Back to Black

Au point de départ, chez moi, à la base et sur mes solides fondations, il y a le noir, le blanc, il y a le contraste d’où jaillit la lumière, il y a l’angle tranchant, brutal.

Je ne sais pas pourquoi, depuis quelques semaines je ne peux me détacher de Amy Winehouse. Je sais comment cela a commencé, ça, pas de problème. Avec la lecture du dernier roman de Jonathan Coe, cette traversée de la Grande-Bretagne des dix dernières années, avec le Brexit en point d’orgue dans ce qui ressemble à la description d’un pays à l’agonie gouverné par des politiciens cyniques et où vit une population de classe moyenne prospère et déconnectée de la colère profonde et protéiforme qui coagule loin des éditorialistes bavards et bien payés. Et puis un jour… Il y a la mort de Amy Winehouse et c’est tellement bien amené dans le roman que j’ai eu envie de l’écouter, de la réécouter.

C’est un truc assez particulier, la musique et moi. J’attache la musique à des souvenirs, elle est ma madeleine à moi, or je n’avais pas de « souvenir » avec elle, seulement des vidéos vues, des chansons entendues. Je suis très déconnecté depuis que je vis ici, et là, en connectant sa voix, ses textes, sa musique à l’actualité de ce pays que je connais, où j’ai vécu, en l’enracinant dans l’époque de ces émeutes de 2010, quelque chose que j’ai suivi au point de l’utiliser dans la dernière partie de cette longue nouvelle sur la crise financière écrite pour Minorités il y a des années, soudain, c’est comme si j’avais eu la bande son, enfin, qui m’avait manqué, qui me manquait encore. Et désormais cela forme un tout.

J’ai adoré la lecture de Le coeur de l’Angleterre de Coe, il m’a remis sur mes rails, même, pour tout dire. Je vais même oser un truc que je n’avais pas écrit encore, à savoir que j’avais adoré la lecture du livre de Virginie Despentes, Vernon Subutex, un livre tout en rythme et pourtant au bout du compte, il ne m’en reste rien qu’une sorte de jouissance typique de notre époque, un truc hédoniste, avec des personnages hédonistes. C’est une lecture sympa, du très bon roman de gare qui ne mène nulle part, avec une chute aberrante comme si elle s’était forcée à finir, mais finalement inéluctable parce qu’en réalité, elle n’avait pas grand chose à raconter. Ce n’est pas le talent qui lui manque, c’est bien construit, c’est remarquablement écrit. C’est juste le sujet.

Ça glisse, et puis il ne reste rien.

Jonathan Coe m’a fait l’effet inverse. J’ai retrouvé une très grande énergie à écrire, penser, dévorer ce qui se passe dans le monde et surtout cette envie de faire de la politique qui s’était évincée au fil du temps. J’ai bien écrit faire de la politique et pas « m’engager » ni « avoir des idées ». Coe, avec un roman très conventionnel, comme toujours, comme Testament à l’anglaise que j’avais adoré dans les années 90 (je les ai lus en français), écrit son époque et non l’air du temps d’une certaine bourgeoisie, fut-elle « de gauche » et « libérale », comme le fait Despentes. Il n’y a rien d’hédoniste, au contraire, Coe se met dans le bain et le livre est avant tout la confession d’un naufrage, celui d’une intelligentsia britannique qui s’est progressivement installée dans la posture de l’élite et du pouvoir au point d’oublier la réalité du monde qui l’entoure et jusqu’à la réalité du monde dans lequel se débat une partie importante de la population et jusqu’à ses propres enfants. Le livre expose cette vengeance des profondeurs de la société, et s’il est vrai qu’il n’épargne pas le racisme qui se cachait derrière le Brexit, il ne se limite pas à cela quand il décrit avant tout une société fracturée.

Le même livre pourrait avoir été écrit en France, et parler des Gilets Jaunes, de leur colère sourde. Il y a certainement beaucoup d’autres romans qui révèlent et racontent l’époque. Il y aura aussi un 5 décembre de la littérature où on enverra bouler les petits bourgeois intellos hédonistes.

Depuis, je dévore plein de trucs, des vidéos, des conférences, des articles américains, anglais ou français, mon cerveau est mu par tout ce qui le nourrit, je dévore. Moins de séries, beaucoup moins, et beaucoup plus de discussion, de réflexion.

Londres et mon autre capitale, j’y ai une relation très particulière et avec la ville, et avec la langue, et avec les britanniques. J’aime cette ville même si elle est un véritable enfer impossible à vivre, trop cher, trop obsédé par l’argent. Mais les gens y sont si gentils. Alors un livre sur l’Angleterre…

Je suis les élection en ce moment, la campagne de Jeremy Corbyn (dont je vous parlerai sitôt les élections passées car je ne tiens pas à partager les critiques fondamentales que j’ai à faire et parce que de toute façon, malgré ces critiques, si j’étais au UK, je ferais campagne pour le Labour sans aucune hésitation), et parmi les trucs qui m’ont le plus intéressés, il y a les petits reportages du Guardian, Anywhere but Westminster, une traversée de l’Angleterre réelle, sans jugement aucun. Je vous les conseille vraiment.

Alors voilà, me revoici au point de départ, mais nourri, avec beaucoup à raconter mais aussi avec des idées que j’entends bien développer et défendre, avec des récits à partager et tout cela dans toute leur complexité et au delà de leurs contradictions apparentes qui à moi ne posent absolument aucun problème puisqu’elles me constitue.

Beauvoir raconte dans La Force de l’âge comment Giacometti sculptait. Il enlevait de la matière. J’avais trouvé cela fascinant, comme si le sculpteur partageait une souffrance, une douleur avec son oeuvre. Retirer de la matière jusqu’atteindre le rachitisme absolu…

Au point de départ, chez moi, à la base et sur mes solides fondations, il y a le noir, le blanc, il y a le contraste d’où jaillit la lumière, il y a l’angle tranchant, brutal. La nuance, la douceur sont alors le produit du travail.

4 Comments

  • « Testament à l’anglaise » est aussi le roman par lequel j’ai découvert Coe, et encore plus adoré avec « la maison de sommeil », et depuis je le suis aussi assez régulièrement.
    Cette dernière phrase de ton post me fascine. 🙂

  • A la faveur d’un sympathique bouche à oreille, je m’échoue sur les plages de ton blog et remercie Matoo 🙂 Voilà 2 billets de blogs lus à la suite qui me parlent de Jonathan Coe. Heureuse coïncidence, signe qu’il est temps que je lise enfin Coe. Il n’y a pas d’âge pour une première fois ou pour découvrir Jonathan Coe. Merci pour ce billet.

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