapper. Le monothéisme se pense l’histoire et la centralité, donc, tout ce qui traverse ce monde là DOIT être regardé, espéré ou craint par le reste de la planète, pourtant majoritairement polythéiste. On parle souvent d’européocentrisme, et c’est vrai que c’est quelque chose qui existe, mais il me semble que nous assistons depuis une trentaine d’années à une extension de la centralisation pensante dans une sorte de monothéismocentrisme. Tout ce qui arrive entre chrétiens, entre musulmans, entre chrétiens et musulmans serait fondamental, serait l’alpha et l’omega de la paix universelle ou de la fin de l’humanité. Cet état de pensée s’accompagne souvent de tartines civilisationnelles. On parle des Arabes ici, même s’il s’agit de Tunisiens ou d’Egyptiens, et on parle là d’Occidentaux, même s’il faut avouer que de Stockholm à Lisbonne en passant par Dubrovnik et Paris et jusqu’à Washington on définit un ensemble bien disparate et dont les responsabilités eu égard à la colonisation sont extrèmement différentes quand elles ne sont pas parfois totalement inexistantes.

Vivre au Japon m’a appris à me méfier de ces grands ensembles et des centrantes autoproclamées qui enferme les peuples dans des destins qui ne sont pas les leurs mais obéissent à des phantasmes politiques, que ce soit le tiers mondisme ou l’universalisme. Le monothéisme n’est pas le centre du monde. L’Occident est un mythe qui n’existe pas. Et l’Egypte ou la Tunisie, tout comme l’Algérie, ne sont pas des pays arabes. Pas plus que la mission de l’Europe n’était de civiliser le monde, ce grand mythe de la bourgeoisie destiné à masquer sa soif de débouchés coloniaux, la mission des peuples du sud, en particuliers musulmans, est de régler son compte à un méchant Occident ou au vilain capitalisme.

Les peuples du sud ont des aspirations qui sont les mêmes que celles des peuples du nord. Ne pas avoir faim, ne pas craindre d’exprimer un désaccord, ne pas avoir peur de la guerre, avoir le droit de douter de l’existence de(s) dieu(x) ou pouvoir lui (ou leur) rendre hommage sans être lapidé ou exclu de la communauté. Avoir le droit de bâtir leur propre bonheur de la façon qui leur chante. Les Tunisiens, ces Berbères descendant de Carthage, le berceau d’Athéna, n’ont pas exprimé autre chose face à un pouvoir qui les réduisait à l’obéissance politique pour mieux assouvir les ambitions économiques d’une clique corrompue. Les Égyptiens, ces descendant d’un des berceaux de civilisation méditerranéenne, ne font rien d’autre quand ils descendent dans la rue au péril de leur vie. Dans un cas comme dans l’autre, ils sont d’abord fatigués de vivre une vie qui n’en est pas une et à laquelle, comme ces jeunes manifestant Kabyles il y a 11 ans, ils préfèrent encore la mort.

La centralité de l’Occident? Heum…

Ce qui est étonnant, c’est de voir que, jusqu’ici, ces événements ne sont marqués par aucune des grandes liturgies manipulatrices en cours dans les 50 dernières années. On n’accuse ni Israël, ni les USA, ni la France. Je ne dis pas que les peuples en mouvements disculpent d’anciennes puissances coloniales ou ne pensent pas à la façon dont les USA ont régimenté la région. Mais ce n’est pas ce qui les meut. Et à ce titre, c’est un des aspect les plus positifs: pendant 50 ans, les gouvernements totalitaires du Proche Orient ou du Magreb ont utilisé Israël ou la colonisation comme les catalyseurs des foules destinés à éluder leur propre responsabilité dans l’état de délabrement des sociétés qu’ils dominaient avec leurs régimes militaires. Ils y pratiquaient ce mix étrange du conservatisme religieux d’un côté, et la chasse aux religieux qu’ils ne parvenaient pas à contrôler. Voilà que la foule, en rejetant en vrac la chasse aux responsables extérieurs, se réapproprie la parole et l’espace public au point de faire vaciller des régimes que l’on croyait inébranlables.

Et c’est là que je reviens à ce que j’écrivais sur la centralité. L’Europe et les USA s’intéressent à ces événements parce qu’ils concernent l’espace de civilisation monothéiste. Et que chacun y greffe un imaginaire, des grilles de lectures où se mêlent religion(s), aspirations et revanches politiques, ce qui est beaucoup trop demander à des peuples qui ne fantasment pas un révolution, ni ne bâtissent des théories mélangeant sentiments d’échecs politiques et culpabilisation petit blanc : ils risquent leur vie en faisant une révolution, ils veulent juste que leur quotidien change.

Et ils sont nombreux sur la planète, ceux qui aspirent à ne serait ce qu’un peu de mieux. Un peu de mieux politique, un peu de mieux social.

Tester sa puissance et les technologies

Depuis le 11 septembre 2001 et le 21 avril 2002, je ne regarde plus la télévision ni ne m’excite pour ce qui est sensé être important médiatiquement. Parce qu’après le 21 avril, on nous a fait voter pour l’artisan, depuis le début des années 80, de la puissance du Front National, en déclenchant une panique totalement artificielle fabriquée médiatiquement. Quand les USA ont envahi l’Irak en 2003, je me souviens de mes amis qui répétaient mots pour mot les mêmes mots, l’armée américaine s’enlise, alors qu’on en était qu’au troisième jour. Mais tel était le message Chiraco-médiatique dicté par le groupe pétrolier Total-Elf qui serait un des perdants de cette fantastique avancée américaine dans la région.

Pour ma part, depuis la première guerre du Golfe, je pense que, contrairement à l’armée anglaise, l’armée américaine ne se bat pas pour gagner. Elle se bat pour démontrer sa puissance, subventionner son industrie et sa recherche, tester des équipements et désorganiser des ensembles politiques (j’ai été frappé de lire la même idée chez George Friedman dans The Next Hundred Years). Bref, depuis plusieurs années, je mets le frein sur les coups de projecteurs médiatiques. Je salue le courage des peuples en lutte, mais j’essaie de garder la tête froide.

En gardant la tête froide, on constate des chose intéressantes dans les événements en cours. Le nouveau vice président Egyptien Omar Souleiman a travaillé pour la CIA. Il ouvre un dialogue avec Les Frères Musulmans, une organisation politico-religieuse financée depuis 50 ans par l’Arabie-Saoudite et la CIA, alors que les Frères Musulmans ne sont qu’une composante parmi d’autres de l’insurrection en cours. Enfin, un autre opposant est Mouhammed El Baradei, ancien directeur de l’AIEA. C’est intéressant de voir une telle coalition pro-américaine. D’ailleurs, les USA soutiennent l’opposition. Ne me faites pas dire ce que je n’écris pas, mais l’historien que je suis est obligé de regarder aussi cet aspect des choses.

Les terres d’espoirs déçus

Et j’en arrive à mon sentiment personnel. J’ai adoré l’article de Maxime Journiac, rapportant les propos de son ami Choukri. Si ma part française a un penchant pour les révolutions, ma part maghrébine est terriblement prudente. Bien sûr, les tiers-mondistes vont chanter à tue tête à la vengeance, etc. Mais pour ma part, je ne suis pas tiers mondiste. Je ne regarde pas le Maghreb comme un puit de misère. Mais comme un espace de civilisation brillante pendant des siècles, ayant connu un décrochage comme cela arrive dans toutes les civilisations, en attente d’un renouveau. Je vous l’ai écrit au début, je ne crois pas à la supériorité d’aucun centre ni d’aucune civilisation. Bref, ce qui est le centre aujourd’hui, peut très bien être la périphérie demain. L’inverse est donc tout aussi valable. Le Maghreb, riche de son histoire, est également riche de potentialités formidables. Cette agitation (il est beaucoup trop tôt pour voir des révolutions) est la manifestation d’une maturité nouvelle de ses peuples. Or, nous, au Maghreb, sommes terres d’espoirs déçus. Si changement il doit y avoir, nous voulons que ça marche, car les révolutions fatiguent ceux qui les font, et par conséquent, ils n’en font pas souvent. Qui ne se souvient pas des espoirs nés, en octobre-novembre 1988, quand le pouvoir du parti unique FLN avait chancelé.

Et puis le pouvoir avait organisé son face à face avec les islamistes, étouffant tout le reste de la société civile pourtant incroyablement créative et combattante. Au point d’organiser cette farce des élections municipales d’abord, puis législatives ensuite, en faisant tout pour que la population, apeurée par la quasi-insurrection islamiste, se jette dans les bras du FLN. Et puis la clique militaire qui reprend les reines, et puis les démocrates abattus. Et de nos jours, de nouveau le FLN qui tient tout, qui a profité du terrorisme pour privatiser le pétrole, le cuivre, le gaz, tout cela à son profit. Une population appauvrie malgré la manne pétrolière des années 2000, un taux de chômage incroyable. Comment, en regardant les masses s’insurger, ne pas songer au printemps algérien ? Une Algérie qui elle aussi, à son tour, rentre dans le mouvement de contestation…

Je n’attends rien du tout de ces troubles. Mon imagination laisse carte blanche aux peuples en lutte pour tracer eux même leur chemin. J’espère juste que les démocrates, les syndicalistes, sauront taire des divisions de pacotille pour constituer le front commun qu’ils ont été incapables de créer en Algérie où, au contraire, ils se sont divisés. Qu’ils sauront tracer les contours de démocraties pluralistes débarrassées de l’exclusion des forces politiques issues de l’islam politique. Non pas parce que j’aime les islamistes, au contraire. Mais à force de financement saoudien extérieur, de répression intérieure, ces courants sont devenus des réalités avec laquelle nous devons compter. De la capacité à créer cette alliance des démocrates, des syndicalistes et de la rendre suffisamment ouverte dépendra la qualité de la transition démocratique, et l’impossibilité pour une nouvelle clique de l’utiliser à son profit comme ce fut le cas en Algérie dans les années 90.

Alors, bonne chance.

Minorités 56 | La démission

Paru dans la revue Minorites.org vendredi 12 novembre 2010
Trente ans. L’année prochaine, cela fera trente ans que, pour la première fois, le grand public entendait parler d’une maladie inconnue, frappant essentiellement les homosexuels américains de sexe masculin âgés de trente ans, fréquentant les clubs de nuit et multipliant les rencontres, consommant du poppers. Que de chemin parcouru depuis le « cancer gay »… L’espoir de voir un jour un vaccin a disparu, mais le succès indéniable des traitements a totalement changé la donne. Le VIH est désormais regardé comme un mal incurable, mais pour laquelle il existe des médicaments le rendant gérable, vivable, bien plus que le diabète ou les troubles thyroïdiens.

Depuis le début, les homosexuels ont dû faire face à leurs responsabilités. Responsabilité individuelle, d’abord, en évitant de se faire contaminer et de contaminer. Responsabilité collective ensuite, en tachant de faire front contre le risque d’une offensive anti-homosexuelle, leur liberté n’étant que très récente encore. On a ainsi oublié, en France, que l’homosexualité était considéré comme un crime jusqu’en 1981.

Sur ces deux fronts, NOUS sûmes faire face en créant des associations, en militant, en alertant, ainsi qu’en modifiant nos comportements.

L’arrivée des trithérapies a changé la situation en éloignant le spectre de la mort qui avait hanté les années 80 et une bonne partie des années 90. Et c’est ainsi que progressivement, les taux de contaminations, réduits à presque 0% durant le pic de l’épidémie, ont commencé à remonter. De façon très modérée d’abord, puis, depuis quelques années de façon plus importante, jusqu’à attendre des niveaux inconnus depuis les années 80.

Les discours, les politiques, loin de s’alarmer, constatent la situation et tentent de s’y adapter. Bien que cela ne soit pas exprimé en ces termes, le traitement est désormais considéré comme la pièce maitresse, pouvant même être dispensé à titre « préventif ». Ce qui avait soudé des individus au point d’en faire un groupe fort, influent politiquement et — une communauté — s’est dissous dans une logique nouvelle où les associations tentent d’accompagner des attitudes individualistes, et où le groupe se réduit à une mascarade exhibée une fois par an lors de la Gay Pride inc.

Il y a ceux qui se contentent de ce statu-quo, considérant peut être que quelques cachets, c’est un prix dérisoire à payer après tant d’années de souffrances, et que l’Etat, comme les associations, doit œuvrer à ce que les vannes des traitements continuent de couler pour que perdure le sexe libéré et la sexualité « choisie », le nocapote librement consenti.

Et puis il y a ceux, ils ne sont pas légion, qui refusent ce qu’ils considèrent comme un laisser aller, comme un asservissement de ce que fut une communauté à la seule logique des laboratoires et au bon vouloir des gouvernements à maintenir ouvert le robinet à médicaments. Ceux qui refusent cette politique qui cache, sous les titres ronflants de TASP, de RDR et autres « serosorting », une véritable démission des pouvoirs publics (ce qui en soit n’est pas très grave car on y était habitué) et de la plupart des directions des associations gays et sida.

Le sida a une histoire : les années 80, ou le crépuscule de l’innocence.

Dans ma génération, chacun, chacune se souvient de la première fois où il ou elle en a entendu parler. Pour la plupart d’entre nous, ce furent ces images parues dans Paris Match vers 1982, exhibant des visages émaciés, des corps amaigris dans des proportions rappelant l’univers concentrationnaire, et relatant ces récits de corps pourrissant en livrant les malades à des souffrances incroyables et des fièvres sans limite, le désarroi des proches et l’impuissance des médecins devant ce mal nouveau que l’article appelait le « cancer gay ». Personne ne savait au juste de quoi il s’agissait, mais on savait que c’était là. Je me souviens d’un ex, paniqué, et de notre conversation dans l’escalier menant au vestiaire du Broad. Il était à moitié en larmes et son argument était simple, il ne voulait pas « mourir comme ça ». Ma réponse fut la réponse classique à cette époque, qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter, que visiblement ces malades étaient avant tout de grands consommateurs de poppers, et que visiblement, c’était un coup de Reagan contre les homos. C’était comme ça qu’on pensait, à cette époque. Mais au fond de moi, j’avais à peine 17 ans, j’étais inquiet. La presse gay était soit silencieuse sur le sujet, soit très sceptique. On savait juste qu’en effet, il y avait une sale maladie. Et puis c’était tout.

Beaucoup de gays à cette époque goûtaient en France une liberté toute nouvelle. Après des années de luttes, du FAHR au CUARH, la gauche arrivée au pouvoir en 1981 avait dépénalisé l’homosexualité et rabaissé l’âge du consentement au niveau des hétérosexuels, soit 15 ans. Les clubs, les bars qui avaient commencé à se développer dans les années 75/80 connurent un nouvel essor. On y draguait, on y baisait aussi. Beaucoup, parfois. Et puis, que ce soit en avril 1981, en juin 1982 ou 1983, les marches homosexuelles furent des succès importants, rassemblant chaque fois plus de 10.000 personnes, ce qui était très nouveau. On draguait désormais ouvertement en bordure de Seine et le ministre de l’intérieur Gaston Deferre avait demandé à ses Préfets une plus grande ouverture vis-à-vis de la drague nocturne. C’est dans ce contexte que le VIH arriva.

Quand le virus fut isolé en 1983, les gays Américains commencèrent à utiliser le préservatif. Mais pour des raisons obscures, la presse gay française, Samourai ou bien Gai Pied, ne menèrent aucune campagne à ce sujet.

Un tournant important date de 1984. Politiquement, d’abord, aux USA, le populiste LaRouche proposa ni plus ni moins que de créer des centres pour parquer les groupes à risques, ce qui fut repris en France par Jean Marie le Pen et ses sidatoriums. Ce dernier agita au passage le risque de transmission par les piqures d’insectes. Et médiatiquement, avec les premiers décès médiatiques. Jean-Paul Aron, Rock Hudson. Pour la première fois, des personnalités voyaient leur sexualité étalée au grand jour en même temps que la raison de leur décès. Le sida. Didier Lestrade écrivait récemment au sujet de l’abstinence. C’est à cette époque que l’on a commencé à mettre un frein. Me concernant, j’ai traversé la période 1985/86 en n’ayant quasiment aucune relation sexuelle. Ça m’a pris un matin, j’avais rencontré un type, on s’est mis au lit, je l’ai trouvé maigre.

Et j’ai eu peur pour la première fois.

A cette époque, l’information était inexistante. J’avais entendu parler des premiers tests, mais où aller ? J’ai essayé le don du sang, mais on m’y a refusé. J’appartenais à un groupe à risque. Ça a accru encore plus mon inquiétude. Nous avons été très nombreux dans ce cas. Ne pas savoir quoi faire. J’avais 19 ans. 20 ans.

D’autres, touchés de près par la maladie, ont commencé à faire des choses, à improviser comme ils pouvaient. L’accueil des malades, leur prise en charge à domicile, leur accompagnement dans la mort. Ce furent AIDES, et puis Arcat, APPARTS. Les Médecins Gais. Et puis beaucoup d’autres dans leur sillage. Dans ce début de ce qui fut une prise en charge de la communauté par elle-même, il y eu finalement très peu de place pour la prévention. Le message sur le préservatif ne commença à circuler qu’en 1986. Et encore, c’était très timide, dans les messages télévisés, le mot n’était même pas prononcé.

Les associations se débattaient, leurs membres apprenaient les uns après les autres qu’ils étaient eux-mêmes contaminés. J’étais trop jeune encore pour être entouré de malades, mais le premier décès qui m’ait été rapporté date de cette époque. Un camarade du PS. Tout le monde a du gérer avec les moyens du bord. Les backrooms avaient quasiment toutes fermé dés 1984 (Le BH est toutefois resté très populaire (NDLR). Les bars se sont désemplis un temps. Il y a eu un grand changement dans les établissements fréquentés. La presse gay était elle aussi en pleine évolution. Seul Gai Pied rapportait l’épidémie. Sur Fréquence Gaie, David Girard niait la menace. Avant de nous quitter. Thierry Le Luron disparut après son « mariage » avec Coluche.

En 1987, le préservatif commençait enfin à rentrer dans les mœurs. Les associations faisaient de leur mieux pour véhiculer le message. Mais la communauté était désormais dans sa torpeur. Une des phrases que l’on entendait alors le plus souvent lors des grandes occasions communautaires, comme le Tea Dance du Palace du Premier de l’An était « Tu ne savais pas? », en parlant de tel ou tel qu’on n’avait pas vu depuis un certain temps. On parlait alors assez peu de « son » sida, mais on pouvait constater les effets sur les autres. Et puis sur soi aussi, séropositif ou non. Toute notre belle légèreté, notre jeunesse, notre insouciance avaient volé en éclat. Ou plutôt non, elles avaient implosé. Vers 1988, le sida avait soudé une communauté dans une sorte de deuil non dit, le virus l’avait comme tétanisée. Les bars à sexe rouvraient discrètement, comme tel sauna à moitié clandestin du 11e ou tel bordel chic vers les Champs. Si les bars ne désemplissaient désormais pas, personne n’en parlait vraiment, mais c’était là, très présent.

Que pouvait on faire, que faisait-on ? Tout d’abord, on a tous recommencé à baiser. Ce fut notre première victoire, en tant que communauté. Vers 88/89, on connaissait le mode de transmission. L’obsession fut donc été de recommencer à vivre notre sexualité, sans exclure personne. C’est un sujet très peu abordé, et pourtant, c’est un élément fort de cette époque, les séronégatifs ont accepté de « ne pas savoir ». Il y a eu beaucoup d’encre sur l’impossibilité pour les séropositifs à construire une vie sentimentale normale, et tout ce qui a été écrit est juste, pertinent. On devrait pourtant se pencher sur la mémoire de ceux qui ont traversé cette époque sans être contaminés. Leur acceptation d’un autre qui pouvait être porteur du virus, leur acceptation du silence. Je ne parle pas du silence social. Je parle ici du silence de l’intimité, celui qui donne le temps à un séropositif de dire, et la liberté de ne pas dire. Nous avons tous accepté ce choix. C’est une vraie victoire du groupe sur les peurs individuelles.

On peut dater la fin d’un premier temps dans l’épidémie aux années 88/89. Nous avons collectivement été irréprochables, dans la mesure où on pouvait l’être face à un choc pareil, à une épidémie qui commençait à nous priver d’êtres chers qui continuent de nous hanter et que nous appelons par leurs prénoms, parfois les petits noms qu’on leur donnait, et leurs visages jeunes à tout jamais. Ils avaient 20, ils avaient 25, ils avaient 30 ans. Et puis, il fallait gérer ceux qui étaient encore là, attendant la suite, et puis gérer les mauvaises nouvelles, parmi lesquelles le meilleur ami qui venait d’apprendre, l’ami d’enfance qui faisait sa première infection grave, et puis soi-même aussi, la boule dans le ventre en allant chercher des résultats. Et puis sa propre séropositivité. Alors, au milieu de ce moment où les rires dans les bars cachaient tant de tragédies privées, il y a eu Act Up.

Le sida a une histoire : se révolter, se dresser ou périr

Enfin, pourrait-on dire. Je n’ai jamais vu un groupe politique susciter à ce point la polémique, emmagasiner autant d’énergie, être haï, incompris ou adulé à ce point là. Act Up parlait du sida, rompait le silence social (et par là aidait peut être certains à rompre leur silence intime). C’est avec Act Up que nous sommes rentrés dans l’air de la capote. Avant, nous nous y résignions. Désormais, nous la revendiquions. Avec Act Up, l’épidémie est entrée dans une nouvelle phase. D’un côté, le nombre de contaminés recensés montait en flèche et l’association martelait que Paris était sinistrée. De l’autre, cette communication politique instillait sans en avoir l’air un « comportement correct » qui se manifestait par le port automatique de la capote. À cette époque, cette dernière remplissait sans se cacher les poches zippées des bras des bombers et sommeillait tranquillement dans les commodes à côté des lits attendant gentiment leur utilisation.

C’est l’époque des contaminations, de la faute à pas de chance. Car à une époque où l’on avait vécu en ne sachant pas, ou en tout cas pas vraiment, succédait l’époque de ces petits drames individuels qui donnaient un caractère tragique à l’épidémie. Une capote qui lâche. Un fist non protégé. Être contaminé à cette époque, quand on avait pris l’habitude de faire tellement attention, avait quelque chose d’injuste, et les associations commencèrent à s’intéresser aux groupes de parole, au suivi psychologique, aux lignes d’écoute anonyme qui permettaient à quelqu’un pensant avoir pris un risque d’assumer ce risque et d’aller se faire dépister.

Les désaccords entre les associations étaient patents, mais en passant son temps à taper sur la fourmilière, en dénonçant un gouvernement socialiste qui, sur ce sujet, révélait une sorte d’autisme impardonnable (je m’excuse auprés des autistes), Act Up parvint à créer un front à l’extérieur, celui qui ferait dans quelques années de la France un pays modèle dans l’accès aux soins et aux trithérapies, et un front à l’intérieur en faisant de la prévention, du préservatif, un geste politique représentant à la fois le respect de soi, le respect de l’autre et celui de la communauté. Enfin, Act Up donnait à celles et ceux qui voulaient faire quelque chose, et au minimum hurler leur désespoir un moyen de le faire par le haut.

Il faut comprendre la polémique qui surgit au sujet d’Hervé Guibert dans ce contexte. L’écrivain adoptait une attitude contemplative devant sa maladie, individuelle, et offrait le visage traditionnel du malade résigné à sa maladie que l’on plaint et sur lequel on s’apitoie. Tout au plus trouvait-il dans la création littéraire, et son réel talent d’écrivain, un moyen d’expression à sa souffrance, ce qui n’est hélas pas permis à tous. Act Up prenait le contrepied de cette attitude et faisait du sida un sujet politique, donc sur lequel il était possible d’avoir prise. Et opposait au discours sirupeux et misérabiliste sur les pauvres sidéens un discours combattant, politique. Act Up ne demandait pas des larmes, mais des actes.

Dans la communauté, l’association fut un véritable électrochoc, salutaire et dramatique à la fois. Le côté le plus positif fut qu’on se mit à parler du sida, des préservatifs, et de sexe aussi. On discutait ses prises de position, on la critiquait. Pour finalement, comme ce fut le cas pour moi, suivre, car ce qu’avaient compris ses créateurs dès le début, c’est qu’il n’y avait pas d’autre choix. Act Up n’était pas radical. Act Up était révolutionnaire : intransigeante, sans compromis possible. Mais Act Up était également un « produit », au marketing savamment travaillé, chaque action frappant juste car elle avait été pensée pour faire parler d’elle. L’association était également communautaire, car c’était bien la communauté homosexuelle qui était décimée, mais elle savait également ouvrir la question du sida aux autres groupes, aux autres minorités.

Car le sida frappait d’abord celles et ceux dont la société ne voulait pas parler, travailleurs migrants, sans papiers, prostituées et prostitués, transsexuelles et transsexuels, toxicomanes. Le sida était un révélateur de ce qui restait, de ce qui reste, à changer. Le fait que l’association soit l’étendard d’une communauté soudée, au comportement exemplaire dans sa propre prise en charge de l’épidémie par elle-même donnait du poids, de la force à ses prises de position, et celles-ci dépassaient ainsi le simple cadre de la communauté homosexuelle.

En 1991, alors que l’association s’était jointe aux cortèges contre la guerre en Iraq, elle occupa la place centrale et dans la communauté sida, et dans la communauté homosexuelle. La marche gay de juin 1991, cet événement délaissé depuis des années jusqu’à ne plus rassembler que quelques centaines de personnes, revêtit les couleurs d’Act Up dont les pom pom girls ouvraient le défilé. On s’étonna de dépasser les 3000 personnes. Cette possibilité de mettre de l’humour au cœur de l’épidémie, ce constant retour au fondamental homosexuel NOUS permit de traverser ce qui fut un long hiver glauque peuplé de décès, et d’être plus révoltés, intransigeants. Cette année-là, Act Up ajouta à ses zaps, des actions d’éclat très médiatiques, une solidarité avec le personnel soignant des hôpitaux, les infirmières en particulier, dont la grève dura plus de deux ans.

Les autres associations adoptaient désormais l’intransigeance actupienne, portées par l’énergie militante d’une nouvelle génération, jeune, motivée, décidée. Si certains voient dans le Sidaction de mars 1994 le point d’orgue de cette période, je garde pour ma part en mémoire les centaines de milliers de participants à la Gay Pride de juin 1994. Du jamais vu. Toute cette énergie emmagasinée pendant ces 4/5 dernières années trouvaient enfin leur aboutissement. Il ne manquait plus que…

Le sida a une histoire : la Renaissance et l’espoir

Je me souviendrai toujours du long article du Monde que je lisais dans le bus qui me conduisait à la bibliothèque Picpus en ce weekend électoral de mai 1995. Cette année-là, les garçons portaient des T-shirts oranges et France Inter avait sa chronique du garçon en chandail. Paris était une capitale house, on y écoutait de l’easy listening, Lionel Jospin réclamait un « devoir d’inventaire » sur la période Mitterrand devant un fond bleu turquoise conceptualisé par son vieil ami Bertrand Delanoė et Jacques Chirac, poussé par sa vieille copine Line Renaud, semblait ouvrir la porte d’un éventuel droit aux couples homosexuels, au diapason de quelques socialistes « audacieux » qui poussaient le projet depuis une dizaine d’années.

Les luttes récentes avaient permis de nombreuses avancées. On commençait à parler de droit des malades. Une nouvelle époque semblait s’ouvrir, et sur le front du sida, on s’était désormais habitué à l’idée qu’il faudrait attendre encore. Les malades avalaient tout ce que les laboratoires expérimentaient. On en était à essayer de gagner du temps. Chez les homosexuels, les contaminations étaient proches de zéro, ce qui accroissait le caractère responsable de la communauté dans son ensemble.

Je lisais cet article qui faisait le point sur le bilan très positif des nouveaux traitements, combinaisons de plusieurs médicaments quand jusqu’alors on avait cherché de nouvelles molécules prises individuellement. Les trithérapies semblaient offrir un réel espoir. L’article parlait également du nouvel état d’esprit de la communauté gay de San Francisco où les homosexuels avaient retrouvé leur habitudes sexuelles d’avant l’épidémie. Je ne me souviens plus très bien de tout l’article, mais je me souviens avoir éprouvé un malaise. J’ai pensé, « merde…! »

En 1995, l’épidémie prenait un nouveau cours et en fait, il n’y a pas eu grand monde pour en mesurer la portée. Les trithérapies ont rendu les séropositifs et les malades à la vie, elles leur ont rendu un avenir dont ils avaient été privés. Elles allaient permettre de décupler les énergies militantes afin de demander l’accès aux nouveaux traitements, mais également réclamer de façon plus forte encore le besoin d’égalité dont les homosexuels étaient privés. La révolte était désormais teintée d’espoir. Et toute cette énergie investie dans le sida se décuplait dans les revendications homosexuelles. C’est qu’en déverrouillant le tabou de la maladie, en soudant le « moi » d’une communauté unie dans le malheur et en lui donnant une dignité débarrassée de tout apitoiement, le militantisme sida a fait de la deuxième moitié des années 90 des années homo-friendly comme jamais personne n’aurait osé l’imaginer…

Et c’est ainsi que s’est opérée, dans une sorte d’apothéose de la cause « gay », la disparition progressive de la problématique sida. Cette époque, poussée par des Gay Pride approchant le million de participants, avec le vote du PACS en France et de ses équivalents un peu partout en Europe, a vu progressivement naître une sorte de consensus cool homophile, avec ses homosexuels médiatiques, sa série télévisée Queer as Folk et ses héros gays « cools », ses publicités, ses maires de grandes villes outés, ainsi que l’hétérosexuel moderne « métrosexuel ».

Le sida est devenu un sujet qui fâche, et, comme, dans ce consensus protogay l’homophobie est devenu un comportement majoritairement réprouvé — qui s’en plaindrait — le discours dominant s’est focalisé sur l’homophobie et a déserté le sujet qui fâche.

Le sida est redevenu un sujet tabou. Qui casse l’ambiance.

D’abord, les associations SIDA ont commencé à être désertées, dès 1996. Act Up est devenu un groupe de la gauche « radicale », une sorte d’annexe de la LCR. Aides et SIS ont commencé à enregistrer les désertions, et il a fallu commencer à trouver de nouvelles sources de financement, restructurer, licencier, permanentiser pour faire durer les structures dans un environnement nouveau fait d’un côté d’homosexuels ayant envie d’oublier et de s’amuser, et des pouvoirs publics soucieux de faire des économies.

C’est dans ce contexte qu’en 1997 est sorti Dans ma chambre, le premier livre de « Guillaume Dustan ». Le récit quasi-autobiographique (auto-fiction, comme « on » a dit alors) d’un gay Parisien trentenaire et séropositif, ses médicaments, son gode, ses plans culs, la réalité des bars du Marais à l’époque des T-shirts oranges. Et le sida. L’histoire d’un type de la génération de « pas de chance ». Ce premier livre a circulé dans le Paris du Marais et a fait beaucoup causer. Il faut lui reconnaitre que si la première qualité d’une œuvre littéraire est de savoir interroger, raconter son époque, alors « Guillaume Dustan » a écrit là une œuvre importante. Le premier roman français de l’âge des trithérapies, un livre totalement pédé, donc dans cet air du temps de l’époque, et un livre où le VIH est un compagnon du quotidien.

Les associations auraient du discuter de cette nouvelle époque, remettre tout à plat. Car il ne fallait pas être un grand génie pour comprendre que désormais, les pratiques sexuelles allaient se relâcher. Ce n’est pas de la méchanceté, c’est humain. Et Guillaume Dustan, en disant que la capote, c’était chiant, énonçait une vérité de base.

Il y a juste qu’il n’y a pas eu grand monde pour répondre sous un angle politique : à savoir que le fait que la capote soit chiante n’était pas la question. Après tout, aller à l’école ou se lever le matin pour aller travailler, c’est chiant aussi. Il y eu les affiches d’Act Up, dénonçant ce « relapse » (relâchement des pratiques), et avec la sortie de Je sors ce soir puis de l’exécrable et soporifique tentative de roman Nicolas Pagès, il y eu la polémique avec Didier Lestrade.

Pour tout dire, je n’ai jamais compris cette situation, ce face-à-face. « Guillaume Dustan » était un magistrat, d’une famille aisée et qui, suite à la dépression nerveuse qui a suivi sa séroconversion, a commencé à se raconter, à écrire. Ce qui l’a entrainé, par l’entremise de quelques relations que l’on noue quand on appartient à ce milieu social, à publier son premier livre. Pour le troisième, il s’était vu proposer la direction d’une collection « gay » par un éditeur, un coup de chance qui arrive généralement quand on appartient à son milieu social, mais qui est aussi du à un certain talent, celui d’avoir, dans ses deux premiers livres, raconté l’air du temps homosexuel.

Les 2 premiers livres sont en soi peu « coupables » et donnent une bonne idée de ce qu’a été l’entrée dans l’âge des trithérapies. Mais ils ne sont que des œuvres littéraires, et rien d’autre. Le problème est qu’un certain nombre de journalistes gays, de critiques littéraires, ont senti le filon, le papier facile sur un type qui raconte son gode, la drogue, et comment des fois il a envie de retirer sa capote. Ces personnalités ont fait d’un écrivain un leader politique. Un rôle dans lequel l’intéressé s’est laisseé enfermer dans ce qui devait être un roman et qui n’est qu’une longue, très longue, incroyablement longue, désespérément longue, théorisation/ justification de rôle que d’autres lui avaient donné, le tout entrecoupé de séquences qui ressemblent à Je sors ce soir. Si Diderot avait reproché à la Nouvelle Eloise d’être un peu trop long d’une centaine de pages, il pouvait toutefois s’estimer heureux de ne pas avoir eu à se farcir le dernier quart de Nicolas Pages après avoir du ramer sur les trois premiers…

Le premier livre autobiographique de Didier Lestrade est paru à la même époque, on y goutait une écriture simple et terriblement rafraîchissante. Mais c’est sûr, pour la pédale en salon parisien, il n’y avait rien de scandaleux, pas de gode, pas de drogue, pas de bar du Marais. Et des vacances en Grèce, ça ne provoque pas le petit frisson d’une capote qu’on retire. « On » se mît donc du côté de « Guillaume Dustan », la nouvelle icône du sexe libre, du queer assumé et fier de l’être qui écrivait avec un pseudo, et on lui opposa Didier Lestrade. Balzac raconte ça très bien dans les Illusions perdues. Le petit monde de l’édition aime les frissons, surtout ceux qu’il orchestre lui-même.

Pendant que la télévisions, la radio et la presse gays transformaient Didier Lestrade en Père Fouettard réactionnaire et « Guillaume Dustan » en symbole incompris de la nouvelle branchitude, les associations, délaissées, étaient embarrassées, silencieuses. Quelle attitude fallait il apporter ? Aucune. Telle fut la conclusion.

Peur de se couper des homosexuels qui, pourtant, dans leur très grande majorité, continuait à se protéger. Peur de prendre une position qui les aurait privées de certains financements. « Guillaume Dustan » faisait du « Dustan » à la télévision, en perruque queer. Eric Rémes passait du relapse au bareback assumé au non du plaisir de jouir. Et il n’y eu finalement que Didier Lestrade pour demander de faire une pause, de discuter. Mais « pour ne pas se couper de la base », à savoir de la nouvelle branchitude gay estampillée, les associations choisirent tacitement l’écrivain contre le militant.

Mieux, il s’en trouva qui firent de l’écrivain un militant. L’écrivain s’y perdit en justifications, assumant ce qu’il n’avait jamais écrit, et accepta de devenir une sorte de Jean Marie Le Pen du bareback, celui qui dirait tout haut ce que 500 pédés du Marais sensés représenter toute la communauté faisaient tout bas, ou en tout cas étaient sensés faire. Comme au temps d’Act Up, il y eu beaucoup d’engueulades ici et là, et un sujet de conversation à la mode comme les pédés les affectionnent.

« Guillaume Dustan ». Qu’on ne s’y trompe pas. Le plus grand reproche que je formule, je ne le lui adresse pas. Un écrivain écrit ce qu’il veut, et c’est éventuellement à l’intellectuel, au militant, de savoir interpréter ce qu’une œuvre littéraire traduit. Céline n’est pas responsable de la montée du nazisme, ni du triomphe de la « vieille France ». Il en est le témoin, et la lecture de son œuvre donne des clefs pour comprendre l’époque et comment les choses se dénouèrent en 1940 dans les cercles d’une certaine France. « Guillaume Dustan » mérite le même traitement. Ses deux premiers livres racontent une époque, et il était salutaire que quelqu’un raconta cette époque, et il le fit avec talent, avec humour. Dix ans après Guibert, on pouvait rire du sida.

On peut critiquer le récit de certaines pensées, de certains comportements (d’ailleurs, c’est beaucoup plus net chez Rémès que chez « Dustan » qui, dans ses deux premiers livres, restait finalement beaucoup plus du côté du relapse que du côté du bareback). Mais on aurait du ne voir que des œuvres littéraires et les interroger comme telles. Mais qui a eu l’honnêteté de dire, au sujet de Nicolas Pages, de dire comme je viens de le faire, qu’il s’agissait d’une merde ? Personne. Nulle part, je ne l’ai lu. Car quand l’ouvrage est sorti, « Guillaume Dustan » était devenu une icône, un symbole. On parlait beaucoup de lui, du plaisir, du caractère chiant du préservatif, d’une responsabilité partagée qui ressemblait de plus en plus à un dédouanement… Le tout sans débat réel.

Remettons « Dustan » à sa place. Reconnaissons-lui le talent d’avoir su raconter son époque, son cercle d’amis dont il racontait également la vie à l’âge des premières trithérapies.

Et oublions Nicolas Pagès.

Fin de la première partie

En fait, la vraie question n’était pas là. La vraie question, elle, elle reste en suspens. Avec les trithérapies, la lassitude à utiliser un préservatif devait se manifester tôt ou tard. C’est humain. Avec les trithérapies, la tentation d’utiliser d’autres possibilités devenaient tentantes. C’est humain. Avec les trithérapies, les associations allaient se vider de leurs adhérents et les marches du 1er décembre allaient se transformer en une sorte de premier mai du sida, avec ses cortèges traditionnels, le die-in d’Act Up et les cornes de brune, les boites à sous dans les bars et tout plein de préservatifs gratuits partout, même au Dépôt. C’était évident. Avec les trithérapies, certains seraient tentés de « jauger » la situation et de caler leur comportement sexuel sur le jugement qu’ils porteraient sur l’autre. C’est humain. Tout cela était évident.

Voilà des questions qui apparurent ici et là, essentiellement dans la presse anglo-saxonne d’abord et dans Têtu, mais ce fut comme si l’air du temps était au constat et non plus à l’action.

Sur les ruines du message clair, net et précis, bati sur une attitude communautaire politique et responsable, « utilisez un préservatif pour tous vos rapports sexuels et pratiquez le sexe sans risque, consultez un docteur au moindre doute, etc. », s’est progressivement installé un discours vague. Je me rappelle ma surprise en lisant vers 2002 une brochure du Terrence Higgins Trust, à Londres, qui après avoir expliqué ce qu’était le sida (et là, je dois dire, ils le faisaient vraiment bien, c’était une belle brochure, format de poche, beau design, beaux mecs, dessins, etc), développaient des stratégies alternatives au cas où, par exemple, on n’avait pas de préservatif sur soi.

En 1990, on aurait dit de ne pas avoir de rapport anal, d’être prudent avec la fellation, et on aurait souligné l’importance des zones érogènes permettant d’avoir un réel rapport sexuel non contaminant, du type de ceux qui ont permis à des dizaines de milliers d’entre nous de baiser avec des types dont nous ignorions le statut sérologique sans être contaminés, ce qu’on appelait le SSR, le Sexe Sans Risque.

Là, non. La brochure expliquait qu’il fallait éviter les rapports anaux, mais que, au cas où, il était préférable de mettre du gel et surtout de ne pas éjaculer dans son partenaire. Un an plus tard, un groupe départemental de AIDES du sud de la France confectionna une affiche avec le même type de message. Cela fit un tollé, mais les condamnations furent finalement très feutrées, et l’affaire fut oubliée.

Face à ce qui fut ressenti comme un relâchement des pratiques (relapse), ce qui aurait du ressouder les troupes les divisa, car pour la première fois, des acteurs de la prévention réclamaient de tempérer. Didier Lestrade fut traité de réactionnaire quand il refusait de négocier le préservatif. Tout le petit monde de la prevention n’en eut plus que pour la « responsabilité partagée », détournant au passage la signification réelle de l’idée de responsabilité. On opposa « Dustan » à Lestrade, celui qui s’assume face au militant du passé. Ce qui aurait dû n’être qu’un moment littéraire incarnant la sortie de notre communauté d’une longue période de deuil et de combat, et également une occasion de s’interroger sur ce moment, devint un révélateur de toutes les divisions, du bal des égos et également du vieillissement des « têtes pensantes ». Car malgré le choc que représentaient les livres de « Guillaume Dustan », l’homosexuel Lambda continuait de se protéger. Les chiffres montrent à cette époque une grande stabilité des contaminations. Tout au plus une poussées des IST indiquait-elle que les backrooms banalisaient les partenaires multiples, ce qui aurait du être discuté. Mais là encore, il fallut attendre plusieurs années pour que lesdites backrooms soient enfin visitées.

Nous en sommes toujours au même point. Le même flou continue de guider les principales associations, de plus en plus sous la pression de groupes remettant ouvertement en cause l’usage du préservatif et encourageant l’expérimentation, la prise de risque mesurée et des mesures de prévention alternatives. Cette cacophonie dans le message s’accompagne, et accompagne, une généralisation des pratiques à risque avec pour résultat des taux de contamination en forme de revival 80’s. Ces taux véritablement effrayants, quand on pense qu’il suffit d’un simple préservatif pour les éviter, ne provoquent aucun cri d’alarme, aucun questionnement. Au contraire, ils sont utilisés pour aller plus loin dans l’expérimentation de pratiques alternatives, au rang de laquelle figure le traitement comme moyen de prévention, le tout sous les auspices du ministère de la santé et, dans l’ombre, de l’industrie pharmaceutique.

Le traitement comme moyen de prévention est une des nombreuses stratégies alternatives. On trouve également le choix sérologique : sous condition de se faire dépister  régulièrement, vous choisissez vos partenaires en fonction de votre statut. Partouze séronégative, party bareback séropositive, etc… C’est au choix, vous le décidez en « toute responsabilité ». Il s’agit de la création d’un véritable apartheid sexuel, les séronégatifs excluant de fait les séropositifs, à l’opposé de toute la logique communautaire (rester ensemble, respecter le silence intime) qui a fait notre force dans l’épidémie. Mais cet aspect des choses semble ne pas interpeler les associations. Sans compter qu’on ne peut exclure des contaminations dans les soirées seronégatives…

Il y a ensuite le suivi sérologique lié au traitement. Et il est vrai qu’un séropositif observant parfaitement son traitement, avec une charge virale indétectable pendant plusieurs années, est très peu contaminant. Certains vont donc jusqu’à dire qu’après un certain délai d’observance, le préservatif n’est peut être plus obligatoire. Et que, de toute façon, en dernière instance, il restera le traitement pour celle ou celui qui aura été contaminé.

Ce qui est frappant dans ces nouvelles approches, c’est à quel point tout est centré autour du séropositif, de son confort (ou en tout cas une certaine idée que certain s’en font), à quel point la séronégativité est presque considérée comme un fait anecdotique, et finalement comment la responsabilité se retrouve vidée de toute signification individuelle et collective.

En y regardant de près, la prévention VIH reprend désormais le schéma machiste en place dans la prévention des grossesses. De la même façon que le poids de la contraception repose entièrement sur les femmes, la prévention du risque VIH est entièrement à la charge des séronégatifs.

Un homme et une femme. L’homme n’a pas de préservatif, mais il veut, il insiste. La fille aussi a envie, mais… Elle ne prend pas la pilule. Il insiste, elle accepte, mais lui demande de se retenir et de se retirer. Il la pénètre, et puis il jouit, il ne se retire pas. La fille garde sa honte pour elle, le type s’excuse, se rhabille. Elle n’a peut être pas joui car elle avait un peu la trouille, mais elle ne dit rien, ce sont des choses qui ne se disent pas. Un mois plus tard, elle appelle l’homme et l’informe qu’elle a un retard, lui demande conseil. Et lui, il lui dit que ça ne le regarde pas vraiment, et puis qu’elle avait envie aussi, qu’elle n’a qu’à se faire avorter, ou alors, elle n’avait qu’à prendre la pilule. Une histoire classique, on l’a tous une fois entendue, cette histoire. L’histoire du mâle dominant, et dominé par son érection.

Dans la nouvelle approche de la prévention, il y a un peu de ça. S’il n’y a pas de préservatif, on n’a qu’à ne pas jouir dedans et mettre beaucoup de gel. Et puis, après tout, si l’un contamine l’autre, celui qui est contaminé n’avait qu’à mieux choisir son partenaire (sélection du statut sérologique du partenaire, ou sérosorting), ou bien à prendre un traitement comme prévention, ou TASP). Est-ce vraiment cela, que nous voulions, il y a vingt ans, quand nous hurlions notre colère devant la démission des gouvernants?
« Guillaume Dustan » a bon dos. Ce sont tous ceux qui se sont abrités derrière lui qui sont responsables des milliers de contaminations annuelles, et de leur augmentation d’une année sur l’autre. Toutes les données disponibles le montrent, là où ces « nouvelles stratégies » ont été mises en œuvre, le résultat au final a été exactement l’inverse du résultat recherché, à savoir une « maitrise négociée » de l’épidémie.

Le sida a un avenir : la purge ou le réveil

Les personnes en charge de la prévention ont une vision du monde qui se limite au bout de leur prépuce pour certains, à leur propre vécu parfois désabusé, à la contrainte budgétaire de plus en plus dramatique, à leur crainte de heurter les homos comme Act Up a su le faire en son temps, et plus généralement, à une acceptation des faits tels qu’ils sont, dans un monde sensé ne pas changer, un monde où le robinet à médicaments gratuits sera toujours ouvert. Un monde où la toxicité des molécules, l’adaptation et la mutation du virus, l’obligation à dépendre d’un traitement à vie pour pouvoir survivre ne font pas débat. Une liberté asservie au bon vouloir de la collectivité et aux découvertes des laboratoires. Ainsi qu’une sorte de thatcherisme du sexe, où chacun gère sa contamination, tant pis pour les perdants, les laboratoires s’en chargeront. Une curieuse définition du partage…

Pourtant, les sociétés évoluent, les enjeux changent, les idées bougent, les générations se succèdent. Seul le virus, lui, restera là, compagnon à vie de ceux qui l’auront croisé sur leur chemin.

Parler des enjeux et de l’urgence d’une remise à plat de la prévention, c’est d’abord avoir enfin le courage de déplacer le focus, et de s’intéresser à la séronégativité, en la mettant au centre des dispositifs de prévention. Je ne veux choquer personne, mais la norme, c’est être séronégatif, et le vrai bonheur, c’est de le rester. Un séronégatif est un être libre qui ne dépend de personne, ni de son médecin, ni d’un laboratoire. C’est l’état que l’on doit souhaiter à chacun, tout comme on ne souhaite à personne d’avoir un jour un cancer. Nous devons donc avoir à l’esprit les séronégatifs, leur information, et promouvoir le preservatif comme la seule et unique attitude responsable pour garder cette tranquillité et ce bonheur de ne pas risquer, demain, d’être malade. Nous devons les inciter à se faire dépister régulièrement, afin de garder le réflexe du préservatif, mais également afin d’assurer leur suivi concernant les IST.

Le retour en avant du préservatif devrait être l’occasion, avec une information complète sur le VIH ciblée sur les séronégatifs, d’une dédramatisation raisonnée du risque de contamination. On peut désormais affirmer sans se tromper, qu’un couple sérodiscordant, respectant le sexe sans risque, et où le séropositif est suivi, adhère à son traitement, ne court aucun risque de contaminer son partenaire négatif. C’était vrai avant, et ça l’est encore plus maintenant que l’on connait mieux le virus, que les traitements permettent de le contrôler, de le rendre « indétectable ». Car en fait, plutôt qu’utiliser cette « victoire » pour promouvoir des rapports possiblement contaminants (TASP, serosorting, gel…), on devrait l’utiliser pour promouvoir une intégration réelle, amoureuse, affective des séropositifs, la possibilité réelle de reposseder pleinement leur avenir.

Il faut donc réaffirmer la place du préservatif comme d’une arme liant la tranquillité individuelle et la responsabilité collective, politique, des individus par rapport à leur propre groupe et par rapport à la société. Car il faut avouer que si la séronégativité est la grande absente, l’autre absente est bel et bien la société. Or, de ce coté-là, les choses bougent, très rapidement. Et pas forcément pour le mieux.

C’est le grand tabou, le coût d’un traitement. Pourtant, il faut aborder cette question. Qu’est ce qu’être libre quand on dépend du bon vouloir de la société ? Un traitement coûte entre 1000 et 2500 euros mensuels, soit entre 12.000 euros et 30.000 par an. Pour rappel, le niveau moyen des pensions de retraite est d’environ 900 euros mensuels.

La société, les contribuables, n’acceptent de payer une telle somme que parce que le VIH est considéré comme une sorte de fatalité qui a fauché une génération, au même titre que la société accepte de payer pour les cancers ou la tuberculose. Cette acceptation du coût est liée également à l’énorme effort, à la responsabilité de notre communauté qui a eu un très fort impact sur l’opinion. Or, désormais, partout, les gourvernements cherchent à réaliser des économies. Et depuis deux ou trois ans revient l’idée d’une remise en cause du 100% pour les affections de longue durée. Le rapport Attali, remis récemment au gouvernement propose cette mesure. On s’oriente donc vers une prise en charge personnalisée. Or, même 10% à la charge du malade, cela reste quand même incroyablement cher.

Certains objecteront que la « communauté », ce truc qu’ils laissent se déliter en accompagnant des comportements irresponsables, mais qui justifie leurs postes, leurs salaires, leur statut, se dressera, et se mobilisera. Le contribuable acceptera-t-il les arguments quand TF1 leur proposera des reportages sur les backrooms où on ne se protège pas, avec lecture d’extraits de livres d’Eric Rémès, gros plan sur les sites de rencontre « BBK », « NoKpot » et présentation de brochures et affiches aux contenus ambigus. Or, partout dans le monde, Tea Party aux USA, extrême-droite aux Pays Bas, la question fiscale, la question des « assistés » passe au devant de la scène dans des sociétés traversées par le doute et l’égoïsme idéologique. Par ailleurs, comment ne pas voir dans le sérosorting la mise en place d’une exclusion théorisée de la ségrégation des séropositifs ?

Notre communauté a été pourchassée, mise au bûcher, interdite pendant des centaines d’années. Le préjugé à notre égard est encore très fort malgré le bel emballage « cool » homophile en ce moment.

Nous avons l’obligation d’être responsables collectivement. Et le retour du préservatif au centre des politiques de prévention est la pierre angulaire de cette responsabilité. Nous avons encore le temps, nous avons encore la possibilité de refermer une parenthèse, un moment de relâchement, finalement peut-être nécessaire pour nous reconstruire collectivement après l’épidémie.

Si nous ne la refermons pas, nous ne tarderons pas à être montrés du doigt pour notre irresponsabilité. Nous n’aurons rien à opposer. Et alors, peut-être le pire arrivera, les séropositifs seront mis au ban de ce qui restera de la communauté, juste suite logique du serosorting et de l’embourgeoisement de certains homos.

Nous avons l’obligation morale de faire de ces dix années un « moment » dans l’histoire de notre communauté sur la longue marche de son émancipation, en permettant aux plus jeunes, ces gamins qui débarquent dans nos bars, nos boites, de retrouver le sourire et l’innocence que notre génération a perdu en se prenant l’épidémie en pleine poire, dans la force de sa jeunesse.

Nous sommes comptables de leur avenir, de cela, oui, nous sommes RESPONSABLES.

Fin

L’autre partie est accessible sur l’onglet en tête.

Follow

Get every new post on this blog delivered to your Inbox.

Join other followers: