Au commencement, il y a toujours Vivaldi

…C’est moi la Musique, et par mes doux accents Je sais calmer tous les cœurs troublés.
Et je peux enflammer ou d’amour ou de nobles courroux les esprits les plus glacés (Orfeo, 1607)

52 ans, j’ose pas y croire. Je suis né avec l’automne, avec la rentrée des classes, les feuilles de platanes qui commencent à tomber et à s’amonceler dans la cours de l’école, je suis né avec le pot de colle tout neuf qui sent bon l’amande, avec le tableau tout propre dans la classe toute propre, je suis né avec les cahiers tout neufs et les vêtements achetés spécialement pour la rentrée, je suis né quand la lumière du soleil se fait orangée en fin de journée et s’accommode si bien avec la couleur des feuillages, avant les grandes averses d’octobre et novembre. Je suis né avec le nouveau professeur, je suis né avec les retrouvailles avec les copains à l’école, avec les cris dans la cour de récréation, avec tout ce qui est nouveau et qu’on ne connaît pas encore, avec les sourires des uns et le chagrin des autres, avec les espérances neuves des promesses que l’on se fait pour l’année à venir, Unit 1 part B. Enfant, l’automne était un recommencement de quelque chose de neuf, ça sentait bon, c’était beau et c’était aussi le temps de mon anniversaire qu’un heureux hasard avait placé deux jours après celui de ma mère et un jour après celui d’une tante.

Je suis un enfant de l’automne et, longtemps, bien plus que la nouvelle année, c’est la rentrée qui a pour moi été le rendez-vous avec moi-même. À 52 ans, je suis à l’automne de ma vie, cela ne devrait pas trop mal se passer.

Vivaldi, vous dis-je. Je dois beaucoup à la musique, elle a été un guide invisible et Vivaldi en a été le fil discret et puissant à la fois. S’il y a bien un regret dans ma vie, c’est de ne pas m’être plus investi dans la musique, de ne pas y avoir cru, de ne pas m’y être cru, d’avoir étudié la flûte en dilettante sans vraiment m’y donner, comme beaucoup d’enfants finalement, particulièrement dans une famille pauvre comme le fut la mienne. Je le regrette car j’aime vraiment la musique.

Dans tous les moments importants de ma vie elle a été là, et quand à l’âge de 24 ans, broyé par le décès de mon père et quelques années militantes où j’avais perdu tous mes repères et dans cette époque où le VIH fauchait mon quotidien et mes amis, où un sentiment d’impuissance et d’injustice me paralysait, c’est elle qui m’a maintenu à flot. La musique ancienne, la musique baroque.

La musique de Vivaldi me raconte et me dévoile sans aucune pudeur pour peu qu’on sache l’écouter. Je n’ai jamais rencontré quiconque sachant percer ce mystère. Vivaldi raconte tout, absolument tout.

Quand je jouais de la flûte, mon professeur s’obstinait à me faire me tenir droit, sans bouger, mais moi, au fond de moi, je la sentais bien, cette pulsation, cette impatience, cette flamme, oppressée par le verni d’un classicisme oppresseur qui lui était totalement étranger. La musique ancienne a non seulement souffert d’être oubliée parfois durant des siècles, mais en plus elle a ensuite été écrasée par des interprétations empesées portant la marque du 19ème siècle et de cette élégance bourgeoise qui donne à tout ce qui est « classique » la respectabilité des gens biens nés.

Mozart n’a été redécouvert qu’à la fin du 19ème siècle, Vivaldi vers 1924 et on ne connaît Bach que « grâce » au véritable travail de boucherie que Mendelssohn s’est permis en « modernisant » sa musique qu’il pensait géniale mais archaïque. À cela il faut ajouter des instrument destinés à jouer une musique et qui ne collaient pas pour en jouer une autre. Un piano pour un clavecin…! Glenn Gould au piano, c’est de la merde. Pas parce que Glenn Gould était un mauvais pianiste, non. Pas parce qu’il n’aimait pas Bach, oh non. Mais juste parce que ça sonne aussi juste qu’un gâteau au chocolat dont le chocolat aurait été remplacé par du café mais dont on s’obstinerait à dire qu’il s’agit bien d’un gâteau au chocolat.

Et puis merde, en fait, pourquoi je devrais être gentil avec Gould, en fait, sa musique ressemble à une équation de mathématique. C’est froid, c’est carré. Bref, Gould, oui, c’est de la merde.

Parmi les rares personnes sur cette terre que je respecte profondément il y a eu Nikolaus Harnoncourt, un génie modeste qui a tracé une route difficile, qui s’est fait rentrer dedans pendant une bonne trentaine d’année et qui depuis sa mort, un peu comme pour ces militants d’ACT UP qui s’en sont pris plein la gueule et qui depuis la sortie du film 120 battements par minute sont encensés par ceux qui les ignoraient, est célébré comme l’un des musiciens majeurs de la seconde moitié du vingtième siècle. En impulsant, avec le pianiste Gustav Leonhart et le haute-contre Alfred Deller, la « révolution baroque », ils ont ouvert une voie tortueuse et risquée, solitaire et en marge quand tant d’autres préféraient la facilité des interprétations confortables, élégantes et polies. Il a surtout pris le risque incroyable pour un musicien, de « mal jouer » pour jouer correctement. Les enregistrements qu’il nous lègue des années 60 sont parfois difficiles à écouter, il leur fallait apprendre à utiliser ces instruments anciens et surtout saisir la logique interne des oeuvres afin de les décrasser, mais si on écoute attentivement, oui, alors, tout y est pour accomplir l’une des révolution majeure de la musique au 20ème siècle.

Dans son livre Un discours musical, publié il y a une quarantaine d’années, il résume ce qui peut s’apparenter à un véritable manifeste. Interpréter la musique ancienne, c’est casser la barrière esthétique qui nous en sépare, c’est se préparer à entendre d’autres sons, c’est être près à être dérangé par la musique. C’est accepter que la musique puisse être violente, bruyante, inattendue, irrégulière. En un mot, qu’elle soit sale, et que ce soit précisément cette saleté qui en fasse le charme. C’est refuser qu’elle soit un « fond sonore », ou qu’elle soit « reposante ».

Si depuis les premières tentatives de la seconde moitié des années 50 beaucoup de temps a passé, ce qui fait la force de la révolution baroque est de n’avoir jamais renoncé à se surprendre elle même quand tant de mélomanes classiques se reposent sur un cimetière d’interprétations, des « légendes » quand ce qui fait la force de la musique devrait être sa vitalité.

Les orchestres baroques aiment en général expérimenter, et les instruments d’époque les y aident généreusement. Donner de violents coups d’archets sur le corps d’un violon, accélérer des rythmes longtemps ralentis pour « faire joli », risquer des improvisations ou bien donner sa place au continuo (le clavecin et le violoncelle, ce sont eux, le véritable secret de cette musique…), tenter même des ralentissements un peu par surprise, tout est bon pour éviter que l’auditeur ne s’endorme, tout est fait pour le secouer, l’agiter, le bouleverser. Et c’était précisément cela, l’art à l’époque baroque, exactement comme en 1607 la Musique de clamait dans le prologue du premier opéra « parfait », cette « fable en musique », l’Orfeo de Claudio Monteverdi,

…C’est moi la Musique, et par mes doux accents Je sais calmer tous les cœurs troublés.
Et je peux enflammer ou d’amour ou de nobles courroux les esprits les plus glacés.

Quand je dis à un « mélomane » que mon compositeur préféré est Vivaldi, je me trouve généralement face à une moue exprimant tantôt de l’incrédulité, tantôt une sorte de dédain, Mozart, Brahms ou Malher, voire même Beethoven, ça le fait tellement mieux, c’est de la marque. Je pourrais m’amuser à sortir un compositeur qui leur serait totalement inconnu, Élisabeth Jaquet de la Guerre par exemple, ou un autre dont ils ont entendu parler, comme Jean-Marie Leclair ou Jean-Ferri Rebel, un de ces centaines de compositeurs oubliés pendant plus de 200 ans et que nous pouvons enfin redécouvrir. Mais non, moi, c’est Antonio Vivaldi.

Au commencement, chez moi, toujours il y a eu, toujours il y aura Vivaldi. Des centaines et des centaines d’heures de musique, parfois inédites jusqu’aujourd’hui. Et puis surtout cette variété d’interprétations, de sons et de saveurs des différents orchestres, leur vision de l’œuvre souvent radicalement opposée.

Et puis, pour tout vous dire, on joue cette musique tellement bien, de nos jours, on est si loin des expérimentations de Harnoncourt, de Clemencic ou de Malgoire. Les orchestres de nos jours sont très jeunes, et ils ont grandi avec cette musique, ils n’ont eu qu’à l’étudier. Aucun ne dira comme Minkowski un jour sur France-Culture, qu’il joue du baroque parce qu’il est hauboïste et qu’il n’y a pas le choix, je me souviens le silence gêné des invités. Je le regardais comme l’un des plus grands chefs, je n’entends plus son nom sans un certain dégoût… De toute façon, le baroque n’a pas besoin de chef d’orchestre…

Oui, on joue cette musique si bien. Pas toute. Enfin, je veux dire, jamais à la fois. Chaque orchestre réussi un décapage à la fois, mais il n’est pas rare que les autres interprétations n’atteindront pas le même niveau. Je me fais des compilations en prenant les concertos un par un, mélangeant les orchestres afin d’obtenir une suite de concertos qui me plaise. Et puis je change ma compilation au gré des nouveauté, ou de mon écoute car parfois mon point de vue change…

Le concerto que je poste ici, je l’écoute beaucoup en ce moment, je veux dire beaucoup. L’interprétation est sublime et l’oeuvre elle-même est d’une richesse incroyable. Ne vous laissez pas abuser par l’apparente facilité « vivaldienne » du premier mouvement…

Je n’avais jamais entendu ce concerto interprété de façon si audacieuse, si délicate et si violente à la fois, à l’image de ce prêtre qui faisait de violentes crises d’asthme chaque fois qu’il devait faire la messe ou qu’il était éloigné de la musique, mais qui pouvait diriger un opéra durant des heures et composer sans s’arrêter…

Récemment, une idée amusante m’est venue. Celle qu’en réalité la mort n’existait pas. Et que notre existence est une réminiscence. Je m’explique.

On raconte souvent que quand on approche de la mort, on voit défiler toute sa vie. Bien entendu, ceux qui racontent cela sont encore en vie après pour pouvoir le raconter. Mais pour ceux qui meurent, pourquoi ne pas penser qu’il s’agit réellement de re-vivre toute son existence, et que la sensation produite soit réellement comme revivre toute son existence pour de vrai. La science, d’ailleurs, ne contredit pas cela puisque d’un côté elle a établi depuis assez longtemps que le temps n’existait pas, et les physiciens envisagent très sérieusement la coexistence d’une multitude d’espaces, d’univers et de temporalités différentes. De plus, ce qui donne à l’existence sa réalité, c’est la sensation d’existence. Donc, si au moment de mourir je revois ma vie, éventuellement, il peut réellement s’agir de ma vie. Mais alors, et c’est là où c’est fantastique, c’est que si en mourant on revoit sa vie, la dernière chose que l’on voit quand on va mourir dans la réminiscence de sa vie, c’est revoir sa vie quand on revoit sa vie, etc… Et alors peut être même se glisse-t-il la possibilité de changer quelque chose dans ses souvenirs, de les altérer au moment ultime, qui sait… C’est joli, non? Je vais même aller plus, Dieu est peut-être caché là, dans cette éternité d’un fini qui recommence.

Faites de beaux rêves…

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