Autopsie, par Mehdi Meklat (roman)

Autopsie, par Mehdi Meklat, ed. Grasset, Paris 2018

Retour sur une histoire qui a agité le petit monde éditorial au printemps 2017. J’ai écrit ce billet en vitesse, sans le corriger, et juste pour le plaisir de vous en parler, sans aucune prétention critique ni relecture aucune. Veuillez donc en pardonner les redites, la syntaxe approximative, les redondances. Ce n’est qu’un blog, sacrebleu!
Bon, sinon, pour vous mes habituels lecteurs, vous comprendrez que ce le sujet de ce livre avait toute sa place dans mon blog.

Mehdi est un jeune de son âge, je veux dire, sa génération, ce sont les médias sociaux, et lui, en particulier, c’est Twitter. Il est tombé dedans à 17 ans et, comme pour chaque génération qui aborde un truc nouveau, il s’y est noyé et il y a laissé des plumes. L’affaire, ce sont quelques twits, -une dizaine?- exhumés début 2017, des twits antisémites et homophobes en veux-tu en voilà, puis alors ça a été des articles de condamnation, puis des prises de positions, puis des tribunes, « une racaille », « le nouvel antisémitisme des banlieues », toutes ces prises de positions habituelles dignes des madame Michu de l’Assemblée Nationale et de l’École Nationale du Journalisme. Une veritable curée avec autant d’intelligence que les twits incriminés, le degré zéro de la réflexion, l’esprit Charlie, quoi.

Et voilà une « star montante » du paysage médiatique, un garçon à qui on promettait un avenir et dont on ventait le talent, avec le petit frisson qui accompagne la « diversité », relégué au statut de Loana de service, « mais qu’est ce qui nous a pris de nous intéresser à lui? », « j’le connais pas, moi, ce type ». Bah, quelque part, Balzac a du sourire, il l’avait prévenu. Mais lit-on encore Balzac comme ça…

Alors si je vous en cause, de ce livre, c’est parce qu’il offre un portrait très juste de notre époque.

Mehdi, tout d’abord, il est un peu moi. Je veux dire, moi, c’est ma mère qui est sarthoise, lui c’est son père qui est de la Sarthe. Lui, il a appris à écrire au Bondy Blog, moi, j’y ai grandi, à Bondy. Lui, quand il a commencé à aller à Radio-France, il entamait une grande traversée de Saint-Ouen sur la ligne 13, et moi, quand j’ai commencé à aller draguer aux Tuileries, j’entamais une grande traversée sur la ligne 5. On a tous les deux notre « autre » famille en Kabylie (j’avoue, dans mon cas, c’est la seule famille que je me reconnaisse) et on a découvert le bled dans notre enfance. Et puis, quand l’affaire a pris des proportions délirantes, c’est au Japon qu’il est allé souffler. Moi, ben j’y vis, au Japon, et j’y suis re-né.

J’aime quand de petites choses créent des liens, c’est mon côté Didier Lestrade. Ces similitudes racontent beaucoup, pour tout dire, et notamment cette guerre intérieure que je connais bien et qui moi m’a conduit tout droit chez un psy, en phase suicidaire terminale, cette bataille dans laquelle la société nous enferme. Quand on est bon à l’école, c’est normal, « toi, c’es pas pareil », combien de fois je l’ai entendue, celle-là, cette phrase qui veut dire « t’es pas un arabe, toi ». Et puis quand on résiste ou qu’on a déconné, vite renvoyé à la case bougnoule, et c’est ma tante Virginie « t’es moche comme ton père », un jour où je lui tenais tête. Je ne l’ai quasiment plus jamais revue après, elle est tombée du piédestal où je la voyais, elle m’avait tellement fait rire dans mon enfance. J’ai souvent vu ce regard du genre « cause toujours », dans les yeux des autres, quand je parlais de Palestine ou de racisme au quotidien, genre, je causais de « mon truc ». Je crois que c’est pour ça que j’ai rapidement arrêté d’en parler et préférer leur parler de mes histoires de mecs, ça, ça les éclaboussait, et à leurs yeux, je devenais ET arabe, ET pédé, et ça, ça leur en bouchait un sacré coin, hé hé hé. Je vous dis, je le comprends, Mehdi. Sur Twitter, à son âge, qui sait, j’aurais été pire.

On a une violence en nous, une violence de tous ces petits trucs tus. Moi, c’était mes parents qui « faisaient les marchés » et ramassaient des vêtements jetés, c’était mon père à qui on avait dit de « rentre dans ton pays », c’était ma tante « t’es moche comme ton père », toutes ces petites et grosses trahisons de ce pays qui prétendait à qui mieux mieux que j’en étais, alors qu’à l’école ça se passait pas trop mal, que mes professeurs me disaient que j’irais loin, et qu’en même temps, chaque année je voyais disparaitre « les autres », Aicha, Foudil, AbdelAzziz, Nadia, au point de me retrouver tout seul au lycée, sorte de rescapé qui aurait du garder le sourire. Je l’ai gardé, le sourire, mais je me suis mis à le fuir, le lycée, je préférais encore ma vie de pédé, à Paris.

Plus tard, j’ai compris que derrière mon sourire, il y avait une terrible violence, sourde mais bien présente, une tristesse. La pauvreté et le racisme, ça laisse des traces.

Mehdi a franchement déconné, ben ouais. Mais ce qui est admirable, dans ces « confessions », et il est impossible de ne pas penser à Rousseau qui s’est livré au même exercice et un peu pour les mêmes raisons après avoir été mis au ban de toute la bonne société qui un temps l’avait adulé, c’est que malgré toutes les excuses et toute cette insistance à dire que non, ce n’était pas lui, que c’était un jeu dans lequel il s’était paumé lui-même à force de vouloir en rajouter, vous savez, ce délire d’avoir toujours plus de followers, d’avoir des likes à la pelle, eh bien malgré ces regrets exprimés à quasiment chaque page, il assume. Et exactement comme Rousseau, il raconte la société dans laquelle il a grandit, cette France dont il est le produit et qui l’a fait, mais aussi le petit monde qui l’a plus ou moins volontairement accepté, le monde de la radio et de l’édition, un petit monde où il s’est cru chez lui en ayant conscience en même temps d’y être jugé et avec aussi quelque part plus profondément la peur d’oublier d’où il venait, de « trahir ». Ça en fait, un poids, à 18 ans…

Et voilà qu’on pense que le livre aurait pu s’appeler « Pour en finir avec Marcelin Deschamps » (le pseudo de son compte Twitter), et voilà que finalement, non. « Les confessions », je vous dis.

Le bouquin est bien plus fort que cela: Mehdi assume tout, il ne renie rien. Au contraire, il nous raconte Marcelin Deschamps, qui il est, et pourquoi c’était quand même lui, de quoi Marcelin Deschamps est le résultat. Et c’est précisément cela qui raconte notre époque.

Il y avait de moi, dans Marcel Deschamps, non pas une part maléfique, mais plutôt la part sombre que l’on a en chacun de nous, cette part à la limite de la provocation et de la méchanceté, et c’est vrai, à travers Marcel Deschamps, je voulais cracher la violence à la gueule de cette société qui crachait à la mienne (…) p 88

Il essaie, avec nous, de comprendre ce qui s’est passé, ce qui lui est arrivé. Et ce que nous avons sous les yeux est un instantané de la France en 2019. Souvent, je m’amuse à dire que les adultes qui disent que gna-gna-gna les jeunes, ben, ils feraient mieux d’aller regarder sur Tumblr si à tout hasard leur fils de 13 ans n’y exhibe pas ses éjaculation, ou leur fille de 14 ans n’y dévoile pas sa poitrine avec des commentaires du style « j’ai envie de me faire mettre des implants », vous en pensez quoi? ». Bon, Tumblr a depuis deux mois resserré sa politique, mais les adultes parfois m’amusent, tellement ils n’ont pas conscience du monde dans lequel ils vivent…

Pour démêler son sac de noeud, Mehdi déroule une écriture fiévreuse dont les phrases jamais ne s’arrêtent, jusqu’à l’étouffement, une langue parlée qui ne cède jamais à la facilité, une langue exigeante qui rend la lecture des twits de Marcelin Deschamps encore plus abjects. Jamais, je dis bien jamais, je ne suis parvenu à rire à un seul d’entre eux, même ceux qui pouvaient être drôles éventuellement, parce que dans un réel talent d’écrivain, il parvient à les restituer non pas dans l’instantané du monde des réseaux sociaux, mais dans cette froideur du temps qui est passé, quand la passion du moment à cédé la place à l’odeur âcre des vieux mégots.

On a soudain honte pour lui, et en écho, on a aussi honte pour nous aussi, pour ces bon mot ou ces engueulades du moment lâchées sur Facebook et qui explosent à la figure de celui ou celle qui n’a rien demandé à personne. Nos médias sociaux se révèlent en réalité tout sauf sociaux.

Sitôt l’affaire sortie, la presse qui l’avait adulé a été abjecte avec lui, et c’est amusant puisque depuis deux semaines nous découvrons les blagues racistes, machistes et homophobes de nos « jeunes et brillants » journalistes parmi lesquels se cachent quelques uns de ceux qui n’avaient pas loupé Mehdi.

Mais pour tout dire, ces beaufs prétentieux à la barbe mal taillée et aux jeans Uniqlo ont sur Mehdi un incroyable avantage, ils peuvent prétendre, ils ne seront jamais jugés avant même s’ouvrir la bouche. Quand on s’appelle Abdel Machin, on n’y coupe pas, on doit monter patte blanche (!) et à la première erreur, on est renvoyé à ce qui caractérise Abdel Machin, le terrorisme, les tournantes dans les cités, le manque d’éducation, la drogue, l’homophobie, l’antisémitisme…

Marcelin Deschamps s’est déchainé, de ce côté là. Ben Lâden, les Juifs, les homo et les femmes en ont pris pour leur grade.

« Les Arabes arrêtez de parler comme des Français, vous êtes des Arabes, vous êtes de voleurs » p134

Mais, et c’est quand même très intéressant de voir que sont passés à côté de cette curée les twits sur arabes, les noirs, les artistes, et même lui qui n’y ont pas échappé non plus!

Découvrir enfin que tout ce beau monde qui lui est tombé dessus le suivait parfois depuis des années sur Twitter en dit long sur ce bal des faux culs qui fait la presse, ou plutôt, soyons honnêtes, ce qui en tient lieu. On peut virer les responsables politiques, mais nous devons, hélas, subir les pisse-copies de cette presse que personne ne lit et qui ne survit que grâce à ces généreuses subventions qu’ils oublient quand ils écrivent quelqu’article sur « les assistés »… Si encore ils avaient un style…

L’écriture de Mehdi parvient à très bien rendre cela, cette vacuité narcissique de notre époque qui se fabrique des héros de pacotille, genre ce « chanteur » tanche qui « représentera la France » à l’Eurovision en « Israël », avec ces paroles creuses et suffisantes, narcissiques et superficielles ne dépassant pas le lexique du plus pauvre des chanteurs français, Ringo, pas plus de cent mots de vocabulaire. Un chanteur, on appelle ça. Une illusion, en réalité.

L’intelligence du livre vient précisément du fait qu’il ne renie pas, mais qu’il assume, et c’est cela, de vrais excuses, et c’est cela, précisément, qui fait de lui, un peu, un héros. Parce qu’un héros, c’est avant tout un survivant, et je vous avoue qu’avec une telle écriture, Mehdi mérite de survivre, on a besoin d’écrivains comme lui.

On a besoin d’écrivains comme lui car il parvient à partager son parcours sans pleurnicher, le racisme bien sûr, mais aussi la chaleur familiale, la difficulté qu’il y a de savoir que « réussir » c’est forcément trahir, et que la difficulté, c’est accepter la trahison sans le reniement qui trop souvent l’accompagne, la seule façon peut-être de ne pas devenir un être abject, un traître, un vrai.

« (…) je disais à ma mère qu’elle ne pouvait pas me comprendre, ni comprendre ce que je faisais, et un soir, je lui ai dit t’es qu’une conne, parce qu’elle était dans ses problèmes de quotidien et que moi je les trouvais nuls ses problèmes (…) » p73

Je me souviens, un jour, je venais de découvrir Henry Purcell, et trop heureux j’en parle à ma mère, et ma mère me répond Franck Pourcel, ce compositeur de musique de supermarchés. Cette gigantesque béance devant moi, tant d’années j’avais regardé ma mère comme une femme cultivée, « qui aime lire », et soudain je réalisais que je venais d’entrer dans une dimension que jamais elle ne connaîtrait.

Je vous ai raconté le livre? Non! Parce que, et je terminerai là dessus pour vous le répéter: au delà du portrait de notre époque, ce livre révèle une écriture haletante, nerveuse, brûlante et qui colle totalement à son propos bref, celle d’un écrivain qui, je l’espère, s’emploiera désormais à écrire des romans, de ceux qui raconteront leur époque. Et qui s’il ne le fait pas, ben, c’est son problème, hein, mais ce sera du gachis.
Si « la lutte est finie » (p 150 et suivantes) et s’il y a un salut, il est dans cette écriture capable de reconnaître l’abjection qu’il y a en nous pour révéler la beauté qui s’y cache. Cela, c’est le secret du Lotus.

Heureux, cher Mehdi, que le Japon t’ait à toi aussi permis de te retrouver.

Autopsie, par Mehdi Meklat, ed. Grasset, Paris 2018

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