Cycles: un travail en construction

Sur ces Kondratieff, trouvés sur un site quelconque vendant de l’or,  je suis à peu près d’accord jusque vers les années 20; après, les cycles sont manipulés à des fins de propagande. Par exemple, pour prouver que le New Deal n’a servi à rien. Les cycles sont « tirés » à partir des années 30… Faut bien vendre de l’or!

Alors que je suis dans le métro, direction Nihonbashi où je donne chaque lundi un cours particulier, j’ouvre cet iPad et tape quelques mots. Cela fait bien longtemps.
J’ai terminé la migration de mes « cycles » de WordPress à mon site. Je vous invite à y faire un tour régulièrement, car il ne s’agit pour le moment que d’une esquisse de ce qui est sensé devenir une petite histoire culturelle du capitalisme à travers des cycles économiques basés sur le principe de base du marxisme, à savoir les cycles de profit. C’est mon joujou, une approche un peu originale puisque depuis trente ans, la théorie de Kondratief domine, celle-ci basée sur les prix et donc « classique » et conservatrice.

Les Kondradieviens, très souvent inspirés par Milton Friedman et Heinrich Hayeck, dominent l’Internet et leurs sites sont légions. On peut y lire leur vision du monde sur des pages où abondent les publicités pour acheter de l’or. En effet, ceux-ci pensent que nous sommes au bord d’un écroulement de la pyramide de dettes. Leur solution est de tout laisser s’écrouler et de laisser le capitalisme se régénérer… Autant dire qu’ils sont anti-keynésien, et abhorrent Karl Marx ainsi que tout ce qui peut s’apparenter au socialisme. Depuis dix ans, ils se sont fondus avec l’ultra conservatisme et voient des complots partout. Les difficultés du monde sont dues, à leurs yeux, à des groupes occultes, et non à l’organisation sociale et politique qui rend ces groupes si puissants. Un de leurs gourous est Ron Paul, ils boursicotent, généralement, ils ont le « vrai » capitalisme dans la peau… Ils ont leurs sites où ils « démasquent » la vérité sur les manipulations des grandes banques, sur le 11 septembre, le nouvel ordre mondial et les sociétés secrètes, ils y dénoncent la gabegie keynésienne, l’assistanat et les impôts qui ruinent l’effort, les régulations qui freinent l’initiative
À aucun moment ne pointe une réflexion sur ce qui donne tant de pouvoir au puissant… Sur un de ces sites friedmano-kondratieviste, l’auteur disait en 2009, en chantant avec la meute, que les indices allaient encore s’écrouler à des niveaux vraiment effrayants, et affirmait très tranquillement qu’il fallait attendre que ça dégueule bien pour commencer à « faire ses courses comme en 1932 ». Jamais vous ne lirez une plainte sur le sort des hommes broyés par le capitalisme, la dépossession de leur destin par l’absurdité d’une organisation sociale qui les dépossède de toute décision quand par ailleurs elle en fait les vrais créateurs de la richesse des puissants et des oisifs actionnaires, petits ou grands. Non, ce sont des apprentis riches dégueulant leur fiel sur le dos de ceux dont ils envient le pouvoir, la richesse et la réussite. Mes cycles sont une déclaration de guerre. Les Kondratieviens s’arrachent les cheveux pour réconcilier leur théorie de cycles qui deviennent des élastiques durant de 30 à 60 ans, afin de coller avec les événements.
Moi, marginal et non spécialiste, j’utilise très logiquement les profits, et ça marche très bien. J’avais écrit dans mon blog que le choc en 2008, très violent, ne durerait pas longtemps, c’est chose faite. Pas de grande dépression. J’avais écrit qu’on s’en sortirait en faisant encore plus de crédits dérivés, c’est chose faite : les banques centrales rachètent de la dette à tour de bras, mais leur remise sur le marché passe totalement inaperçu! Or, le rachat massif de crédits tend à faire baisser les taux longs. Résultat, si vous achetez aux banques centrales de la dette émise un an auparavant, vous gagnez la différence… Pas mal! J’avais écrit qu’on réviserait les taux de croissance à la hausse, sauf pour les USA, dès la fin 2009, et là encore, j’avais raison. Je ne suis pas un magicien ni un voyant. Mais contrairement à la légende, Marx, ça marche. Parce que Marx a donné une définition valable du capitalisme : la recherche du profit. Les monétaristes avec leur Friedman et leurs « placements or » ne sont finalement que des Poujade du capital, les petits qui voudraient devenir des grands. Le grand gourou Ron Paul a extrêmement bien travaillé, puisque les tea party et les dernières élections américaines consacrent ses combats. J’apprécie sa constance et son honnêteté, j’abhorre son idéologie car c’est l’idéologie des puissants, cette idéologie qui dépossède les hommes en leur faisant croire qu’ils sont maitres de leur destin. Actionnariat populaire et boursicotage, « choix ».
Je ne me suis pas trompé car mes cycles, eux, collent très bien. Et plus je gratte, plus je constate la pertinence de mon observation. Un exemple ? Eh bien prenons 1929! En 1873, c’est à dire 56 ans avant, la même chose s’est produite! Différemment bien sûr, mais tout de même un baisse des valeurs qui a été suivie par dix à vingt ans de tendance à la dépression, après dix ans de baisse des profits, d’émergence de nouvelles puissances, de nouvelles technologies – le fer et l’acier bouleversent les industries traditionnelles- et de spéculation destinée à compenser la baisse des profits. 1929, donc, mettant fin à 15 ans de dégradation des profits – surproduction d’acier en France et en Angleterre, baisse des prix – compensée d’abord par la guerre, puis par une gigantesque bulle de crédit aux USA. Si en apparence les années vingt semblent prospères au point s’inspirer un « été » chez les Kondratieviens, c’est bel et bien d’un automne pourri qu’il s’agit car la pauvreté se répand dans les campagnes américaines où l’agriculture se restructure et s’industrialise par l’endettement et de massives expropriations pour satisfaire l’appétit des villes, lui même dopé à l’endettement et au boursicotage. Les profits des années 20 sont fictifs.
De la même façon que vers 1890, le capitalisme sort régénéré de la longue crise qui l’a traversé et qu’il s’apprête dans une de ses villes coeur à accueillir la « belle époque », le capitalisme, en tout cas le capitalisme américain, sort régénéré vers 1936/40, avant que le conflit ne le booste à partir de 1941.
1873, 1929… 1980. On a oublié la profondeur de la récession qui a accompagné le remède de Cheval du tandem friedmanien conservateur Thatcher-Reagan. Presque trois ans de récession, en UK, près de 4 millions de chômeurs, des milliers d’entreprises faisant faillite, des taux d’intérêt à 30%… Et pour réactiver le malade, des baisses d’impôts pour les riches, des privatisations, la dérégulation financière et des coupes dans les budgets sociaux pour mettre fin à l' »assistanat socialiste ». Une rupture profonde à l’origine de délocalisations massives, notamment vers la Chine… Cette rupture n’a été rendue vivable que par le maintien d’outils keynésiens qui un peu partout sont en ce moment même en voie d’être démantelés pour « réduire le fardeau de la dette » et « remettre les gens au travail ». La prochaine sera extrêmement violente, du même ordre que 1929.
Si je regarde le contexte qui sous tend ces ruptures, à chaque fois, le profit est en baisse et les investissements dans les nouvelles technologies, les nouveaux procédés, incroyablement coûteux. Les années 70 furent une vraie catastrophe économique, un lent déclin amorcé vers 1965/1967 quand un peu partout le chômage ET l’inflation se mirent à progresser ensemble. Un peu comme la crise de 29 recoud des contradictions que l’on voit apparaitre vers 1910/1913, surproduction et chute des prix (la guerre leur permit se s’envoler, avant de s’effondrer de nouveau dès 1919 et d’engendrer une récession jusque 1922/1923).
Alors, 2008 offrait un profil radicalement différent. S’il y avait bien une gigantesque bulle adossée à un immobilier en folie, les pires bulles dans l’histoire, rendue possible par une titrisation débridée de toute la dette privée, les entreprises sont, elles profitables. Apple, Google, pour ne citer que ces deux là, ont battu tous leurs recors de dividendes alors qu’on entrait dans la récession. On ne trouve aucun équivalent en 1929, car même Ford ou RCA connurent une chute brutale de leur activité entre 1930 et 1934 et la production aux USA ne retrouva ses niveaux d’avant crise que vers 1938/39. L’Allemagne est déjà bien en route pour retrouver ses niveaux d’avant 2008 dès le premier semestre 2011. Alors…
En revanche, il y eu un événement similaire en 1907, la « crise des banquiers », un nom que l’on aurait pu appliquer à la débandade de 2008. Bref, mes cycles longs collent bien. Basés sur le profit, ils épousent aussi la géographie du capitalisme, ils suivent son « cœur ». Les Kondratieviens sont désespérément américano-centrés, ce qui est un peu logique puisqu’ils suivent les analyses d’un économiste de pays arriéré et l’idéologie du revanchard réactionnaire et ami de Pinochet, Milton Friedman.
Mais pour mieux saisir les évolutions internes à ces cycles longs de hauts profits et de bas profits, je reconstitue des cycles courts Jugglar. Et là, c’est passionnant car ça colle à la mode, aux vêtements, à des évolutions culturelles… Ce qui est normal, les Jugglar sont des cycles correspondent au cycle des affaires : naissance d’un produit, maturité, crise du produit.
Pour finir ma présentation, deux choses.
D’abord, mes « cycles » ont une durée approximative de 50 ans : 25 ans d’une montée en puissance du capitalisme, des profits, correspondant à un moment où le capitalisme est « adapté », a résolu des contradictions qui l’empêchait de s’épanouir; et puis 25 ans de difficultés, et où il lui est impossible de maintenir ses profits, à moins de parfaitement maitriser la technologie dominant le cycle. Car en fait, le capitalisme se renouvelle par ses contradictions, et génère des innovations lui permettant de perdurer. J’ai donc donné des noms à ces cycles de 25 ans, un nom lié à la technologie dominante : maitrise du fer, du pétrole, de l’électricité et de la chimie, de l’électronique, de l’informatique. Chaque cycle est localisé dans un cœur, on le voit passer de l’Europe aux USA et basculer vers le Pacifique, quand aujourd’hui il s’étire vers l’Océan Indien.
J’ai un vocabulaire qui me permet de définir des moments, des ruptures.
J’utilise le terme de « testamentaire » pour tout ce qui est porteur de ruptures à venir en même temps qu’il est porteur de son passé et de son temps. La collection 1913 de Paul Poiret est testamentaire car elle ébauche les ruptures à venir dans le domaine de la mode, en même temps qu’elle porte les espoirs et les représentations de son époque, au moment où un cycle économique long se termine, et juste à la veille de la guerre de 1914, ce conflit sensé les résoudre. Vous verrez donc cet adjectif dans une utilisation qui m’appartient mais qui correspond bien à ce qu’est un testament : un legs du passé au futur.
L’âge d’or et l’âge testamentaire : ce sont les deux mêmes moments, mais l’un est à l’acmé d’un cycle long de profits (âge d’or : la mode de Poiret, le cubisme, le futurisme, le Titanic, la traversée de la Manche et les ballets Russes vers 1913 / la conquête spatiale, Courrège et Paco Rabanne, Vassarelli et Andy Warhol, les avions Jet, la télévision couleur et les premiers transistors vers 1960 / la 3D en ce moment… / âge testamentaire : les premiers films parlants, les premiers films couleur, la mini-jupe et le tailleur pantalon pour les femmes, les premières transmission de télévision, la production de masse d’automobile et d’électroménager vers 1928 / les premiers Macintosh, les musiques basées sur des technologies informatiques, les premiers téléphones portables, la dérégulation financière et le crédit, les premières voitures électriques « viables » et les débuts des programmes haute définition, les écrans LCD vers 1986).

Enfin, j’aimerais qu’il soit clair que je ne suis pas particulièrement keynésien, mais je reconnais à Keynes une qualité : contrairement aux autres économistes classiques, Keynes accordait une place et des obligations à la société. Le socialisme doit lui reconnaitre cette place particulière sans s’illusionner sur la portée des politiques keynésiennes, généralement concédées pour offrir des débouches aux industries de l’âge électromécanique, sauf dans les social-démocraties du nord de l’Europe où il a été utilisé comme un outil de la « transition vers le socialisme » (Olof Palme), généralisant les politiques de redistribution des revenus et la socialisation de pans entiers de l’économie et de services aux personnes. D’où la haine que Keynes a inspiré aux conservateurs friedmaniens et à ses dérivés, Thatcher et Keith Joseph, Reagan, Ron Paul ou le site économicocomplotiste Zero Hedge aujourd’hui. Et d’où la nécessité pour le socialisme de revenir à Keynes, non pas pour refaire du Keynes, mais pour comprendre pourquoi tout le monde a fini par devenir keynésien après le krach de 1929, pourquoi la gauche s’en est emparé, et pourquoi l’extrême-gauche continue de réclamer, à contre courant mais sans même s’en rendre compte, des politiques keynésiennes.
Et parce que quand la prochaine crise arrivera dans une quinzaine d’année, avec un éclatement de toutes les bulles et une chute des bourses supérieur à 80%, avec des centaines de millions de chômeurs, il faudra trouver des politiques de survie qui trouveront dans Keynes un certain nombre de réponses à travers l’obligation numéro un : un emploi pour tous. Peut être à ce moment là faudra t’il réviser notre conception de l’emploi, de l’argent ainsi que beaucoup de certitudes, mais ce sera au collectif de trouver les outils d’une stabilisation. Le socialisme devra être prêt à être l’alternative démocratique à la barbarie… J’écris ça, mais j’avoue que d’ici là, les risques de conflits armés sont extrêmement important. Il est plus facile de regarder le passé que prédire l’avenir… Mais je m’y essaie, et je vous expliquerais ma théorie du seuil maximum de croissance qui, à mon avis, va caractériser les années 2015-2025… Ça peut sembler ridicule, mais ça ne l’est pas plus que tous ces types qui vendent de l’or en disant depuis 4 ans que l’économie va s’écrouler d’ici trois mois…
En tout cas, si nous échappons à une grande guerre (nous sommes dans une pénurie de pétrole et de matières premières, il y a un état, la Chine, ou la Russie « en trop »), la période 2020/2025 sera certainement très bien, creative. Mais très courte car le principal ingrédient de la croissance est déjà en voie de disparition : le pétrole… Bonne lecture et rappelez vous, c’est un travail en construction, donc il y aura des mises à jours. Je pense notamment prochainement mettre des séries statistiques longues où les ruptures dont je parle sont parfois très visibles.
De Tokyo,
Madjid

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