Au programme

Je vais enfin revenir en France. J’écris enfin, c’est une façon de parler. Disons que je vais y revenir pour les fêtes après ne pas y avoir mis les pieds pendant près de 7 ans. En y réfléchissant, ainsi, j’ai découvert que je n’avais jamais mis les pieds dans la France de Sarkosy. Ça en fait, du temps…
La France ne m’a pas vraiment manqué, Paris non plus. Londres, elle, continue de provoquer en moi une sorte de douleur nostalgique. Il m’est ainsi impossible d’écouter l’album de Madonna Ray of Light sans me retrouver à Londres dans ma tête. J’y ai laissé beaucoup de moi, à Londres, des espoirs que je ne suis jamais parvenu à rebâtir depuis. La jeunesse. Ma jeunesse.

Cela étant posé, et bien que la France ne m’ait pas vraiment manqué, j’éprouve une joie réelle à l’idée de la retrouver. Elle a beau, de loin, ressembler à une sorte d’asile psychiatrique ringard en déclin, j’aime la France. Ça vous semblera bien compliqué, mais mes amis expatriés comprendront. De Gaulle aurait compris. Pour faire schématique : un pays, on ne le voit bien vraiment que de loin.
Je n’ai pas très envie de m’y jeter à pieds joints, dans cette sorte de grand bazar où règne une sorte de compétition de bêtise et de franco-centrisme, mais que voulez-vous, j’y ai des amis, j’y ai ma mère et mon frère.
Peut être toutefois devrais-je être honnête avec vous, ce n’est pas le territoire qui me gêne.
C’est vous, les français, et qu’on ne se méprenne pas, je vous y met tous, et moi avec si ça vous chante, indifféremment de vos origines. C’est dur, hein. Je n’ai rien contre vous, individuellement, s’entend, mais je ne me reconnais absolument pas dans ce truc que vous faites ensembles et qui s’appelle la France.
Mais êtes vous bien ensembles, justement. Et quelle valeur, quel sens donner à l’adverbe-adjectif « bien » dans la phrase qui précède… Je n’aime pas le racisme qui suinte de partout dès que je lis des commentaires sur les grands sites, et qui m’éclabousse parfois quand je vois passer des titres de presse, des sous entendus de journalistes polis au slip parfaitement repassé.
Je n’aime pas le ronchonisme dans lequel vous vous débattez, totalement ignorants du monde autours de vous. Pourquoi croyez vous que je passe mon temps à poster de la KPop ou même de la pop libanaise. Il faudra vous le dire comment, que le monde a changé, que ce qui s’appelle la France n’est même plus une puissance périphérique, et qu’elle n’est plus qu’une sorte de musée qu’on visite comme on visite la Grèce.
Oui, on va au Louvre comme on va au Parthénon, et on lit Beauvoir comme on lit Eschyles. Comment faut il vous le dire ? Vous passez votre temps à ronchonner parce qu’en trente ans de lepénisme et de libéralisme de marché, la seule chose qui semble vous intéresser est votre nombril. La France est le plus grand sujet de prédilection des Français.
Dans tous les grands moments de son histoire, pourtant, de ces moments qu’elle cultive dans ses livres desséchés et dans ses bibliothèques empoussiérées quand elle ne les met pas en scène dans des téléfilms qui sont à la télévision ce qu’un croissant Danerole est à la viennoiserie, la France a eu cette étincelle d’une ouverture radicale à ce que le monde autours d’elle avait créé avant elle.
J’en ai pris pleinement conscience un soir d’ivresse, à Londres, dans le club en sous sol de ce bar gay de Soho, UnderBar, où je sortais souvent le vendredi soir. La musique se déroulait, les mecs dansaient, rien que de bien ordinaire. Je m’approchai du bar et commandai ma bière, et le type à côté de moi fit la même chose, à ce détail près qu’il continuait sa conversation. Il parlait portugais, avec un fort accent brésilien. Et soudain, je m’aperçus qu’autour de moi, on parlait des langues du monde entier. Il y avait des français bien sûr, des américains, des australiens, mais aussi des pakistanais, des jamaïcains, des italiens, des russes, tous avec leurs accents aléatoires et séduisants à la fois. Je me sentis soudain incroyablement bien, j’étais chez moi. Ce caractère totalement international abolissait le sentiment d’origine que je sens si fort en France. J’étais au centre du monde et Paris m’apparut soudain comme une triste province. Oui, Paris détient bien le record du monde de visiteurs, mais nulle part on n’en voit la trace, on y vient pour regarder, mais pas pour y vivre. Le parisien en moi se fit jaloux de Londres qui avait su réinventer la magie de Saint Germain des Prés à l’échelle d’une ville. Par la suite, je découvris que ce que la France pointe comme un mal, le multiculturalisme assumé, ne produisait pas plus d’inégalités que l’égalitarisme prétendument universel de la France, il y a juste que les anglais ne mettent pas d’idéologie dans toute cela et sont donc par conséquent plus honnêtes. Loin de moi l’idée d’une Angleterre apaisée, elle ne l’est pas et elle même une société incroyablement inégalitaire et brutale, mais la France est elle tant que cela si douce et si égalitaire que son mythe et son idéologie le prétend ? Je ne le pense pas. Au Royaume-Uni, la médecine reste gratuite…

Depuis, cet appel du monde ne m’a pas quitté. C’est lui qui m’a conduit à la quitter, la France. Tiens, justement, exactement comme les Le Pen, les Copé et même les Valls me recommandent de le faire si je ne suis pas content.

Je rêve d’une France ouverte aux vents du monde, acceptant son déclin comme une réalité une bonne fois pour toute, renvoyant une bonne fois pour toute au passé sa couleur de peau blanche, tirant un trait sur sa nostalgie d’une France éternelle qui n’existe que dans son imagination. Une France qui accepte d’avoir perdu toutes les batailles du vingtième siècle. Une France qui accepte une bonne fois pour toute qu’un certain appauvrissement est inévitable et qu’un certain désordre l’est aussi tout autant. Une France qui accepte de sacrifier ses vieux pour donner leur chance aux plus jeunes, des jeunes aux origines diverses, aux couleurs de peaux assorties au monde de demain. Une France qui repense sa géographie, une France qui comprend une bonne fois pour toute qu’elle n’est plus rien mais qui se pense en une sorte de centralité, un pays d’où émergerait des talents nouveaux créant des formes nouvelles avec des mots et des couleurs surprenantes, et où viendraient des talents du monde entier, jaloux de cette énergie qui balaie le passé, à commencer par cet encombrant vingtième siècle qui n’en finit pas d’agoniser. Une France dans laquelle Paris triplerait son étendue, dynamitant son périphérique administratif et mental, traversé de nouveaux boulevards et d’avenues qui irriguerait les énergies de ce qui s’appelle encore banlieue. Un Paris débourgeoisé, déblanchi, avec l’autorisation d’ouvrir des bars jusqu’à deux heures du matin partout pour que la nuit ne soit plus le privilège d’un centre et un désert au delà. Un Paris à l’image de Londres, mais dans un melting-pot assumé.
Ce n’est pas de sécurité, d’immigration, de Rroms, d’intégration ou d’islam qu’il faut parler. C’est de quelle France nous voulons bâtir en repartant de zéro, c’est d’un pays en jachère qui ne demande qu’à pousser. N’est-ce pas cela, le vrai message de la révolution française dont on nous rabâche le trognon en nous privant de la chaire, n’est il pas là, ce « rêve américain » qui nous transporte parfois ?
Tout autre projet s’expose à la tentation conservatrice, au repli, à l’amertume. On ne refera jamais le passé, et encore moins un passé mythique qui n’a jamais existé. On peut en revanche décider de faire quelque chose de nouveau, de miser sur ce que nous avons, une jeunesse à l’image du monde. Ce serait beaucoup de désordre au début, à l’image de ce vaste chantier que fut Versailles dans les vingts premières années du règne de Louis XIV, ou à l’image de cette France improvisant son propre destin dans les années 1790. Avouons avec le recul que malgré tels et tels échecs, la France n’en sortit pas diminuée…
En attendant, c’est un pays recroquevillé sur lui-même et refusant sa mutation, engagé dans un déclin irréversible à force de vouloir se maintenir telle qu’il est, que je vais visiter cet hiver. Aucun autre verbe ne traduit d’ailleurs aussi bien ce que je m’apprête à faire. Je vais visiter Paris, je vais y faire du tourisme.

Je vais consommer de la France, je vais avaler des musées et m’empiffrer de signes. Qui sait, le charme finira-il par opérer ?

De toutes les choses qui me font rêver quand je pense à la France, car désormais c’est bien de rêve qu’il s’agit, je vais tacher devant vous de faire la liste, une liste loin d’être exhaustive mais où peut être vous pourrez percer ce qui en réalité fait l’amour pour un pays. Un amour qui s’enracine dans une expérience sensuelle et quotidienne, bien loin de la fabrication idéologique nationaliste.

Tout d’abord, je veux manger du fromage blanc, et pour que mon séjour soit parfait, il faudra que je réalise ce désir dès le premier soir, à la sortie de l’aéroport. Si je parviens à y ajouter de la confiture de mûres, sans mélanger mais en un simple éboulis au dessus, je saurai que cette quinzaine sera parfaitement réussie.
Je n’ai pas réservé de petit déjeuner à l’hôtel, je rêve d’acheter mes viennoiseries en marchant, d’avaler mon café en vitesse au comptoir. Je connais une excellente boulangerie près de l’hôtel où je vais rester avant de partir dans la Sarthe, je rêve à l’incroyable baguette viennoise qu’on y vend, grillée autours et moelleuse dedans.
Pour tout dire, si cela est possible, je refuse catégoriquement d’aller au restaurant. Je veux acheter des montagnes de fromages que je glisserai avec toute l’indécence qui me sera permise dans des baguettes éventrées à même le pousse. Chaource, Comté, Pont-L’évêque…

Je veux traverser le Parc de la Villette au petit matin, traverser l’avenue Jean Jaurès, rejoindre l’avenue Sécrétant, longer les Buttes-Chaumont avant de les traverser, y revoir mon ombre rechercher je ne sais plus très bien quoi, retrouver la magie de cette promenade un après-midi de 1996, et soudain la magie d’une chanson de Pulp dans les oreilles, something changed. Je veux continuer ma route de l’autre côté, bifurquer vers Danube et rejoindre Pelleport, et redescendre la rue de Belleville jusqu’à la Place du Jourdain. Tourner et marcher vers Gambetta pour descendre l’avenue de Ménilmontant. Arrivé vers Parmentier, faire un arrêt à la Bague de Kenza et acheter de la galette et des pâtisseries algéroises. Continuer ma route jusqu’au boulevard Richard Lenoir et y marcher sur le terre plein central jusqu’à ce parc avec son kiosque à musique où mes souvenirs s’emmêleront. Peut être remonterai-je la rue de Belleville jusqu’à Goncourt, mais peut être non, ce quartier avait déjà tellement changé depuis l’enfance. Mais si je pousse jusque là, alors, je redescendrai jusqu’à l’hôpital saint Louis pour rejoindre seulement à ce moment là le canal Saint Martin, chassant ici le jeune pédé nocturne et là le colleur d’affiche socialiste que je fus dans un autre siècle.
J’arriverai sur la Place de la république par la rue Dieu, peut être ces cafés où j’ai laissé des souvenirs existent ils encore. La place de la république retiendra toute mon attention critique, le regard lavé par un si long séjour à l’étranger. Revoir Strasbourg Saint Denis, après tout, c’est là que j’ai été bébé, c’est là que je me suis enraciné plus que de raison avant de prendre enfin mon envol, bien tardivement. Revoir la rue de la Lune et Notre Dame de Bonne-Nouvelle, revoir la rue Montorgueuil, la rue Tiquetonne, repenser à Tim pour la pâtisserie Stohrer et pour la rue Tiquetonne tout simplement, m’arrêter au Centre-Ville où j’avais pris l’habitude de me réfugier à partir de 1992, quand je commençai mon analyse. Place des Victoires, Louis XIV, les passages, et puis ce mini passage vers la petite rue qui encadre le Palais Royal, une pensée émue sur ce jour de mai 2003 quand il m’a fallu, à cet endroit, visiter la Croix Rouge pour me faire retester puisque la connasse de médecin qui m’avait annoncé ma séropositivité m’avait pris le choux pendant 30 minutes pour me dire que tout irait bien, ce dont je n’avais rien à faire, et m’avait conseillé de prendre mon temps pour encaisser le coup, moi, j’avais envie de lui balancer son bureau sur la gueule, à cette tanche. J’arrêtais pas de lui demander ce que je devais faire, où aller, et que je connaissais mieux cette saloperie qu’elle, elle n’écoutait pas, elle avait le cerveau qui macérait dans son stage de trois jours « rester calme en annonçant un diagnostic sévère ». Il faisait beau, ce lundi où j’étais allé à la Croix Rouge au Palais Royal, et les infirmières, la médecin qui me reçut et qui ressemblait à Claude Gauvard, tout le monde fut vraiment très bien. Comme ce jour, je rentrerai dans la cour du Palais Royal. Il paraît qu’il y a de nouveaux magasins, je baverai de plaisir en regardant ces objets d’artisanat que je ne pourrai jamais me payer mais qui s’offriront gratuitement à mes yeux pour quelques instants.
Il sera tard, alors, quelle heure sera t-il si je fais une telle promenade…

Je veux revoir Versailles. Et j’espère qu’il fera beau pour regarder le soleil se coucher assis à l’autre bout du parc, quand soudain la galerie des glaces réfléchit toute sa lumière. Un de mes endroits secrets, où j’aimais lire en été le dimanche après avoir passé l’après midi à rêvasser dans les jardins de Trianon.
Je veux retrouver Saint Sulpice, et la place de la Sorbonne. Je veux perdre mon temps et me noyer dans les étalages de livres chez Joseph Gibert, je veux regretter d’avoir vendu et jeté des centaines de livres. Je veux retrouver le square Boucicault, repenser à nos rendez vous, à 17 ans et après, avec Freddie et Véronique et Tarika, le goût du diabolo-cassis. Je veux rentrer au Bon Marché, dévaliser son épicerie, puis aller rue du Cherche-Midi, acheter du Poilâne, et marcher dans la Rue du Cherche-midi, repenser à cette petite fille que j’allais y chercher à l’école, Solène, et sa sœur, Auriane, au Cours Désir, tiens, comme Beauvoir, ou repenser à Jospin en 1995.
Je veux aller à Marks and Spencer, mais peut être pourrai-je le faire à Londres, où je pense sérieusement faire un saut d’une journée, pour y voir deux expositions, l’une Élisabeth et ses proches et l’autre sur Les années 80, traverser Soho, boire une pinte au Compton’s et rêvasser au retour dans Eurostar comme je le faisais chaque fois quand je rentrais au petit matin. Aller à la Wallace.
Je veux revoir Le Sueur, Watteau, Fragonard, Boucher, Lancret, Chardin, Largillière, Champaigne, et puis traverser les collections permanentes à Beaubourg et, si j’ai le temps, à la Tate Modern. Je veux flâner dans des musées qui ne ressemblent pas à des couloirs où il faut sans arrêt prendre un escalier, piégés dans les éternelles mêmes expositions thématiques qu’accueille cette ville de la grande banlieue du monde qu’est Tôkyô, avec ses ribambelles des vieilles et de vieux qui viennent par autocars entiers regarder des peintures auxquels ils ne comprennent rien juste pour satisfaire à l’obligation sociale d’y aller décrétée par les médias. J’ai pu ainsi, cette année, visiter une exposition Hubert Robert, en toute tranquillité, car le peintre est ici inconnu, donc considéré comme secondaire. Hubert Robert, secondaire… Quelle bande de ploucs… Par contre, vous les verrez faire leurs deux heures de queue pour les expositions « Louvres », « Le génie de Léonard de Vinci », « Vermeer et son temps » et autres expositions organisées par des curateurs et des musées étrangers bien trop heureux de pouvoir se soulager de leurs stocks de dessins, esquisses et peintures peu importantes à travers le monde en y incorporant THE peinture, ici La laitière, là Anne et Marie à l’enfant Jésus… Et vous les verrez toutes s’extasier en dévidant toutes les banalités et tous les préjugés de la terre sur les étrangers, « c’est parce qu’ils ne se lavent pas » étant le plus courant des commentaires.
Je veux voir de la jeunesse. Ici, tout est vieux. Partout. Quand on pense au Japon, on voit des tas de jeunes à Shibuya, mais il faut vous préciser qu’en réalité, les jeunes s’agglomèrent dans les mêmes deux ou trois quartier, et qu’ailleurs, c’est le règne des vieux, les cheveux visiblement teints, les perruques plus ou moins visibles, les couches plus ou moins détectables, les dos voûtés, les vêtements aux formes aléatoires traduisant une envie d’être élégant malgré l’âge mais avec plus ou moins de succès, ça dépend si vous appréciez les frou-frous brodés sur le pull, les broderies sur le jean, les chapeaux avec une fleur en plastique…

Je veux acheter des magazines, je veux acheter Libération, même si c’est pour le jeter après, et Le Monde, même si c’est pour l’oublier dans le métro. Je veux m’attarder en terrasse et regarder les gens. Je veux entendre mes compatriotes se plaindre. Je veux m’acheter un ou deux chapeaux tunisiens, bien chauds, les miens commencent à se faire vieux. Je veux aller manger un couscous, un vrai, avec trop de tout. Je veux visiter Stohrer, Pierre Hermé, et jouer au snob chez Aoki Sadaharu « non, en fait, je ne prends rien, j’en achèterai à mon retour à Tôkyô, c’est moins cher », je veux traverser le jardin du Luxembourg, prendre dans la rue d’Assas, et en passant devant l’hôpital Tarnier, je ne sais trop si je penserai à mon docteur puisque c’est là que je fus suivi pendant 4 ans, à la boulangerie Keyser – il y en a plein à Tôkyô -, où à ces deux filles dont je vous parlais tout à l’heure, Solène et Auriane, qui habitaient juste en face… Étrange destin qui me voit venir et revenir…
Dans mes promenades à refaire, il y a celle qui va du Louvre, traverse la Seine puis prend par la rue de Lille avant de s’engager dans la rue Saint-Dominique jusqu’à la Tour Eiffel, qui traverse le jardin du Champs de Mars, et arrive à l’école militaire. Là différentes options sont possibles. À l’UNESCO, je repense à cet été consacré aux Japon, en 1988 ou 1989, où j’allai tous les jours regarder les films et écouter les concerts. Je peux aussi passer par le ministère de la santé, et repenser au campement des infirmières, les picketings Act Up le vendredi matin, et les colères de Didier Lestrade ou Philippe Mangeot parce que peu de monde y allait.
Revoir la Sorbonne, y entrer. Repenser à cette discussion avec Groscon, un « jeune socialiste », me parlant de Recanatti lors de notre entrée en licence. On ne s’aimait pas, et c’était réciproque, mais on se parlait. Peut être qu’il est député, et peut être qu’il trouve qu’il faut expulser plus de Rroms. Ou peut être a-t-il fini par comprendre pourquoi j’insistais à parler de Recanatti, de 1968 et de l’importance des luttes sociales, mais j’en doute un peu. Il n’avait pas cette culture, mais on ne sait jamais. Je suis démocrate, et je reste persuadé que les gens peuvent se faire leur propre jugement, et puis, leur conclusion, ça les regarde. Mais humainement, il était gentil. Après, on devient adulte, et ça se complique…

Irai-je à China Town ? J’aimerai bien faire visiter le 13eme à Jun, c’est si différent de cette enclave nationaliste et folklorique qu’est le China Town de Yokohama. C’est peut être ça qui m’agace le plus dans tout ces débats sur l’immigration, en France. La France à une école relativement égalitaire, et la ségrégation sociale par quartier y est bien moins poussée que dans d’autres pays. Quand on étudie la troisième république, c’est ça qui est frappant, c’est cette incroyable mixité sociale de la ville, de Paris, les bourgeois aiment La Goulue, l’aristocrate défroqué Lautrec peint le peuple des faubourg, la Commune brassant les origines sociales de la capitale et qui fait de Paris une capitale bien plus interclassiste que les autres, et c’est cet esprit qui explose à la belle époque dans les avant-gardes, dans l’esprit « radical » et « socialiste »,  « anarchiste », un mélange très particulier de fronde sociale et de patriotisme. On a caricaturé au delà de l’extrême cet instituteur de la troisième république en le déracinant de ses origines anarchistes, révolutionnaires. On a oublié que ces hommes et ces femmes voulaient changer la société, que dans leur époque on créait des coopératives, que les bibliothèques populaires se développaient et que l’idéal était que des êtres instruits pourraient un jour renverser la féodalité capitaliste pour instaurer une vraie démocratie où chacun exercerait le pouvoir. On en a fait des images d’Epinal quand ils et elles étaient des militants, courageux, qui parfois avaient pris les armes dans les jours noirs de 1870, et que cette Belle Époque n’est pas seulement une question artistique, mais un état d’esprit optimiste que non seulement la culture, mais également les progrès de l’instruction populaire et le militantisme socialiste et anarchiste avaient permis de diffuser au plus profond de la société ouvrière. Oui, demain, ça serait vraiment mieux.
Je rappelle cela car un des reste de cette culture est cette capacité de la grande ville comme Paris à mélanger. Chinatown dans le 11ème, c’est certes une importante communauté asiatique, mais ces quartiers restent des quartiers de Paris habités par des français majoritairement, des algériens, des marocains, des juifs d’Afrique du Nord principalement venus d’Algérie, et des africains. Chinatown dans le treizième, c’est un quartier en réalité très français. Par ailleurs, à la deuxième génération, et grâce à l’école qui fait bien mieux son travail que ce que l’on en dit, on est français. Je veux dire par là qu’on parle français, qu’on a ses souvenirs en France et qu’on projette son avenir en France. C’est très différent au Japon où le droit du sol n’existe pas. Les troisièmes génération de coréens déportés au Japon dans les années vingt sont toujours coréens, et bien souvent condamnés à des métiers liés à la mafia… Voilà pourquoi une visite à Paris-Store et Tang-Frère pourra intéresser Jun : la France s’enlise dans son racisme en refusant de regarder sa propre histoire, en refusant de comprendre ce en quoi sa propre histoire coloniale et sa propre place dans l’ordre économique l’a dors et déjà changé et va continuer à la changer en profondeur, alors que tout montre qu’en réalité une part de ce changement est dors et déjà engagé, et qu’en réalité, même le français de souche moyen ne voudrait pas s’en passer. Dans l’ouest rural de la France, il n’est pas rare qu’on commande un couscous pour un mariage. Le restaurant chinois fait parti du quotidien de toujours plus de français. Boire un kawa, fumer une garo, penser que c’est kifkif sont dors et déjà les expressions devenues banales, on les retrouve dès les années 30 dans les dialogues de Prévert pour Marcel Carné dans la bouche d’Arletty. Hugo a donné à une gitane un rôle tragique.
Les discours sécuritaires en fait m’amusent un peu : dans la chanson de Damia, La guinguette a fermé ses volets, chanson d’une époque sensée être la vraie France réelle de chez la France, un bal tourne mal, une bagarre éclate, le patron ferme les volets, quelqu’un sort un couteau, et un peu plus tard un corps est jeté dans la rivière, puis, la musique reprend et le patron rouvre les volets. Mais que faisait Sarkosy , que faisait Valls, en 1935 ?

Vous voyez, j’ai une joie réelle à retrouver tout ce que vous ne savez plus voir, tout ce que vous ne savez plus apprécier. Ce quotidien difficile, ce ne sont pas les étrangers, avec leurs saveurs nouvelles et leurs tenues différentes qui vous le font. En fait, si vous regardez leur histoire, vous comprendrez même que leurs ancêtres, à travers l’esclavage, la colonisation et l’émigration économique ou le regroupement familial, ont vécu avec de l’avance ce qui vous arrive maintenant avec les délocalisations, et le chômage de masse. Les anglais ont forcé les indiens à produire des cotonnades en grande quantité au 18eme siècle, les conduisant à abandonner d’autres cultures et d’autres productions artisanales, et puis, quand les métiers à tisser mécanique ont permis de produire plus pour moins cher, quand les plantations du sud des États Unis ont permis de produire du coton à meilleur marché grâce à l’esclavage, alors, ils ont cessé de s’approvisionner en Inde, livrant la population à la pauvreté et à la corruption quand elle avait été relativement bien nourrie et logée depuis plus de 2 millénaires. Et ils ont mis leurs propres enfants au travail jusque des 14 heures par jour, il est joli le nationalisme de la bourgeoisie… Le même sort a frappé la Chine, forcée de produire du riz pour l’empire britannique et livrée à la guerre de l’opium organisée par les britanniques. La France et l’Angleterre ont déstructuré le tissus social et économique de l’Afrique en y développant des monocultures qui appauvrissent les terres et ne nourrissent pas les populations. Aujourd’hui, cette gigantesque machine économique étend son désordre jusque dans les pays qui en bénéficiaient. La France collectionne les chômeurs, les friches industrielles, les stocks invendus, exactement comme l’Inde autrefois. Et exactement comme ces pays, les français commencent à chercher asile ailleurs, là où il y a du travail. Quand vous verrez un africain pauvre dans la rue, regardez le avec ce regard, regardez ce qu’il y a de vous en lui. Il n’a pas spécialement choisi à venir, le monde tel qu’il est a fait qu’il est venu. Et quand vous voyez une jeune femme voilée, arrêtez d’y voir une main étrangère, et pensez au pillage d’Alger en 1830, quand l’ancêtre du « baron » de Seillières a vandalisé la ville, mis la main sur le trésor pour n’en reversé même pas 20% au gouvernement français au nom de qui ce pillage a été perpétré. Balzac a quelques mots croustillant sur cet épisode dans La cousine Bette… Je t’en foutrais, moi, du « baron », à ce soudard.

Le touriste que je m’apprête à être veut goûter à la France tout en y replaçant les souvenir du français que j’étais à l’époque où être français était une question que je ne me posais pas puisque j’étais français. Vivant au loin, il y faut aussi une dose de volonté, et en réalité, c’est un sentiment authentiquement républicain. On n’est pas français par le sang depuis 1789, et même avant, en fait, puis qu’était français dans l’ancien régime tout sujet du Roi de France. On est français par la volonté de vivre ensemble et de faire ce pays ensemble.
J’ai quitté la France parce que je ne pouvais plus y vivre. Parce que vous ne savez plus pourquoi vous êtes ensembles et vous avez décidé de le faire payer aux étrangers, aux musulmans en particulier. C’est une façon de faire qui n’est pas républicaine, et pour y parvenir, on utilise des procédés bien peu démocratiques.
Alors que je pensais m’exiler en Angleterre, emprunte gaulliste inconsciente au fond de moi, j’ai eu la chance de venir au Japon. Je regarde la France de loin, je m’en détache sans m’y arracher. Je reste français. Je regrette juste que vous ne vouliez pas comprendre que le monde est vaste et qu’il a beaucoup changé, et que c’est comme ça, et qu’on ne reviendra pas en arrière, et que la France a pour partie contribué à façonner ce changement du monde, et que si ce changement désormais la dessert, il n’y a rien d’autre à y voir que les civilisations sont ainsi faites.
Moi, en me gavant de pâtisserie algéroise, en buvant le porto blanc que Tarika me rapportera, en mangeant du Chaource et en admirant les reflets du soleil au couché sur la galerie des glaces, je me contenterai d’espérer que vous puissiez un jour comprendre, comme toutes celles et tous ceux qui comme moi vivons loin de ce pays sans vraiment songer à y revenir, qu’un peuple qui a produit tant de belles choses dans le passé, et qui a parfois eu des audaces courageuses que les peuples du monde lui envient, pourra s’il le veut et s’il en a le courage civique décrit par Tocqueville et par Marx, inventer quelque chose de nouveau et de fort. Cela commencera par réapprendre à vivre ensemble. Peut être, alors, je me ressentirai à ma place parmi vous, et je pourrai revenir vraiment.

3 Comments

  • Bonjour Madjid,
    C’est vrai, j’ai découvert ton blog en 2006, et depuis j’ai changé d’ordinateurs, de systèmes, de navigateurs internet mais ton blog reste parmi mes favoris 😉

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