#11mars, je ne pouvais pas ne pas…

Ce n’est pas possible que ce moi soit réellement moi. Impossible. Les montagnes de gâteaux ont de nouveau envahi les magasins, l’électricité un temps rationnée coule à flot, et puis je n’ai même pas quitté le Japon…

C’est comme ça, chaque année, jusqu’à la fin, je serai poursuivi par le fantôme de moi. Le fantôme de moi, marchant dans le froid après que la terre eut tremblé, le fantôme de moi avec mon sac jaune Kobeya-Les Anges et les deux baguettes anciennes dedans que moi avait acheté avant d’aller au travail, le fantôme de moi qui achète un parapluie en plastique dans un Seven-Eleven assiégé et sans électricité parce qu’après le séisme, il avait neigé, le fantôme de moi dans l’escalier aux marches insaisissables qui se dérobaient sous les pas dans des oscillations d’une bonne dizaine de centimètres, le fantômes de moi, fasciné, comme l’est le chat avant de mourir balayé par la voiture qui fonce sur lui, par le bâtiment du patchinko à côté de l’école qui secouaient comme des blés arbres pliant dans la tempête, par les poteaux qui bougeaient dans tous les sens avec leurs câbles qui se balançaient, souvenir de moi qui assis par terre pour ne pas tomber, souvenir de moi dans cette longue marche durant des heures et des heures avec le GPS pour s’orienter, souvenir de moi croisant sur mon chemin une autre professeur de l’école et constatant l’incroyable embouteillage avec des milliers de gens attendant un hypothétique bus devant la gare même pas fermée de Futago-Tamagawa, souvenir de moi sur le quai déserté de cette gare, plus de train, souvenir de moi transpirant dans un bus bondé attrapé par hasard vers Komazawa Daigaku, souvenir de moi à Shibuya marchant vers la station de métro, frigorifié maintenant, souvenir de moi chez moi tard dans la nuit découvrant l’ampleur de la catastrophe à la télévision, et puis le frigo, le bureau, les objets déplacés un peu comme si un voleur avait visité la maison sans rien emporter.
Souvenir de moi dans les nombreuses répliques des minutes, des heures, des jours et des semaines qui ont suivi, de la peur que cela ne recommence encore et que cette fois cela n’emporte la ruine qu’est devenue la centrale nucléaire de Fukushima.
J’écris ce mot, et c’est encore un autre moi dont je me souviens. Souvenir de moi comme exilé à Kyôto. Souvenir de moi ce lundi matin à Tôkyô, trois jours après le séisme, les répliques parfois brutales, à la recherche de quelque chose à manger, les magasins vidés, dans les rues les femmes fonçant à toute allures de supermarchés en supermarchés sur leurs vélos dans la même quête mais le panier désespérément vide, souvenir de moi qui est allé travailler le lendemain du séisme et qui le regrette maintenant, tout le monde est allé faire des courses le lendemain, souvenir de moi qui parle au téléphone avec Yann, le réacteur 3 qui a échappé à tout contrôle dans la nuit, on a échappé à une vraie catastrophe, bien pire, et toutes les informations qui sortent depuis le confirment, souvenir de mon insistance à persuader Jun à quitter Tôkyô quelques jours le temps de voir ce qui va se passer à la centrale, souvenir de moi en extase devant les montagnes de gâteaux et de viennoiseries à Kyôto quand à Tôkyô il n’y a même plus d’eau, même plus de riz, même plus de papier toilette ni même d’électricité, souvenir de promenades aux delà de l’absurde où moi ne sait pas trop ce qu’il fait là, à Kyôto ou même au Japon, l’école est fermée pour dix jours car l’électricité est coupée deux fois par jours, souvenir de moi qui ne sait plus trop ce que veut dire le Japon dans l’avenir, souvenir de moi regardant effaré les conseils de la NHK pour se protéger des radiations avec des serviettes mouillées, un parapluie et des bottes qu’on laisse à l’entrée de la maison…

Ce n’est pas possible que ce moi soit réellement moi. Impossible. Les montagnes de gâteaux ont de nouveau envahi les magasins, l’électricité un temps rationnée coule à flot, et puis je n’ai même pas quitté le Japon comme l’ont fait des milliers d’étrangers, je suis resté, je suis revenu à Tôkyô le jour de la réouverture de l’école, j’ai de la chance, c’est le jour où le nuage radioactif a tourné plus au Nord.
C’est un autre moi-même, enfouit dans le temps. Le vrai moi-même a intégré la situation. J’ai vu ces images d’une tristesse absolue de gens tentant de s’échapper de l’immense vague qui vient. Parce que je refuse d’oublier le séisme à cause de l’accident de la centrale de Fukushima, pour la simple et bonne raison que la centrale n’a tué quasiment personne pour le moment, alors que cette vague a emporté des dizaines de milliers de personnes. Je hais le nucléaire, et cela depuis longtemps, mais de la même façon que cette façon qu’ont les autorités japonaises d’avoir résumé cette catastrophe à un tsunami, je refuse de la résumer à une catastrophe nucléaire.
Sur des vidéos amateurs, on voit ces hommes et ces femmes qui courent ou figés, comme l’est le chat avant de mourir balayé par la voiture qui fonce sur lui, un sentiment que j’ai ressenti moi aussi, et puis la vague emporte la voiture, la maison, la vieille dame qui était retournée chercher des affaires à la maison. Et puis, réfugiés en haut de bâtiments, il y a ceux qui filment avec leur téléphone, et puis il y a ceux qui crient, protégez-vous, dépêchez-vous, et on entend ceux qui pleurent, la vague a déjà balayé toutes ces vies avec une simplicité déconcertante, on voit les voitures qui flottent et qui coulent, objets absurdes, un bateau traverse un champs et cogne un camion accroché à un groupe de maisons reliées les unes les autres par des câbles électriques pendant qu’un arbre posé là dans ce qui est devenu une sorte de mer verdâtre empêche un hangar venu de nul part d’avancer, et puis on voit les taules se désagréger, et le hangar se disloque, emporté par le flot, avant que l’arbre lui même n’abandonne sa résistance pour suivre les dernières taules, on imagine, on sait, dans tout ce paysage sorti d’un mauvais rêve absurde, il y a des hommes et des femmes qui quelques dizaines de minutes auparavant regardaient la télévision, faisaient la vaisselle, livraient des colis, vendaient du poisson ou saisissaient des informations sur un ordinateur, les voilà pris dans le flot de cette vase mêlée de ferraille, de blocs de bétons détachés, d’arbres arrachés et de bateaux qui passaient par là, en voilà une idée…

Fukushima, c’est autre chose. Je ne peux pas vraiment me souvenir de Fukushima quand je pense au 11 mars. Fukushima est une catastrophe sourde et invisible, sans victime visible. En réalité, Fukushima est une catastrophe en devenir, il ne s’est pas encore passé la-bas ce que nous savons qu’il peut se passer à tout moment à l’occasion d’une secousse un peu plus forte. Il ne s’est encore rien passé à Fukushima.
La contamination des terres, des forêts, la contamination de centaines de milliers de personnes dans les départements de Fukushima, de Miyagi, de Ibaragi et de Tochigi est une catastrophe en cours, qui n’a pas vraiment de début, qui n’a pas de fin, elle est devenue un tabou, un non dit voire une source de médisance. On commence à rapporter des histoires d’enfants qui maltraitent d’autres enfants dans les écoles parce que ces enfants viennent du département de Fukushima, un peu comme cela s’est passé pour les enfants de Hiroshima après la guerre. Et comme les enfants ne font que rapporter ce qu’ils entendent à la maison, on peut imaginer les conversations à deux balles à la maison, « Il paraît qu’il y a un nouvel élève dans son école, la famille vient de Fukushima, j’ai peur qu’il contaminé notre petit Kenta ». Le larmoiement suintant pour la solidarité avec Fukushima a fait long feu.
Je continue d’éviter de manger des produits de ces départements, bien qu’ils soient déclarés sains. Par un joli tour de passe passe, le gouvernement est parvenu à rendre comestibles des produits contaminés. Le procédé est simple: il a adopté un réduit de moitié des niveaux admissibles de radioactivité européens. La moitié de la radioactivité admise en Europe, voilà qui rend les fruits et légumes bien plus sains qu’en Europe, n’est-ce pas. Bon, bien sûr, personne n’a fait remarquer qu’à priori, en Europe, même avec une norme plus élevée, le niveau sera de zéro alors qu’au Japon on avoisinera parfois le maximum. Mais ainsi sont les japonais…

La catastrophe du 11 mars, elle, elle continue de me hanter, elle est toujours présente, elle le sera toujours. Elle est dans un certain type de ciel, dans un certain type de vent. Elle est dans ces secousses que nous avons parfois, quand elles se font plus longues et que surgit la question, et si… Elle est dans le souvenir visuel de l’asphalte de la route tordu comme du chewing-gum, elle est dans le souvenir de mon quotidien rendu à l’état primal de survie. Je ne regarde plus tout à fait le monde de la même façon depuis.
Mon souvenir de ces jours s’est enveloppé dans une sorte de parenthèse de moi. J’aimerais ne plus y penser, j’aimerais oublier, j’aimerais enfouir tout cela dans les tréfonds de mon inconscient, particulièrement tout ce qui m’est passé par la tête quand j’ai vu ces gens fauchés par la vague, c’est plus fort que moi, j’étais eux, j’étais leur souffrance, leur désarroi solitaire d’être piégés, de savoir qu’ils allaient mourir, la douleur dans les poumons quand on étouffe, peut être est-ce le souvenir ancien de mon enfance quand les bronchites me clouaient au lit en l’arrachant des quintes qui n’en finissaient pas et affolaient mes parents. Ces images que j’ai vu de cette région rurale au quotidien si lent et répétitif comme l’aiment les japonais, avec ses fêtes joyeuses de l’été, tout cet univers bouleversé avec la mort pour seule issue, j’aimerais tellement ne plus y penser, et pourtant il est en moi.
Depuis, que ce soit à Gaza sous les bombes israéliennes ou en Syrie, je suis dedans, je suis piégé, et quand j’y pense, je suis pris du même étouffement, la même sensation d’être piégé, avec un sentiment de colère politique en plus, car Gaza ou la Syrie, c’est notre création, c’est nous, humains, qui faisons cela à d’autres humains quand dans la région du Tôhoku, à Miyagi ou à Fukushima, nous ne pouvions rien y faire si ce n’est fuir, surtout ne pas regarder la vague fasciné comme l’est le chat avant de mourir balayé par la voiture qui fonce sur lui.

Je suis en deuil aujourd’hui, malgré le soleil. Il y a six ans, à 14:46, près de 25.000 personnes ressentaient les premières secousses du séisme qui allait balayer leurs vies dans les trente minutes qui suivirent. À 14:46, des centaines de milliers de personnes allaient perdre leurs maisons, leur quotidiens et leurs proches. Et parmi eux, plus d’une centaine de milliers vit avec l’incertitude sanitaire d’une contamination nucléaire dans le déni ambiant. Et depuis, nous sommes des millions à savoir qu’un autre séisme nous attend et que cette fois-ci, la catastrophe sourde qui couve à Fukushima pourrait se transformer en une catastrophe d’une ampleur aux conséquences inimaginables.

C’était il y a 6 ans, et c’était maintenant, et c’était presque déjà demain.

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