Ah, les « sauvageons »…

L’été dernier, j’ai lu qu’il avait fait trop chaud en France, et que dans de nombreuses villes de banlieue, les enfants avaient ouvert les bouches d’incendie pour se rafraîchir. Ah, le scandale

En France, on aime bien Doisneau. Photographe internationalement connu, il a immortalisé la France en transition, cette France des quartiers populaires, du côté des fortifications, là où les petits bourgeois ne voulaient pas s’aventurer parce que cela ressemblait à des no man’s land avec des maisons et des immeubles qui auraient poussé de façon un peu aléatoire. Un univers merveilleusement dépeint par Marcel Carné dans Le jour se lève.

Ce qui faisait la vie de ces villages autours de Paris, c’était le peuple qui y vivait, avec ses marchés et ses rêves simples. Danser en bord de Marne le dimanche ou bien picniquer, ou bien manger des marrons en marchant le dimanche sur les boulevards. On voit ça, dans les films de Carné, ou de Duvivier, ou de Lherbier, ces films avec Gabin, avec Arletty… Doisneau a fixé tout ça de façon incroyablement poétique. Enfants qui jouent avec trois fois rien au milieu d’une sorte de nulle part, enfants qui courent, couple de mariés endimanchés devant le café du quartier…

L’été dernier, j’ai lu qu’il avait fait trop chaud en France, et que dans de nombreuses villes de banlieue, les enfants avaient ouvert les bouches d’incendie pour se rafraîchir. Ah, le scandale, « ils » ne respectent plus rien, tout se perd ma bonne dame. Toute la France embourgeoisée s’est plaint de ce gâchis d’eau, de ce laxisme et de ce manque d’autorité.

Moi, j’ai pensé à ces enfants. C’est dur, la chaleur, surtout sur ces grandes dalles, surtout quand il n’y a nulle part où être au frais.

J’ai alors cherché sur le net. Recherché. Des enfants jouant avec de l’eau des bouches d’incendie. J’étais sûr d’en avoir vu, j’étais sûr que c’était Doisneau. Je voulais poster cela sur mon mur Facebook parce que j’en avais marre de voir passer soit des protestations, soit de « c’est moins grave que de bla bla bla ».

Quoi, pensais-je, quand ce sont des photos du bon temps d’avant, du temps du noir et blanc et des radios en acajou qui chauffent, c’est joli, nostalgique, poétique, ah, la France, comme c’était bien avant, on se respectait, il y avait de l’ordre, on savait s’amuser gnan gnan gnan, mais quand c’est maintenant, avec des enfants de couleur et en banlieue, c’est de la délinquance-tout-fout-le-camp-on-est-envahis-ils-ne-respectent-rien-y-a-plus-d-autorité-des-sauvageons-cest-mai-soixant-huit-laxisme-multiculturalisme-c-était-pas-comme-ça-avant-islam-terrorisme-blablabla beurk…

Sans compter les voitures balaie de l’antiracisme et leurs discours larmoyants sur le dialogue, les espaces de parole, faut les comprendre ces enfants, c’est pas si grave beurk

J’ai cherché, et je n’ai pas trouvé. J’étais sûr d’en avoir vu, des gamins qui s’éclatent dans la rue, des passants amusés. Je veux dire, en photos, parce que dans la vie, j’en ai vu aussi, en 1976, cet été là il faisait si chaud.

Et puis il y a quelques jours, alors que je recherchais des trucs sur le krach boursier de 1929, je me suis souvenu! Bah oui, c’était ça! Il avait fait super chaud aux USA cet été là, une véritable sécheresse et New York était étouffant! Et j’ai trouvé, c’est si simple, hein, on tape fire hydrant New York summer children sur Google !

Dés 1921, le maire, je dis bien le maire, qui visiblement se souvenait ce qu’était être un enfant, a fait fermer des rues et autorisé l’ouverture des bouches d’incendie. Cette tradition s’est maintenue et ici vous pouvez voir beaucoup de photos d’enfants jouant sur les trottoirs, improvisant des piscines de fortune avec des riens sous le regard amusé des passants, leurs voisins, leurs parents.

Voilà. Si comme moi vous avez plaint ces gamins étouffants dans la chaleur, si vous les avez (un peu) envié aussi d’être si jeunes, si spontanés, si humains et rieurs, joueurs, alors vous goûterez ces photos qui nous rappellent à quel point l’enfance est un âge beau, souriant, et que plutôt que protester de l’utilisation des bouches d’incendie, on ferait mieux de fermer des rues, d’organiser cette pratique afin de prévenir de potentiels accidents tout en soulageant les enfants de la chaleur en leur offrant une aire de jeu.

Si en revanche vous n’avez vu que le délabrement de la France et le manque d’autorité, sachez que je n’ai écrit cet article que pour vous dire bien net que vous n’être qu’un vieux con ou qu’une vieille conne.

1 Comment

  • Si je peux comprendre que vous trouviez plus facile de traiter les gens qui ont été choques de cons, et suis relativement d’accord avec vous pour dire qu’on aurait peut-être pu organiser quelque peu les choses (gratuite de la piscine municipale?) Votre texte illustre bien la fracture française entre d’un cote des réacs prêts à utiliser tout et n’importe quoi pour convaincre les gens de voter FN, et de l’autre, des gens pour qui rien n’est jamais grave. Je vais donc me faire un peu l’avocat du diable…

    Vous comparez avec la situation New-yorkaise ou les services de la ville ouvrent et ferment les vannes. Sauf que, comme les images de cet été l’on bien montre, dans de nombreux cas, on ne parlait pas de vannes ouvertes (car on ne peut pas facilement les ouvrir/ fermer sans le matériel adéquat) mais bien de vannes vandalisées, qui une fois ouvertes, nécessitent des travaux pour les refermer. En période de canicule, trouvez-vous normal de laisser l’eau couler aussi longtemps? Les services publics ont des le début rappelé que cela provoquait des baisses de pression sur le réseau avec des conséquences l’approvisionnement des habitants. Les pompiers ont également précisé que cela pouvait avoir des conséquences sur leur capacité d’intervention https://twitter.com/PompiersParis/status/616546700627456000/photo/1
    Comme on le voit bien sur leur photo, on est loin d’un robinet à éteindre, et bien face a une canalisation d’eau à réparer (= argent public, ce qui effectivement, peut scandaliser les “gros cons” qui ne sont bons qu’a payer des impôts). De surcroît, quand comme a l’île-Saint-Denis, les policiers viennent dire que la fête est finie, ils se font caillasser…. et que malgré les arrêtés municipaux, le phénomène continue, la fachosphere en effet, se régale. Mais dans le camp d’en face, votre message a vous c’est quoi? Que la loi n’est à respecter que si elle va dans le sens qui nous arrange? Que puisque ces quartiers bétonnés ont si chaud, ils peuvent faire ce qu’ils veulent? 51 départements étaient dans la même situation, seuls une poignée a vu se développer ce phénomène…. Je fais l’impasse sur le coté imprudent de gambader librement sur des axes ouverts à la circulation.

    Comme moi, vous vivez au Japon depuis plusieurs années, dans les immenses cites dortoirs de Nerima, Adachi, Ohta ou des villes environnantes de Tokyo, voyez-vous souvent ce genre de comportement pendant les vagues de chaleur ? Les imaginez-vous possible ? Mon avis est que non. Il est clair que même si les bouches à incendies étaient aussi faciles d’accès qu’en France, on n’assisterait pas à cela. Je me trompe peut-être, mais je suis relativement certain que vous ne seriez pas prêt à faire la même chose ici, alors que vous trouvez que ça n’est pas grave quand c’est en France. Moi en tout cas je ne le ferai pas, car ici, la police arriverait rapidement, et je serais probablement condamne. Une condamnation pour dégradation de bien public pourrait me faire perdre mon statut de résidence. En fait ici, des broutilles peuvent parfois empêcher d’obtenir la résidence permanente, empêcher de renouveler un visa ou carrément amener a l’annulation du visa avec obligation de quitter le territoire. Cela dit, les japonais ne le font pas non plus, car ils se retrouveraient possiblement avec l’obligation de régler la note de remise en état de la bouche, mais leur sens du civisme suffit largement a les empêcher de faire ce genre de chose. Je ne l’aurai pas non plus fait en France si j’y avais été cet été. Et même si les commentaires haineux que j’ai pu lire a l’époque sous les articles qui en parlaient me révulsent, cela fait bien longtemps que j’ai arrête de mettre la tête dans le sable telle une autruche en disant ce n’est pas grave. Traiter l’autre de facho (ou de gros con !) n’a a l’évidence été d’aucune utilité pour combattre les réacs de tout poil.

    Dans la mesure ou des pays qui appliquent beaucoup plus rigoureusement leur lois (et des lois beaucoup plus strictes de surcroît) et avec sévérité comme le Japon ou Singapour n’ont pas ce genre de problème, on peut se dire que les « gros cons » qui y voient du laxisme et un délitement de la société appellent tout simplement de leur vœux une société plus autoritaire. C’est leur droit, même si je ne suis pas forcement d’accord avec eux.
    Ayant moi-même fait le choix de m’installer dans un pays qui ne prend aucune infraction a la légère, je ne me permettrais pas traiter de gros cons qui que ce soit.
    Car ça me semble trop facile de se le permettre quand on a soit-même la chance de vivre dans une société calme et pacifiée, et qui ne tolère aucun débordement.

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