(CARNET ALGÉRIEN 4) Politique -3-

I L’effondrement 1988-1992

Et nous arrivons donc au moment qui fâche, et pourtant, désolé, mais si on veut que ça change, il faut maintenant en parler, de ce moment charnière, car nous arrivons à la fin de cette période qui a commencé, très précisément, à ce moment là. Et il va falloir à chacun et chacune beaucoup d’honnêteté, d’ouverture, d’acceptation de l’autre, au sujet des erreurs de jugement et d’appréciations, des avis, des positions à ce moment-là car finalement, peu de monde a été associé aux décisions, et beaucoup de positionnements ont avant tout été conditionnées par les circonstances, les parcours personnels, la peur, le tout avec les calculs politiques de ceux qui avaient réellement pris le pouvoir. Alors je m’y colle en tachant d’expliquer comment j’ai regardé ce moment, de loin, la tête bien moins dans le guidon que celles et ceux que je voyais débarquer à Paris l’air hagards. Allez…

Le décors est planté. Vers 1986, les chutes concomitantes du prix du pétrole et du dollar (accords du Plaza) divisent quasiment d’un coup par quatre les recettes du pays, elles s’effondrent. Si dans les années 70, une part importante des ressources avait servi à amorcer l’industrialisation sous la direction de l’état, les années 80 avaient été marquées par l’installation de l’économie de la rente et des subventions à tout va. Ce retournement conjoncturel arrive comme une véritable catastrophe. À cela, il faut ajouter la poussée démographique et l’arrivée de la première génération qui n’a connu que l’Algérie indépendante et le régime de parti unique. Quand au contexte idéologique, on a déjà relevé que le pouvoir a joué de différentes cartes, socialistes et “modernes” dans les années 70, plus conservatrices voire “fondamentalistes” dans les années 80 pour contrer l’influence de la gauche dans la jeunesse: l’époque n’est plus au “socialisme” ni au marxisme, un point d’accord décisif entre le président Chadli Bendjedid et le nouveau groupe de généraux tenant l’appareil sécuritaire. Le mécontentement est à son comble dans une société clivée comme jamais entre courants et sensibilités qui ne parviennent pas à s’exprimer tant le régime musèle toute expression. Seules les mosquées offrent un espace d’expression politique, avec la bienveillance du pouvoir bien décidé à alimenter l’anticommunisme dans la jeunesse pour évacuer l'”option socialiste”.

Le président Chadli et son entourage de technocrates sont-il responsables du démarrage des émeutes de 1988? Ça se dit. On le saura peut-être un jour. Toujours est-il qu’il prononce dans les semaines qui précèdent les évènements d’octobre 1988, le 19 septembre, un discours au vitriol, une critique très claire des choix faits depuis les années 70 et des réticences au changement et lance un appel à la population. Ce discours ainsi que les émeutes prennent place dans le cadre de la préparation du congrès du FLN de cet automne. On sait également que les semaines qui ont précédé, des pénuries en tout genre se multiplient, et certains ont supposé que ces pénuries avaient été organisées pour alimenter le mécontentement. Enfin, la presse, contrôlée directement par l’état, a enfin été utilisée pour faire éclater des scandales sur telle ou telle personnalité, alimentant un climat de suspicion vis-à-vis du pouvoir. On ne sait pas trop qui est derrière ce climat, mais il est clair que déjà, les différentes tendances du FLN jouent chacune leurs propres intérêts.

Il faut également avoir en tête que depuis 1986, l’urgence de la situation -la pauvreté, les pénuries, le chômage ainsi que des émeutes et des grèves sporadiques dans tout le pays-, a rapproché des ministères les jeunes technocrates modernisateurs ainsi que la tendance du FLN la plus favorable au changement, ils sont désormais prêts à prendre le pouvoir pour mettre en place la libéralisation économique, mais encore en faut-il l’occasion. Ce sont les émeutes de 1988 qui vont la fournir.

Le problème pour le président, c’est que les émeutes sont allées trop loin, que très vite des intellectuels ont parlé, bref, que la parole s’est libérée, que la peur est tombée. Le 5 octobre, Alger se réveille saccagée, les locaux officiels en feu, des bus renversés et incendiés et à partir du 6 octobre, une répression digne des pires dictatures et menée par l’Armée Nationale « Populaire » (sic) sous les ordres d’un ancien déserteur de l’armée française, Khaled Nezzar, s’abat sur des émeutiers dont la moyenne d’âge n’excède pas 18 ou 19 ans. On compte plus de 500 morts, des milliers de blessés à balle réelle et des milliers d’arrestations, on commence très vite à rapporter des actes de torture qui ne vont pas sans rappeler les techniques employées par la France durant la période de « guerre psychologique ». Un discrédit général s’abat sur le régime et sur l’armée. Le 10 octobre, 5 jours après le début de l’insurrection, les journalistes envahissent la maison de la presse et demandent le droit de couvrir les évènements librement. Sid Ahmed Slimani rapporte dans son livre Octobre, ils parlent, les paroles et le témoignages sur ce moment charnière; il vient d’être réédité le 30 octobre aux éditions Barzakh, Alger (j’écris cela, mais le livre n’est pas au catalogue de l’éditeur et cela bien qu’il en ait fait la promotion au début du mois d’octobre).

La seule solution réside dans une démocratisation, ce qui n’était pas vraiment prévu, hormis chez certains technocrates qui voient là le seul moyen d’ouvrir le jeu politique pour pouvoir faire des réformes économiques. Le Président Chadli apparait, livide, à la télévision. Il se résout à conduire la démocratisation de l’Algérie. Il révoque le premier ministre de l’aile conservatrice, l’auteur du code de la famille Abdelhamid Brahimi et nomme pour le remplacer Kasdi Merbah (boumedieniste réformateur et longtemps en charge de la sécurité intérieure) qu’il charge de rédiger une nouvelle constitution ainsi que d’amorcer des réformes.

Les militants “islamistes” sortent des mosquées et commencent à s’organiser, avec une certaine bienveillance du pouvoir: durant trois ans, les principales cibles du FIS (officiellement créé en septembre 1989) ne seront pas la corruption, ni la gabegie, ni même la répression politique des années 70/80, ce seront les communistes, l’option socialiste, les enseignants, les femmes, les écrivains, les cinéastes, les artistes… Tout cela n’allait pas sans déplaire à ce groupe de généraux qui avaient émergé au début des années 80, en tout cas, durant les deux premières années, parce qu’eux aussi était contre « l’option socialiste », mais aussi parce qu’ils regardent d’un mauvais oeil cette possible démocratisation en cours. C’est le début de leur ascension. Khaled Nezzar se trouve promu au ministère de la défense malgré la répression féroce d’octobre dont il est le principal responsable. Étrange démocratisation, cela rappelle un autre pays, en Amérique du sud, à une autre époque…

Un consensus émerge au sein du pouvoir malgré de fortes divergences dues à une structure proprement clanique qui exclut de facto le FLN. Certains sont ouverts à un rapprochement de l’Algérie avec les États-Unis et donc assez favorables à une certaine complaisance envers le FIS, d’autres continuent de regarder la France comme le pays de référence et plaident pour un rapprochement plus net et assumé, d’autres continuent d’espérer un maintien des liens de l’Algérie avec d’autres puissance arabes « baassistes », mais tous sont conscient que l’ère de l’Union Soviétique est révolue, que de grands réajustements géopolitiques sont en cours et que l’Algérie doit s’adapter à ce nouvel environnement. Tous, enfin, sont bien décidés à profiter de ces réajustements pour assoir leur pouvoir en écartant un FLN jugé anachronique: dans ce contexte, le discours virulemment anti-communiste et anti-démocratique du FIS ne leur déplait pas. Chadli Bendjedid, lui, espère quelque chose du côté de Khadafi, une union des deux pays… Un rêve sans suite.

Du côté de la société, cette époque est véritablement une éclaircie fantastique. Les mois qui suivent les émeutes de 1988 et le climat d’ouverture qui règnent au sommet de l’état changent le climat du tout au tout. La presse se libère, les organisations politiques commencent à sortir au grand jour, on commence à manifester librement. Au début de l’année 1989, une nouvelle constitution est promulguée, elle consacre le multipartisme et garantit les libertés publiques. Quand en septembre 1989 Mouloud Hamrouche, l’instigateur du « cahier des réformes » et conseiller particulier du président, est nommé premier ministre -il a alors 45 ans-,  la démocratisation entre dans une nouvelle phase, celle d’une ouverture pleinement assumée, maitrisée, et inscrite dans le temps long d’un projet politique de dépassement des cadres de l’ancien parti unique.
Le gouvernement encourage la presse libre, il va même jusqu’à la financer. Là où durant des années l’intelligence avait été brimée, le nouveau pouvoir est bel et bien décidé à l’associer, dans un jeu donnant-donnant, où la critique et la revendication, même virulentes, légitiment et installent le processus en cours en bousculant les habitudes. Là où une économie de l’absurde avec ses fonctionnaires recrutés pour leurs capacités de lèche-bottes prédominait, une armée de jeunes cadres et d’ingénieurs s’agite et agite le cocotier du conservatisme, on élabore des pistes de développement, on réfléchit à comment utiliser le peu d’appareil industriel pour développer le pays. La télévision publique, elle, se libère totalement, elle devient même amusante et curieuse après des années de conformisme et d’ennui. Des débats politiques jusque là inimaginables sont retransmis en toute liberté. Une véritable fierté d’être algérien et de vivre cette époque, d’en faire partie irrigue les élites cultivées, et le gouvernement est bien décidé à s’appuyer sur cette énergie pour faire passer ses réformes au moment où, du côté économique, la situation s’enfonce dans un puit sans fond.

Car cette effervescence, elle est essentiellement urbaine, et elle touche principalement celles et ceux qui ont bénéficié d’études supérieures. Pour le reste de la population, ce vent de liberté qui souffle sur la société, c’est avant tout pouvoir enfin exprimer sa lassitude, sa frustration, la haine de la hogra, et c’est le FIS, nouvellement constitué, qui va récupérer toute cette amertume. Une évidence pour un pays musulman où la question culturelle a été évacuée par les pouvoirs en place depuis 1962. Une évidence qui dépasse le cadre des mosquées où un réel brainwash a eu lieu, et qui s’enracine dans la véritable crise culturelle, religieuse, linguistique, sociale et sociétale après 132 ans de colonisation, et que l’Algérie de “l’option socialiste” va évacuer derrière ses fantasmes de “modernisation” et de “planification”. Un courant musulman a ainsi survécu, s’est (re)structuré et s’est greffé sur un substrat culturel profond dans la société, il s’est imprégné de l’apport culturel des frères musulmans mais aussi de celui, plus ancien, des réformateurs musulmans algériens, et tout cela, dans la clandestinité d’un pouvoir qui pensait contrôler tout, jusqu’à la religion. On oublie souvent que le FIS n’était pas un parti à proprement dit, mais une coalition de tendances de l’islam politique.

C’est cela, la démocratie, c’est la possibilité de dire tout ce qu’on a sur la patate, même si cela passe parfois par le discours incroyablement simpliste ressemblant à s’y méprendre à la critique caricaturale de l’option socialiste distillée depuis le début des années 80 dans les mosquées par les imams au service du pouvoir. Le FIS, au delà d’un possible financement saoudien dans les années 80, au delà des excès de langage de Ali Belhadj et de ses appels à peine voilés aux meurtres ou à la violence, c’est avant tout le ticket de caisse de 30 ans d’Algérie indépendante, et c’est ce qu’a refusé de voir cette jeune génération trop affairée à « inventer la démocratie ». En fait, un certain nombre de « démocrates » avaient hérité du régime, qui le tenait lui-même du colon, une certaine forme de dédain pour le peuple, pas un mépris, mais l’idée que si le peuple sympathisait pour le FIS, c’est que forcément il était manipulé, quand en réalité, la violence même du FIS exprimait une violence contenue durant des décennies, une violence légitime, et remontant à bien avant l’indépendance. Je reviendrai plus tard sur ce que ce succès révélait également de la béance culturelle héritée de la colonisation et que l’Algérie du parti unique avait aggravée en réduisant l’indépendance à l’arabisation, à la planification démocratique et aux industries industrialisantes.

S’il advenait que de nouveau l’Algérie traversait une nouvelle phase d’expérimentation démocratique, c’est quelque chose qu’il faudrait avoir en tête. Non plus séparer, non plus dédaigner, mais tenter d’associer. Ne pas se laisser happer par le court terme, mais miser sur le plus long terme. Ce qui comptera avant tout, c’est réconcilier, c’est faire peuple, avec l’incroyable diversité que cela représente, et surtout, quelque soit ce peuple.

Si le gouvernement de Mouloud Hamrouche misait véritablement sur la démocratisation, quelqu’en furent les conséquences à court terme, le quarteron de généraux tapis dans l’ombre, au delà de leurs divergences, attendaient leur moment, discrédités auprès de l’opinion après la répression d’octobre et piégés dans un contexte où l’effondrement du bloc de l’est voire même la démocratisation au Chili empêchaient toute forme de coup d’état.

C’est certainement aussi cela qui conduisait Mouloud Hamrouche à hâter les réformes, à encourager l’ENTV à s’émanciper. Jouer la société contre l’appareil sécuritaire. Une autre faiblesse de ce moment: le débat politique portait sur les pistes à emprunter, sur les formes, mais assez peu sur l’existence d’une police politique qui, au même moment, passait sous le contrôle d’un homme formé par le KGB, le général Médiene dit Toufik, devenu très célèbre depuis.

Le 15 décembre 1989, après 23 ans d’exil, Hocine Aït Ahmed revenait à Alger, signe que oui, vraiment, cette fois, le pluripartisme et la démocratie s’installaient. Les manifestations commençaient à rythmer la vie politique, les revendications émergeaient, la presse explosait littéralement, et le FIS apparaissait de plus en plus comme un parti politique à même de drainer une partie des mécontentements.

En juin 1990 eurent lieu les premières élections municipales post-1988. Certains partis politiques décidèrent de les boycotter, parmi lesquels le parti de Hocine Aït Ahmed, le FFS. Ce boycott est un moment important car il marque le début d’une sorte de tradition dans la vie politique algérienne et en particulier les limites du processus démocratique ainsi que le piège dans lequel il s’est enfermé depuis. En Algérie, le boycott est désormais une sorte de tradition absurde, vidée de son sens, on boycott à tout va.

Chadli Bendjedid reçoit les leaders du FIS au palais présidentiel, ce parti apparait désormais comme le principal opposant au FLN. Sa victoire aux élections municipales est sans appel. Oran, Alger… Très vite, les algériens découvrent les fantaisies des nouveaux élus. Interdictions de baignades, interdictions des antennes paraboliques accusées de diffuser les messages de Satan, fermetures des cinémas, fermeture des salles de concerts, interdiction du raï. Le parti se discrédite lui-même et quand la première guerre d’Irak commence, les accointances de certains de ses membres avec l’Arabie Saoudite le discréditent encore un peu plus alors qu’un fort sentiment de solidarité avec l’Irak s’exprime dans l’opinion (les leaders du FIS ont depuis réécrit l’histoire à ce sujet, mais la presse algérienne aimait à l’époque se moquer des silences du parti…).

En 1991, le début de l’année n’est donc pas très favorable au FIS. Dans beaucoup de municipalités, c’est la pagaille et les désobéissances de la population face aux décrets débiles des nouveaux édiles font rire dans la presse, notamment l’ancien El Manchar qui ironise du FIS comme d’une version crétine et pudibonde du FLN. Le pouvoir, de son côté, est indifférent au climat délétère dans la société, à la violence larvée qui s’installe dans certains quartiers où des militants du FIS se constituent en milices pour faire « régner l’ordre ». Des femmes médecins sont sorties des hôpitaux, des institutrices agressées et battues.

Ce qui aurait nécessité un rappel à l’ordre, placer le FIS devant ses responsabilités en condamnant ces actes et en encourageant ses propres militants à empêcher ce type de crimes, ne rencontre qu’indifférence, preuve s’il en est que dans l’état, on mise sur ce type de débordement pour discréditer le FIS tout en utilisant cette violence contre la société elle-même et en limiter de fait les propensions à militer. Le FIS apparait donc comme un allié objectif du pouvoir bien décidé à utiliser ces excès et ces violences pour diriger, limiter voire même stopper le processus démocratique. Les démocrates, quand à eux, pratiquent de plus en plus la stratégie de l’isolement du FIS, condamnent les violences sans chercher à interpeler le parti lui-même sur ses responsabilités. Il faut dire qu’à cette époque le FIS est très clair: il est contre la démocratie.

Alors quand Mouloud Hamrouche lance le redécoupage des circonscriptions électorales en vue des élections législatives de la fin de l’année après avoir introduit de nouvelles règles de désignations des candidats – désormais soumis au choix de la base et non plus de l’appareil-, tentant de limiter les pertes du FLN, sacrifiant ici tel baron « à l’ancienne » et protégeant là tel allié au sein du parti, caressant le rêve de parvenir à moderniser le parti et à parvenir à une assemblée comprenant 30% de FLN, 30% de FIS et 30% d’autres partis, le FIS condamne (à juste titre) le triturage des circonscriptions et appelle à la « grève insurrectionnelle ». Sans le savoir, le premier ministre offre à un parti affaibli par l’actualité et par sa gestion municipale calamiteuse le moyen d’apparaitre comme le défenseur de la démocratie.

Les manifestations sont massives et s’il est vrai que des violences sont constatées, elles n’en demeurent pas moins limitées. Il y a juste que le parti occupe la rue, avec la permission du premier ministre qui pense avoir le temps avec lui, paralyse les grands centres urbains dont celui de la capitale. Les discours de Ali Belhadj sont, eux , violents, et Mouloud Hamrouche pense que cette démonstration du FIS sensibilisera la population à l’importance des élections tout en donnant des gages de bonnes volonté sur sa sincérité quand au processus en cours.

I 4 juin 1991 – 1er coup d’état: retour de l’armée

C’est le moment que choisissent les généraux (Khaled Nezzar, Mohamed Mediene, Larbi Belkheir, Mohamed Lamari, Mohamed Touati, etc) pour se manifester. Ils vont voir le président Chadli Bendjeddid et on peut imaginer qu’ils lui rappellent à ce moment là qui ils sont et que hein, bon, ça va, on a assez fait joujou. Ils réclament la démission du premier ministre Mouloud Hamrouche et par la même occasion l’instauration de l’état de siège. Bref, le pouvoir. Le président obtempère.

Mouloud Hamrouche quitte ses fonctions et est remplacé par un autre jeune technocrate réformateur, Sid Ahmed Ghozali dont la mission est de préparer les élection prévues pour le mois de décembre à l’exception de toute autre chose. L’élan réformateur est donc désormais stoppé et suspendu aux élections. Parallèlement, l’état de siège est instauré et la répression s’abat sur des militants du FIS qui sont arrêtés et fichés. Ali Belhadj et Abassi Madani, quant à eux, sont arrêtés et mis en résidence surveillée.

Le 4 juin 1991 est donc le premier coup d’état d’une série de trois coup d’états qui vont se succéder à des intervalles de 6 mois et marquer le retour des généraux ayant mis la main sur l’appareil d’état lors de la succession de Houari Boumedienne et dans les années 80. Le but de ce premier coup d’état n’est pas de bloquer le processus démocratique, il se limite à définitivement placer le gouvernement sous son contrôle direct puisque le premier ministre est désormais chargé d’expédier les affaires courantes dans un climat de répression qui consacre le retour d’une sécurité militaire qui s’était mise en veille durant deux années.

C’est dans ce climat que les élection législatives vont se tenir. Cette fois, le parti de Aït Ahmed ainsi que d’autres qui avaient boycotté les élections municipales participent aux élections. Désormais, les manifestations qui continuent de rythmer la vie politique ont lieu sous haute surveillance policière, ce qui n’empêche pas les crimes commis notamment sur les femmes – particulièrement dans les hôpitaux et l’enseignement -, de rester impunis, démontrant bien que le pouvoir sécuritaire entend bien instrumentaliser la violence à son profit.

La population de l’Algérie profonde est fatiguée et sa confiance dans les partis politiques, dans la réalité d’une possible alternance et d’un possible changement est érodée. Depuis 1989, ce sont 60, 70 partis politiques qui sont enregistrés, et pour beaucoup, tout cela n’a mené qu’au désordre sans à aucun moment résoudre la crise économique profonde. Même le FIS n’apparait pas comme une alternative, et encore moins les partis dits démocratiques. Il faut ajouter le climat sécuritaire de retour qui jette un certain discrédit sur l’honnêteté du pouvoir, et pourtant, il va s’agir des seules élections véritablement démocratiques de l’histoire de l’Algérie, et cela jusqu’à nos jours. Il faut reconnaître cela à Sid Ahmed Ghozali et surtout à son prédécesseur, Mouloud Hamrouche.

Quand les élections arrivent, seuls 59% des Algériens vont voter. Cela fait un très fort taux d’abstention quand on le rapporte à l’enjeu, mais il faut rappeler que de nos jours, l’Algérie peine à atteindre les 20% de participation, et encore avec un gigantesque bourrage des urnes. Il faut constater un très fort taux de bulletins blancs qui ramène les suffrages exprimés à 52%. Un Algérien sur deux a réellement voté, démontrant le peu de confiance envers ce scrutin pourtant fortement politisé d’un côté, une possible indifférence au poids du FIS de l’autre et donc une certaine forme d’assentiment.

Le FIS rafle à lui seul 47% des suffrages, ce qui, rapporté aux suffrages exprimés, le place à environ 24% des Algériens, ce qui est assez peu, finalement. Le mode de scrutin, à la française bien entendu puisque l’Algérie ne parvient pas à s’imaginer des institutions à elle qui ne seraient pas copiées sur celles de la France, donne au FIS une écrasante majorité de 188 députés. Le FLN se prend la claque de sa vie avec 23% et seulement 15 députés, ce qui rapporté aux suffrages exprimés le donne à 12% d’Algériens. Le FFS de Aït Ahmed arrive troisième avec 7% des suffrages, un score assez difficilement représentatif puisque le parti arrive en tête en Kabylie, son fief, et rafle 25 députés, en faisant la seconde force politique à l’assemblée, relativisant son manque d’implantation nationale et la nécessité pour lui de passer des alliances avec d’autres mouvements pour sortir de son statut de « parti kabyle ».

Le deuxième tour est prévu pour deux semaines plus tard, mais personne ne doute plus que l’Algérie s’oriente vers un gouvernement conduit par le FIS.

J’ai 26 ans. Je passe mes vacances chez ma mère, à la campagne. J’apprends les résultats. Je suis saisi d’un sentiment extrêmement complexe.

D’abord, mon oncle, Madjid Benchikh, candidat du FFS, est élu dés le premier tour en Kabylie. Je suis incroyablement fier pour lui quand j’entends son nom sur France-Inter, car c’est un autodidacte qui a beaucoup étudié, payé ses études lui-même en travaillant puis bénéficié des bourses des années 70, puis participé à la création de la première Ligue des Droits de l’Homme dans les années 80. Un homme bien, droit. Oui, je suis très fier pour lui. Mais le fait que l’Algérie passe du FLN, le parti du « pays bizarre », autoritaire, au FIS, un parti qui ne manquera pas de faire de l’Algérie un autre genre de pays bizarre, ça me trouble vraiment. C’est juste pas possible… Et puis, la possible perspective de voir le pays passer sous la coupe des USA, le climat de violence dans la société, ces véritables milices qui se sont développées, et puis si ça tourne mal la possibilité d’une guerre civile, avec in fine les Kabyles qui demanderaient l’indépendance, ce qui donnerait le prétexte à une intervention militaire française voire américaine (et ce n’est pas tant que cela un fantasme, regardez la Libye, regardez la Syrie…), bref, tout ce que mon père m’avait dit, prédit, expliqué, c’était simplement monstrueux.

J’’ai toujours pensé que si j’avais vécu en Algérie, je n’aurais pas voté, ou éventuellement pour le FFS, vraiment éventuellement, oui. Mais aussi que le lendemain, j’aurais comme reçu une armoire normande sur la tronche en pensant qu’après 30 de dictature FLN il faudrait accepter d’entrer dans un autre type de dictature faite de dénonciations des voisins et d’agressions quotidienne jusqu’à ce que, lassé, je me barre ou je courbe l’échine.

I 12 janvier 1992 – le 2ème coup d’état: mise sous tutelle

Quand donc pourra-t-on enfin mettre à plat ce moment charnière avec honnêteté? C’est tellement simple, de nos jours, de dénoncer celles et ceux qui ont refusé la continuation du processus électoral, c’est une pure réécriture de l’histoire, parce que quand les résultats sont tombés, ça ne s’est pas du tout posé en ces termes. Ça a d’abord et avant tout été comme si ce pays jamais ne parviendrait à être en paix avec lui-même, et qu’il allait encore une fois falloir subir un truc dont personne ne mesurait bien les conséquences. Alors oui, il y a eu des gens vraiment bien qui ont manifesté pour interrompre le processus électoral. Tahar Djaout. Mahtoub Lounès et tant d’autres. Il y avait de bonnes raisons de vouloir stopper ce machin, et la première raison est que les dés étaient pipés, que le climat même menant à cette élection était vicié, et surtout le FIS n’avait été qu’un instrument destiné à éliminer une tendance du FLN pour les uns, et un instrument destiné à préparer leur prise du pouvoir pour les autres.

Parmi la grande majorité de celles et ceux qui ont manifesté leur désarroi dans les jours qui ont suivi, aucun n’avait ni le pouvoir, ni même l’autorité pour fomenter un coup d’état. Ils ont cédé à leur peur, une peur réelle entretenue par ces milices de quartier et manipulée par l’appareil sécuritaire. J’ai sympathisé pour eux, et même si je n’ai pas plus qu’eux eu de mot à dire sur ce qui a suivi, j’ai l’honnêteté de reconnaître que quand les élections ont été suspendues, j’ai été partagé entre sentiment d’injustice et de soulagement. Je me trompais? Oui, et non à la fois. Et celles et ceux qui, démocrates sincères, se sont battus pour que le deuxième tour ait lieu se sont-ils trompés? Non, et oui à la fois.

En réalité, jamais le pouvoir réel de l’Algérie n’aurait accepté la prise du pouvoir par le FIS, et cela est contenu dans le premier coup d’état de juin 1991. Ceux qui ont pris le pouvoir en janvier n’attendaient que le moment pour le faire. Le FIS a été l’instrument pour y parvenir, et il faut avouer, le FIS a parfaitement bien joué son rôle, même si la plupart de ses cadres, de ses militants et de ses électeurs ne s’en doutaient pas un seul instant.

Un premier coup d’état pour reprendre la main et reprendre le contrôle. Celles et ceux qui ont cru maîtriser la situation en réclamant l’arrêt du processus n’ont été que les larbins d’un plan concocté sans eux et indépendamment d’eux, tout comme les militants du FIS n’ont été que les larbins d’un plan destiné à réorienter la politique de l’Algérie au profit de quelques uns: finie, l’option socialiste, bonjour les privatisations!

Il faut comprendre l’émoi de tous ces jeunes, formés durant les années Boumedienne. L’Algérie n’était pas l’Iran du Shah, ils n’appartenaient pas à une bourgeoisie comprador, ils étaient souvent eux même issus du peuple et leur vision était celle d’une Algérie qui poursuivrait sa modernisation dans la démocratie. Il faut comprendre ces docteurs, ces enseignants, parmi lesquels beaucoup de femmes, vivant dans les quartiers populaires et soudain devant faire face à une foule hostile les désignant à la vindicte, il faut comprendre ces communistes, ces berbéristes, ces marxistes, ces syndicalistes, ces journalistes qui souvent avaient été inculpés, incarcérés voire même torturés sous le régime dictatorial des années 70-80 face à la perspective d’une victoire de ce qu’ils percevaient comme une nouvelle dictature, il faut comprendre leur peur, eux qui depuis 1990 se retrouvaient accusés voire même pris à partis et même agressés par des milices de quartiers, il faut comprendre l’angoisse quand la violence qu’ils avaient senti monter à leur égard ne visait à aucun moment le pouvoir ni ses privilégiés qui vivaient paisiblement sur les hauteurs de la ville, il faut se souvenir que la première vague d’exilés des années 90 commence avant l’interruption du processus électoral et le coup d’état de janvier 1992, il faut se rappeler que les premiers meurtres en sont antérieurs.

Jamais le gouvernement n’a véritablement exigé du FIS qu’il tienne ses troupes, qu’il joue le jeu du processus démocratique jusqu’au bout, c’est à dire en condamnant les milices qui se formaient en son nom. En fermant les yeux, le pouvoir a tacitement approuvé ce pourrissement précoce dans la transition avec certainement en tête l’idée que cela servirait in fine de repoussoir et précipiterait les électeurs dans les bras du FLN. Et comme il n’en a rien été, l’autre branche du pouvoir, l’armée, s’est tenue prête en laissant faire, certaine que toute action de sa part serait approuvée par une population fatiguée du climat de guerre civile rampante.

Cette manipulation, elle était en place dés l’été 1988, bien avant octobre, dans ces scandales qui commençaient à éclater et dont personne ne connaissait l’origine, dans ces rumeurs qui circulaient, rumeurs d’émeutes, de grève générale, dans ces pénuries dont beaucoup pensaient qu’elles étaient organisées, planifiées, et qui alimentaient la colère populaire, dans cette tentative de remplacement du président après son accident en août, dans le discours incendiaire du 19 septembre dans lequel il incendie le parti, les privilégiés et dépeint un pays au bord de la ruine miné par la gabegie, dressant sans même s’en rendre compte le constat d’échec total de sa présidence. 

Des militants favorables à l’interruption du processus électoral ont souvent dit que la manipulation, ça avait été l’autorisation même d’un parti religieux quand, en réalité, la vraie manipulation, ça avait été l’utilisation de la religion tout au long des années 80 pour miner l’opposition démocratique et les idées de gauche. La manipulation, ça n’a pas été le FIS, ça a été le blanc seing qui lui a été accordé pour quadriller les quartiers, le débat, la politique, dans le but, espérait le pouvoir, de ramener les algériens à la raison.

Exactement comme les émeutes d’octobre 1988 avaient dépassé tous les plans, cette politique du pire a été rattrapée par le rejet radical de la population pour le pouvoir. Alors, l’armée a pu “dissoudre le peuple”.

L’interruption du processus électoral et la démission du président Chadli, c’est l’armée qui, remise en position d’agir depuis le 4 juin 1991, reprend la main sur la transition elle-même. Le coup d’état, c’est alors ce processus long qui se met en place et qui conduit à arrêter des militants du FIS, des élus municipaux. Celles et ceux qui, démocrates, s’étaient manifestés pour suspendre les élections en affirmant, et à raison, que ces élection étaient truquées du fait des conditions même dans lesquelles elles s’étaient déroulées, auraient dû se solidariser immédiatement avec les militants du FIS enfermés, auraient dû immédiatement dénoncer le retour de l’armée. C’est exactement l’inverse qui s’est produit, et à partir de là, c’est l’armée qui s’est mise en situation d’arbitre. Pour reprendre le pouvoir, il ne lui restait plus qu’à accomplir un dernier coup d’état.

Il y a eu celles et ceux qui ont réclamé l’arrêt du processus. Il y a eu celles et ceux qui ont réclamé sa poursuite. Aït Ahmed a le mieux expliqué pourquoi il était important de continuer: le peuple, depuis 1962, avait été privé de la souveraineté, il fallait donner sa chance à une élection qui irait jusqu’à son terme. Son argument était que le président ainsi que l’armée seraient là de toute façon pour garantir la pérennité des institutions et que, si les choses se passaient mal, il serait toujours possible au président de dissoudre l’assemblée. L’argument se tient, et il est parfaitement légitime, politiquement juste, bien qu’il sous estime le poids qu’avaient pris ces milices dans beaucoup de quartiers.

Il faut comprendre l’espoir de ces démocrates qui espéraient que ce régime s’écroule, condition nécessaire pour que quelque chose de réellement nouveau puisse commencer. Il faut comprendre leur foi dans le peuple algérien, notamment ces nombreux abstentionnistes qui ne manqueraient pas de se réveiller après ce choc électoral et qui demain seraient éventuellement la force politique qui prendrait le relais du FIS. Pour beaucoup de démocrates hostiles à l’interruption du processus électoral, une victoire du FIS était la condition sine-qua-none pour engager l’Algérie vers la démocratie, en réconciliant la population avec elle-même après des années de dictature et d’infantilisation.

Ces démocrates sincères savaient que le FIS n’était pas un parti homogène, que diverses tendances y cohabitaient et que les outrances de Ali Belhadj, si populaires auprès des jeunes qui pour la première fois entendaient un leader politique parler la langue populaire, leur langue, ce derja tellement détesté par le régime, ne plaisaient pas à tous les membres du FIS. Ces démocrates comptaient sur le temps pour dégager une coalition politique qui ouvrirait le champs à toutes les tendances et sortiraient le pays du rouleau compresseur dans lequel le FLN l’avait enfermé.

Comme je l’ai écrit plus haut, la situation créée par la législative n’était pas facile. Il est fondamental que chacun se pense à ce moment là avec honnêteté, accepte qu’il se soit trompé. Ceux qui ont été soulagé de l’interruption du processus électoral comme ceux qui étaient pour sa poursuite, car ni les uns ni les autres ne voulaient ce qui s’est passé par la suite, à commencer par la reprise en main, les arrestations arbitraires, les camps dans le sud et les exécutions.

Ni encore moins le troisième coup d’état, certainement le plus abominable, celui qui a placé le peuple algérien dans une torpeur qui depuis ne l’a plus quitté.

Car si le FIS avait mobilisé les quartiers populaires ainsi que de jeunes gens instruits dégoûtés par un pouvoir qui privilégiait le privilège de caste au talent, il n’en demeure pas moins que 50% des Algériens n’avaient pas voté, et la situation de putsch et de guerre civile larvée les rendaient disponibles. Encore fallait-il leur inspirer la confiance.

I 16 janvier 1992/ 29 juin 1992 – le temps suspendu: le moment Boudiaf

Sitôt le second coup d’état réalisé, les militaires se retrouvent politiquement littéralement à poil, exposé au grand jour. Et ça fait désordre. François Mitterrand condamne le coup de force et appelle l’Algérie à rapidement retrouver le chemin de la transition, et ça, pour eux, c’est un vrai problème.

Ils vont proposer à Ait Ahmed de prendre la tête d’une structure provisoire destinée à assurer la transition, car à ce moment là, ils le jurent la main sur les médailles, promis-juré, ils veulent vraiment retourner vers les urnes. Ait Ahmed refuse. Personnellement, je pense qu’il a eu tort, particulièrement parce qu’il s’était opposé à l’interruption du processus électoral, faisant de lui le garant d’un retour aux urnes et surtout un puissant atout pour ramener le FIS dans l’équation. Son argument est qu’il savait que les conditions n’étaient pas remplies.

Les militaires vont alors se souvenir d’un vieux, complètement oublié de tous. Le dernier des 6 de la photo du 1er novembre 1954, un vieux complètement effacé des livres d’histoire. Le premier aussi, à s’être opposé au régime qui s’est mis en place en 1962, farouche partisan du multipartisme. Un petit vieux exilé au Maroc. Mohammed Boudiaf.

L’idée des généraux est une idée de génie. En mettant Boudiaf à la tête du Haut Comité d’État, ils se parent de la légitimité ultime. Ait Ahmed met Boudiaf en garde, il n’aura aucun pouvoir, il ne sera là que comme caution.

Mais Boudiaf a quelque chose que Hocine Ait Ahmed n’a jamais eu. L’instinct politique. Ait Ahmed était un brillant intellectuel, un homme d’une grande rectitude morale, mais un piètre politique. Mohammed Boudiaf est avant tout un politique, il sait très bien que si les généraux font appel à lui, c’est qu’ils sont à court de munitions. Qu’ils sont dans la merde.

Alors, Mohamed Boudiaf revient.

Un inconnu et pourtant une légende. Je veux l’écrire, je veux le gueuler, je veux hurler, oui, une légende. La carte numéro un du FLN; l’homme qui a préparé le premier novembre 1954 après avoir milité dans la clandestinité durant des années et amené les quelques autres à ses thèses, c’est à dire à la nécessité de lâcher Messali Hadj, qui certainement a échappé à la mort et aux règlements de comptes au sein de l’ALN en passant les années 1956-1961 en prison; l’homme qui a refusé la présidence que Boumediène lui proposait avant de la proposer à Ait Ahmed qui l’a refusée aussi, l’obligeant à se rabattre faute de mieux sur Ahmed Ben Bellah; l’homme qui toujours a mis les principes de 1954 au cœur et a donc refusé le processus autoritaire mis en place à partir de l’indépendance, qui s’oppose à Ben Bellah et Boumediène et est donc envoyé en prison avant d’avoir à quitter l’Algérie pour un exil de près de 30 ans, l’homme qui en 1963 publie un livre dont le titre est de nos jours devenu à lui-seul une banalité évidente, « Où va l’Algérie? ».

L’homme qui, en 1992 et alors qu’il n’est absolument pour rien dans la situation dramatique dans laquelle est plongée le pays après 3 années d’effondrement, de crise économique, de manipulations, de démocratisation contrariée et de coups d’états larvés, cet homme accepte la mission de diriger une structure politique sans aucune légitimité constitutionnelle, le Haut Comite d’État, sous l’œil et sous le contrôle de l’armée, et dés son premier discours, il promet de remettre l’Algérie sur le chemin de la transition démocratique. Les militaires acquiescent, ils ont eu le FIS comme prétexte à une reprise en main, ils ont maintenant leur marionnette pour trouver leur légitimité.

Ce qu’ils ignorent, c’est que Mohamed Boudiaf n’est pas une marionnette. Contrairement à Hocine Ait Ahmed, il sait qu’en politique il faut savoir se salir les mains, être patient, accepter la situation comme elle est. Il sait qu’il est seul, aussi, et qu’il n’a donc aucun pouvoir ni aucun relais. Alors il s’exécute. Il laisse l’armée faire sa sale besogne sans broncher, de toute façon, il sait très bien qu’il n’a pas de pouvoir réel. Il aide le gouvernement de Sid Ahmed Ghozali à travailler, c’est à dire à préparer l’inévitable, à savoir une négociation avec le FMI, car la situation économique est désormais complètement désespérée. Le plan est de maîtriser suffisamment la situation en matière de réformes afin de négocier dans la moins mauvaise position.

Et alors que l’armée arrête, emprisonne les militants du FIS, désormais interdit, et alors que beaucoup d’entre eux sont désormais en train de sombrer dans la violence, une situation qui a commencé avant même les élections de décembre mais que le coup d’état a définitivement amplifiée, Mohammed Boudiaf rencontre, discute, échange, sillonne le pays. Il laisse faire l’armée et fait son boulot dans son coin un peu comme le FIS a laissé s’exprimer la violence sans s’y opposer comme on accepte un mal nécessaire. Comme Ali Belhadj, Boudiaf parle la langue du peuple, il parle simplement. Il n’est pas hautain. Il est de cette génération qui est républicaine, démocrate et musulmane à la fois. L’Islam ne lui fait pas peur, et le peuple non plus. Progressivement, une relation de confiance s’installe entre lui et de larges couches de la société.

En fait, on pourrait dire qu’il est l’autre parti politique, celui qui avait manqué face au FIS durant les années 88-91, celui qui aurait pu véritablement créer un front démocratique et sortir le courant islamiste de son isolement et de la spirale de la violence.

Récemment est sorti le livre de l’ancien ambassadeur et responsable des services secrets, Bernard Bajolet. Il y confie que certains en France regrettent de ne pas avoir aidé Boudiaf. Beaucoup de suppositions débiles ont été faites sur ces propos, c’est avoir la mémoire courte ou l’amnésie un peu facile. Moi, je me souviens très bien ce que tout le monde disait à l’époque, ce que se tue à dire Nasser Boudiaf, le fils de Mohamed Boudiaf.

I 29 juin 1992 – Meurtre en direct: le troisième coup d’état

Vers avril 1992, Mohammed Boudiaf a contacté secrètement le ministère des affaires étrangères en France. Il y demandait de lui transmettre des informations sur le patrimoine qu’y avaient investi des membres du gouvernement, des hommes politiques et bien entendu, les généraux, ceux là même qui l’ont appelé. La France a opposé une fin de non recevoir. On peut même éventuellement supposer que cette demande a été communiquée à certains intéressés qui désormais réalisent que Mohamed Boudiaf n’est pas un papy gentil, et que quand il assurait qu’il comptait bien restituer la souveraineté au peuple, il était sincère. Pour toute cette clique qui depuis l’indépendance a pris l’habitude d’utiliser son pouvoir pour s’enrichir, Mohammed Boudiaf devient un ennemi. Un ennemi sobre et non corrompu, un patriote inattaquable, c’est à dire, sur lequel on ne peut exercer aucun chantage.

À partir de mai 1992, Mohammed Boudiaf se rapproche des jeunes, son idée est qu’il faut sauter une génération et faire monter les trentenaires, celles et ceux qui ont fait des études en Algérie et représentent son avenir, qui sont cultivés et ouverts sur le monde. Il parvient à transcender les divisions politiques et parvient à rassembler des tendances qui en dehors de lui seraient divisées.

Il commence à parcourir le pays, il ne cache plus son intention de créer son propre parti politique sous le mot d’ordre « L’Algérie avant tout ». Il soulève l’espoir de toutes celles et tous ceux qui n’avaient pas voté aux législatives, et il commence même à plaire à beaucoup de jeunes qui avaient suivi le FIS. Son idée, c’est l’élection présidentielle au suffrage direct telle que prévue par la constitution de 1989, pour avoir la légitimité nécessaire et sortir de l’emprise des militaires qui le contrôlent. Le moyen, c’est un très large rassemblement, un front de différents partis. Son objectif, pousser la jeune génération et se débarrasser des barons. De son côté, l’ancien premier ministre Kasdi Merbah, qui a créé son propre parti, discute avec des responsables du FIS afin à terme de les ramener dans le jeu politique.

Présenter le 12 janvier 1992 comme la date charnière est donc trop simple. On le voit, dès juin 1991, l’armée a repris la main. Et durant la « présidence » Boudiaf, beaucoup de choses se passent qui échappent à l’armée et démontrent que la transition démocratique est toujours en  cours.

Le 29 juin 1992, alors qu’il prononce à Annaba un long discours profondément politique, il est assassiné devant les caméras de télévision. Le troisième coup d’état, le plus traumatique, vient d’avoir lieu. C’est cet événement, puis l’attentat à l’aéroport d’Alger quinze jours plus tard, et enfin l’assassinat de Kasdi Merbah, qui vont justifier la surenchère sécuritaire dans laquelle le pays va sombrer avec l’instauration d’un régime politique d’exception. En filigrane, pourtant, une question demeure. Qui est derrière l’assassinat de Mohamed Boudiaf? Qui est derrière l’assassinat de Kasdi Merbah? Et l’attentat d’Alger, quel était réellement l’intérêt des militants du FIS?

Le destin de Mohammed Boudiaf est intimement lié au destin du FIS. Je n’ai jamais accepté celles et ceux qui disent que tout a été cassé avec l’interruption du processus électoral en janvier 1992, tout comme je n’ai jamais accepté celles et ceux qui soutenaient Boudiaf et ignoraient l’existence, la légitimité et la force du FIS, car dans les deux cas, il s’est agi du même jeu politicien d’utiliser la population pour régler les querelles au sommet du pouvoir.

Je n’aimais pas le FIS tout comme l’impunité dont il a pu bénéficier pendant deux ans, mais les arrestations, la brutalité de l’état m’ont toujours choqué. J’aimais vraiment Mohammed Boudiaf, mais la paranoïa anti-FIS dans laquelle sont tombés certains de ses partisans m’a toujours choquée et navrée, car ce n’était pas ce qu’il aurait voulu, j’en suis persuadé.

Boudiaf assassiné, le troisième coup d’état réalisé en direct à la télévision, l’Algérie est désormais un pays tétanisé où rien ne va arrêter la violence, une violence aux apparences aveugle mais touchant avant tout ses écrivains, ses musiciens, ses artistes, ses syndicalistes et ses journalistes, puis progressivement la population elle-même. Et au sommet de l’état on dérégule enfin l’économie, on privatise, on distribue les passe-droits qui sont à l’origine des grandes fortunes d’aujourd’hui.

I Épilogue: une société tétanisée

Été 1992. L’attentat de l’aéroport d’Alger, et puis des morts, et encore des morts, et de plus en plus de morts. Un enlisement dans une violence sans retenue. 200000 morts. Et puis des arrestations qui commencent dès janvier 1992. C’est facile, il n’y a qu’à arrêter les militants fichés, les sympathisants fichés, ou simplement descendre dans des quartiers où le FIS a fait de bons scores. Tous envoyés dans des camps dans le sud. Là, employant des techniques certainement acquises dans l’armée française et l’armée soviétique, l’armée parvient à « retourner » certains détenus, c’est à dire à les faire travailler pour le pouvoir, pour infiltrer les milieux islamistes désormais en roue libre et glissant dans la violence dans le but de les manipuler.

En 1993 et 1994, la violence est incontrôlée, on ne sait plus d’où elle vient. Des anciens membres du FIS, certainement, mais aussi incroyable que cela puisse paraitre, ils s’en prennent avant tout à des civils voire à des artistes, comme Cheb Hasni ou Abdelkhader Alloula.

Le doute commence à s’installer dans une partie de la population, mais voilà, ce sont désormais les militaires qui contrôlent l’agenda et qui vont nourrir le vocabulaire de l’époque. Ce sera terroristes contre éradicateurs. Ce sera islamistes contre démocrates. Une simplification outrancière qui permet de prendre la société en étaux en l’obligeant à faire un choix absurde. Le système se présente comme le dernier rempart contre les meurtres attribués aux islamistes. Il défend une politique sans concession, dit-il et il fait de ses succès la condition minimale pour restaurer la démocratie. En gros, avec Boumediène, il fallait sacrifier une génération pour trouver le bonheur, désormais, il faut sacrifier les principes démocratiques pour restaurer la démocratie.

Un grand nombre de démocrates, aveuglés par la violence, ferment les yeux. À eux le système (on commence à l’appeler comme cela) offre sa protection. Pour les autres, celles et ceux qui s’interrogent et qui l’expriment, pour les journalistes qui enquêtent, et bien que la plupart n’aient aucune sympathie pour le FIS dissout, il n’y a aucune protection, au contraire, il y a dans certains journaux des campagnes de calomnie et souvent, aussi, une exécution au hasard.

Le novlangue officiel, après avoir popularisé ses propres mots, terroristes contre éradicateurs, est parvenu à en imposer d’autres depuis. La « décennie noire ». Quel mot vide de creux. Dix ans où il n’y a rien à voir, on avait éteint la lumière. Une sale guerre, en fait. Dans ce contexte, l’égoïsme s’installe, les familles se divisent et s’opposent, les jalousies et les rancœurs se réveillent, les campagnes se vident, et cette haine lancinante qui règne sur le net algérien de nos jours commence à s’enraciner. Cette guerre qui ne dit pas son nom s’ajoute à la longue liste de tout ce qui a contribué à déraciner les algériens, à en faire des étrangers à eux même. Comment être surpris quand de nos jours tant de jeunes veulent quitter ce pays pour n’importe où au péril de leur vie, comment s’étonner de la bigoterie quand tout le monde a appris à suspecter tout le monde…

En 1995, à l’initiative de la communauté catholique de San Egidio en Italie, un accord est trouvé entre plusieurs forces politiques, dont le FLN, le FFS, le PT et le FIS clandestin, dans le but de parvenir à une « réconciliation nationale ». Le principal acquis de cet accord porte sur la reconnaissance par le FIS du caractère obsolète des résultats de l’élection de 1991, et que donc tout nouveau processus devrait se faire à partir de zéro et autour de principes reconnus par tous: le rejet de la violence, le respect du scrutin et de son résultat, le respect du pluralisme. C’est une victoire incontestable pour les signataires. Mais ces accord présentent un problème majeur, en tout cas à mes yeux, et c’est pour cette raison que je n’ai jamais vu ces accords comme une clé de la résolution de la crise, en tout cas en l’état.

Les accords de San Egidio participent exactement de la même logique que celle dont les « démocrates », désormais totalement associés au pouvoir, et cela bien qu’ils détestent le pouvoir, au nom de « la défense des acquis de 88 ».

Aussi bien les signataires de ces accords, que le pouvoir va baptiser « pacificateurs », que les « démocrates » désormais appelés « éradicateurs », vivent dans une bulle en lieu clos. Chacun ne dialogue plus qu’avec ou contre le pouvoir. Le pouvoir est parvenu à cela. Il a enfermé les forces politiques dans un jeu où il est le seul vainqueur, une situation qui dure jusque de nos jours et handicape tous les opposants. Au même moment, le pouvoir qui condamne le processus de San Egidio négocie en cachette avec l’AIS, la branche armée du FIS.

La faute principale des accords de San Egidio a toujours été pour moi de ne pas tenter d’associer d’abord et avant tout dans cette démarche celles et ceux qui avaient suivi Mohammed Boudiaf, une foule sans parti, découragée, opposée au FIS principalement à cause de la violence de celui-ci entre 1990 et 1992, mais suffisamment consciente du caractère criminel du pouvoir et de sa responsabilité dans les événements. Et une fois associés, alors et seulement alors, officialiser les discussions avec le FIS. Ces accords sont un pur produit de l’église catholique, on réunit les méchants avec les gentils, tout le monde s’embrasse et l’amour triomphera.

En réalité, ces accords ont été reçus comme une baffe par beaucoup d’Algériens, peut-être même une majorité d’Algériens qui désormais se retrouvaient dépossédés de leurs mots et de leur destin. Même les militants du FFS avaient des doutes. Combien j’en ai rencontré qui n’acceptaient ces accords que par leur confiance aveugle envers Hocine Ait Ahmed. Et puis quand on regarde les années qui suivent ces accords, ils ont juste permis de lever le tabou d’une discussion avec les terroristes de l’AIS et préparé les esprits à la politique de Abdulaziz Bouteflika, la concorde nationale.

Ne vous méprenez pas, je sais pertinemment que ce n’était pas le but du tout. Mais la politique, ce n’est pas être du bon côté de la morale et des principes. C’est aussi se donner les moyens de gagner, et les « dialoguistes » (encore un de ces mots que le pouvoir a utilisé) se sont en fait coupé de tout dialogue avec beaucoup de militants et des pans entiers de la population qui se sont sentis trahis, oubliés.

Le pouvoir, lui, pouvait se frotter les mains. Une discussion plus ouvertes entre démocrates destinée à poser les principes de la transition suivie d’une ouverture au FIS l’aurait disqualifié en le coupant de la population. Là, il avait une aubaine. Les accords de San Egidio ont fourni le prétexte à une campagne sans précédent destinée à décrédibiliser ses promoteurs en les associant au terrorisme, et il a pu resserrer l’étreinte sur les « démocrates » en les associant définitivement à « l’éradication du terrorisme ». Il n’a plus eu qu’à, au minimum, laisser faire les terroristes, et, possiblement, les aider, pour refermer l’étaux sur la société.

Alors, la seconde moitié des années 90, c’est l’enfoncement dans l’horreur. Il faut définitivement assoir le pouvoir illégitime et les disparitions se multiplient. En parallèle, des crimes de masse attribués au GIA, branche dissidente de l’AIS, sèment la panique dans la population. Il est avéré depuis que des éléments infiltrés au sein de l’AIS sont à l’origine de la création du GIA…

En 1996 a lieu la première élection présidentielle au suffrage direct, mettant fin au HCE qui aura vu passer plusieurs « présidents ». Liamine Zeroual est élu avec un peu plus de 60%. Les accords de San Egidio apparaissent désormais comme caduques. Le nouveau président utilise divers canaux pour négocier. Élu, il pense avoir la légitimité pour gouverner. Les militaires lui font toutefois comprendre que ce n’est pas le cas. Il démissionne.

En 1999, l’armée est en mesure d’imposer son candidat. Abdelazziz Bouteflika est élu président.

Le pays a, entre temps, réformé son économie. Entendre par là que, sans renoncer à la rente, le pouvoir a privatisé, levé des interdictions. Une bourgeoisie a émergé de cette boucherie, elle a gagné beaucoup d’argent et elle s’apprête à prospérer. C’est elle qui va donner le diapason aux années 2000 et 2010, en faire des années de corruption, de détournement d’argent et de sorties de capitaux dans une proportion jusque là inconnue.

Parallèlement, l’armée se renouvelle, nos généraux des années 90 meurent ou sont écartés. Le président progressivement tend à concentrer l’ensemble des leviers. Un système étrange se met en place, un caractère renforcé par la maladie du président. En 2018, on ne sait plus bien où va ce pays ni qui le gouverne vraiment. La chute du prix des hydrocarbures menace l’économie de nouveau, celle ci restant dépendante des exportations de gaz et de pétrole malgré 1000 milliards de dollars de recettes entre 2000 et 2017.

On en est là. Alors… Alors il est temps d’esquisser un projet, et cette longue narration commencée au temps de la colonisation vous aidera à comprendre certaines des idées que je vais développer, bien convaincu que certaines vous sembleront étranges voire inacceptables, mais en étant remonté très loin dans le temps, je suis persuadé que vous en comprendrez le sens.
Je vous invite, au passage, à faire de même, à explorer les possibles, à vous nourrir d’histoire pour ébaucher un futur pour cette nation qui n’attend, comme nous, que sa propre promesse se réalise enfin.

Première et deuxième partie de ce long article politique:

(CARNET ALGÉRIEN 4) Politique -1-

(CARNET ALGÉRIEN 4) Politique -2-

 


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